GUSTAVE DE MOLINARI,
Comment se résoudra la question sociale. Deuxième édition. (1896)

Gustave de Molinari (1819-1912)

[Created: 3 July, 2025]
[Updated: 3 July, 2025]
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Gustave de Molinari, Comment se résoudra la question sociale. Deuxième édition. (Paris: Guillaumin, 1896).http://davidmhart.com/liberty/FrenchClassicalLiberals/Molinari/Books/1896-QuestionSociale/index.html

Gustave de Molinari, Comment se résoudra la question sociale. Deuxième édition. (Paris: Guillaumin, 1896).

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Table des Matières

[419]

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

 


 

[i]

PRÉFACE

I

On peut affirmer, sans exagération, que l'industrie humaine a réalisé, dans le siècle qui va finir, des progrès plus considérables que ceux qu'elle avait si lentement accomplis depuis l'invention de son outillage primitif. Demeurée presque stationnaire pendant des milliers d'années, elle a pris tout à coup un essor extraordinaire. Elle a mis à la réforme les métiers à la main et les véhicules dont elle se servait déjà à l'époque des Pharaons; elle a remplacé les petits ateliers par des manufactures, couvert le monde d'un réseau de plus en plus serré de chemins de fer, de lignes de navigation à vapeur, de télégraphes, augmenté, pour tout dire, dans des proportions énormes, sa puissance productive. Quoique nous ne possédions que des données incertaines et insuffisantes sur la richesse de l'ensemble des nations civilisées, nous ne croyons pas nous éloigner beaucoup de la vérité en disant qu'elle a au moins quintuplé depuis un siècle.

[ii]

Mais cette augmentation si rapide et si prodigieuse de la richesse a-t-elle eu pour résultat d'améliorer dans la même proportion la condition de toutes les classes de la société? Personne n'oserait l'affirmer. Des maux de toute sorte ont accompagné la transformation soudaine de l'industrie et en ont sinon compensé du moins singulièrement amoindri les bienfaits. Le domaine du travail a été troublé par des crises incessantes qui ont rendu plus précaire que jamais l'existence de la multitude. Aux espérances illimitées qu'avait fait naître la chute de l'ancien régime de la production a succédé alors une réaction contre le nouveau. Le socialisme a été le produit de cette réaction et il a posé ce qu'on est convenu d'appeler la question sociale.

II

Aux yeux des socialistes de toutes les écoles, la solution de la question sociale n'implique rien moins que la nécessité de refaire la société. Ce qui suppose que les sociétés sont et ont été de tout temps des œuvres purement artificielles; que les hommes les ont faites telles qu'ils ont voulu les faire; d'où il suit qu'ils auraient pu et qu'ils peuvent les faire autrement; qu'ils pouvaient se dispenser d'instituer la propriété et d'établir des gouvernements; qu'ils [iii] sont les maîtres de supprimer la concurrence, d'organiser à leur gré la production et de régler la distribution de la richesse.

Il convient de remarquer toutefois, à titre de circonstance atténuante, que les socialistes n'ont pas été les premiers à croire que les sociétés sont faites de main d'homme. Les jurisconsultes de l'ancienne école attribuent à la loi la création de la propriété, d'où l'on peut conclure encore que le législateur aurait pu ne pas l'instituer et qu'il dépend de lui de la supprimer. Cette toute-puissance du législateur ne se trouve-t-elle pas résumée, sous une forme naïve, dans le vieil adage anglo-saxon: que le parlement peut tout, hormis de changer un homme en femme?

Cependant, tout en exaltant la puissance du parlement, l'adage anglo-saxon reconnaît un cas dans lequel la nature est plus forte. N'y en a-t-il pas d'autres et lesquels?

Si l'on veut être édifié sur ce point, si l'on veut savoir jusqu'où s'étend le pouvoir du législateur et où il s'arrête, il faut étudier ce que J.-B. Say appelait la nature des choses, c'est-à-dire l'homme, ses facultés et ses besoins, les impulsions et les nécesités auxquelles il obéit en constituant des sociétés, sans oublier les conditions et les règles que la nature lui impose et qu'il est tenu d'observer pour les établir et les faire subsister.

[iv]

Cette étude démontre que la construction des sociétés est régie par des lois naturelles aussi bien que celle des habitations. Sous l'impulsion du besoin de se créer un abri et un foyer, les hommes se sont construit tantôt des habitations souterraines, comme les Troglodytes, tantôt des nids comme les Papous, tantôt des tentes et des huttes, tantôt enfin des maisons et des palais, en y employant les matériaux les plus divers et en leur donnant les formes les plus variées; mais toutes ces constructions, si dissemblables qu'elles paraissent à notre vue, n'en sont pas moins régies par des lois et soumises à des conditions naturelles, lois de l'équilibre, nature des matériaux mis en œuvre, conditions du sol et du climat. Les constructeurs sont tenus de s'y conformer s'ils veulent que leurs édifices se tiennent debout, et, selon qu'ils s'y conforment plus ou moins exactement, ils produisent des œuvres durables ou éphémères. Ceux qui ne tiendraient aucun compte des lois de l'équilibre, en prétendant qu'elles n'existent pas, et qui dresseraient le plan d'un édifice dont les murailles seraient inclinées à 45o, ou qui prétendraient bâtir ces murailles avec du sable, ceux encore qui entreprendraient de construire une ville dans les nuages, s'apercevraient bientôt que leur puissance édificatrice n'est pas illimitée, que la construction des habitations et des autres édifices est un art et que l'exercice de [v] cet art est soumis à des règles dérivant de la nature des choses.

De même que les habitations des hommes, leurs sociétés présentent une grande diversité de formes. Nos sociétés civilisées du XIXe siècle ne ressemblent pas plus aux sociétés de l'Assyrie et de l'Egypte, que nos habitations et nos monuments aux leurs. Mais si nous examinons de près les anciennes et les nouvelles, nous trouverons d'abord, quoique à des degrés différents de développement, les mêmes institutions, savoir un gouvernement et, selon leur degré d'avancement, une variété plus ou moins nombreuse d'entreprises agricoles, industrielles, commerciales, artistiques. Et en étudiant la construction de ces organismes, nous nous apercevrons qu'elle est soumise, comme celle des édifices, à des lois et à des conditions naturelles, que le degré de solidité et de durée des gouvernements et des autres entreprises dépend de leur adaptation plus ou moins exacte à ces lois et conditions. Nous constaterons encore au sein de toutes les sociétés, les phénomènes de l'appropriation, de la capitalisation, de l'échange, du prêt, et nous reconnaîtrons que ces phénomènes sont produits par les mêmes mobiles et répondent aux mêmes besoins; nous constaterons enfin qu'ils font apparaître, s'ils ne créent point, un autre phénomène, celui de la valeur, lequel se comporte toujours et partout de la même [vi] manière, autrement dit suivant la même loi naturelle.

Nous connaissons aujourd'hui les règles qu'il faut suivre dans la construction des habitations, et nos architectes s'appliquent à s'y conformer. Ceux qui n'en voudraient pas tenir compte et qui se proposeraient de bâtir une cité dans les nuages ne trouveraient point de clientèle et s'exposeraient même à être conduits dans un asile affecté au traitement des maladies mentales. Malheureusement, la connaissance des lois et conditions naturelles de la construction des sociétés est moins complète et, en tous cas, moins répandue. C'est pourquoi les prétendus architectes du socialisme rencontrent aisément des adeptes et même des séides, sinon des commanditaires. Et telle est leur robuste confiance en eux-mêmes qu'ils n'hésitent pas à recourir à l'emploi des moyens révolutionnaires pour abattre les vieux abris de l'humanité, sans qu'aucun doute vienne ébranler leur foi dans leurs solutions de la « question sociale ».

III

Ces solutions socialistes sont fondées sur l'ignorance ou la méconnaissance des lois naturelles qui gouvernent la vie des individus et des sociétés. Il n'est donc pas inopportun d'exposer ces lois et de [vii] montrer comment elles ont agi depuis la naissance de l'humanité et à toutes les époques de son histoire, pour susciter les progrès qui ont changé successivement, en les améliorant, ses conditions d'existence; comment ces progrès ont nécessité une nouvelle adaptation des règles de conduite individuelle, des institutions et des lois sociales aux lois naturelles; sous l'influence de quelles causes cette adaptation a été retardée depuis l'avènement des progrès qui l'ont rendue nécessaire, enfin comment les lois naturelles, et, en particulier, la concurrence, agissent pour remédier aux perturbations et aux maux causés par ce retard, en travaillant sans bruit, par une action presque toujours inaperçue, à résoudre la question sociale.

Tel est le but que nous nous sommes proposé en publiant ce livre [1].

 


 

LIVRE PREMIER. LES LOIS NATURELLES, LES INSTITUTIONS ET LES LOIS SOCIALES

[11]

CHAPITRE PREMIER. LA LOI DE L'ÉCONOMIE DES FORCES OU DU MOINDRE EFFORT.

Nature de l'homme et besoins auxquels il doit pourvoir. Le mobile de la peine et du plaisir et son mode d'action. travail et sa nécessité. Que le mobile de la peine et du plaisir est le générateur de la loi de l'économie des forces. Que ce mobile excite l'homme à se procurer la plus grande somme de forces vitales en échange de la moindre dépense. Qu'il peut obtenir ce résultat de deux manières: 1° en employant des instruments et des procédés qui rendent son travail plus productif; 2° en s'emparant des produits du travail d'autrui. Que la loi de l'économie des forces engendre les mêmes phénomènes et implique l'emploi des mêmes procédés soit qu'il s'agisse de production ou de spoliation. — Qu'elle est le moteur initial du progrès.

Comme toutes les autres créatures, l'homme est composé de matériaux et de forces, qu'il doit continuellement entretenir et renouveler par l'assimilation ou la consommation de matériaux et de forces de même nature. Il est averti de cette nécessité par la souffrance. Quand l'un ou l'autre des éléments constitutifs de son être ressent le besoin de s'assimiler les matériaux ou les forces propres à conserver et à développer sa vitalité, quand il les « demande », l'homme éprouve une souffrance, et cette souffrance va croissant à mesure que le besoin devient plus intense et la demande plus impérieuse. S'il s'agit d'un besoin de première nécessité, tel que celui de [12] la nourriture du corps, la non satisfaction de ce besoin entraîne, après une souffrance arrivée à son paroxysme, la mort de l'individu; s'il s'agit d'un besoin. d'alimentation des forces qui constituent l'être moral, ces forces s'affaiblissent et finalement périssent, tandis que l'être physique subsiste. En revanche, la satisfaction d'un besoin par l'assimilation des matériaux ou des forces qui y sont adaptés, procure une jouissance. Mais, de même que la souffrance s'accroit à mesure que le besoin devient plus intense, la jouissance va décroissant à mesure que le besoin s'apaise. Quand il est pleinement satisfait, quand les matériaux et les forces qui le ressentaient sont entièrement approvisionnés, la jouissance disparaît et la demande cesse. Si l'individu continue néanmoins une consommation qui a cessé d'être demandée, la jouissance fait de nouveau place à une souffrance, et cette souffrance s'aggrave avec l'excès de la consommation.

Tel est le mobile de la souffrance et de la jouissance, ou de la peine et du plaisir, qui détermine l'activité de tous les êtres pourvus de vie. Ce mobile physiologique, qui dérive de la nature même des êtres et des conditions d'existence de la vie, est le générateur de la loi de l'économie des forces.

L'assimilation ou la consommation des matériaux et des forces nécessaires à la conservation et au développement de la vitalité est pour tous les êtres une source permanente de jouissances; mais ces jouissances ne sont point gratuites; elles ne peuvent être acquises qu'à deux conditions. La première réside [13] dans la nécessité de chercher et de rendre assimilables les éléments réparateurs de la vitalité; la seconde, dans la nécessité de la préserver de l'atteinte des éléments et des êtres qui menacent son existence. Cette double nécessité implique celle du travail, travail de recherche et d'adaptation des matériaux et des forces vitales, travail de défense et de sécurité.

En quoi consiste le travail ? Le travail consiste en une dépense de forces vitales, et implique, par là même, une souffrance. En conséquence, tous les êtres s'appliquent à réduire cette dépense, à diminuer cette souffrance. Ils obéissent inconsciemment ou consciemment à la loi de l'économie des forces. Comme nous l'avons remarqué ailleurs, « les végétaux dirigent leurs racines vers les gisements les plus abondants de matières minérales assimilables, leurs tiges, leurs branches ou leurs ramilles vers les sources de chaleur et de lumière, de même que les animaux herbivores recherchent les pâturages les plus abondants et que les animaux carnassiers emploient les procédés les plus efficaces pour s'emparer de leur gibier, en économisant leur travail et leur peine. Ceux qui obtiennent ainsi la plus grande somme de matériaux de réparation en échange de la moindre dépense, acquièrent et accumulent la plus grande somme de forces. Ils deviennent les plus forts » [2]. Et cette loi naturelle gouverne l'activité de l'homme aussi bien que celle des animaux et des végétaux.

[14]

La consommation des matériaux et des forces nécessaires à la vitalité a toutefois des résultats différents selon que l'individu se trouve dans sa période de croissance ou de déclin; dans le premier cas, elle conserve et augmente la vitalité, dans le second elle en retarde seulement la déperdition, mais dans les deux cas elle procure, d'habitude, immédiatement un excédent de forces, qui dépasse le pouvoir d'assimilation de l'organisme. Ces forces surabondantes doivent être éliminées, et, comme l'assimilation des forces nécessaires à l'organisme, l'élimination, par une voie ou par une autre, des forces surabondantes, cause une jouissance. C'est ainsi que tantôt la dépense des forces vitales se traduit par une peine, tantôt par un plaisir.

L'homme est donc incité par un mobile naturel à économiser ses forces, à obtenir en échange de la moindre dépense la plus grande somme de matériaux réparateurs de sa vitalité. Il a le choix entre deux voies pour atteindre ce but: il peut mettre en œuvre ses forces physiques et mentales pour rendre son travail plus productif, ou pour s'emparer des produits du travail d'autrui. Mais, soit qu'il s'engage dans l'une ou dans l'autre, le mobile de l'économie des forces suscite les mêmes phénomènes: il provoque la découverte et l'emploi de procédés tels que l'association et la division du travail, et l'invention d'instruments, outils, machines, armes, lesquels sont, à leur tour, d'autant plus économiques qu'ils produisent une plus grande somme de pouvoirs [15] réparateurs des forces vitales en échange d'une moindre dépense. Tout progrès dans l'organisme et la machinerie de la production se résout, en dernière analyse, en une économie de forces.

Ce résultat, une autre loi naturelle contribue à le déterminer en rendant le progrès nécessaire dans toutes les branches de l'activité humaine, c'est la loi de la concurrence vitale.

 


 

[16]

CHAPITRE II. LA LOI DE LA CONCURRENCE VITALE.

Les trois formes de la concurrence vitale. La concurrence animale. Qu'elle se manifeste par une lutte directe, un combat entre les concurrents et implique la destruction du plus faible. La concurrence politique et guerrière. - Progrès qui lui ont donné naissance. Comment elle a contribué à l'accroissement des sociétés en nombre, en puissance et en richesse. La concurrence industrielle et commerciale. Comment elle est née et comment elle procède. Qu'elle n'implique point fatalement la destruction ou l'asservissement du plus faible. Qu'elle corrobore l'action de la loi de l'économie des forces en rendant le progrès nécessaire.

Cette seconde loi dérive, comme la première, de la nature de l'homme et des conditions de son existence. Selon son mode d'action et l'objet auquel elle s'applique, elle porte des noms différents: concurrence animale, concurrence politique et guerrière, concurrence industrielle et commerciale.

La concurrence animale apparaît la première dans la vie de l'humanité; elle est commune à l'homme et aux espèces inférieures, dont elle régit souverainement l'existence. Dès son apparition sur la terre, l'homme s'est trouvé en concurrence avec les autres espèces et avec ses semblables pour la recherche de la subsistance.

Aussi longtemps que la subsistance est suffisante [17] pour alimenter les espèces existantes, elles n'ont point à lutter pour l'acquérir. C'est le moment d'abondance et de paix, célébré par les poètes comme l'âge d'or. Mais ce moment est court, car le Créateur a dû pourvoir toutes ses créatures d'un pouvoir de reproduction surabondant pour leur permettre de résister aux causes de destruction auxquelles elles sont exposées et assurer ainsi leur conservation. Un moment ne tarde donc pas à arriver où, à moins de proportionner volontairement leur nombre à la quantité de subsistance à leur disposition ou d'augmenter cette quantité double pouvoir que les espèces inférieures ne possèdent point et que l'homme n'a acquis qu'en s'élevant au-dessus de l'animalité les espèces et les individus qui les constituent luttent. pour se procurer les matériaux de la vitalité. Dans cette lutte, les plus forts ou les plus agiles l'emportent et survivent. Les plus faibles périssent.

Pendant cette période primitive de son existence où l'homme n'avait pas encore acquis le pouvoir de multiplier ses moyens de subsistance et la force morale nécessaire pour limiter sa population, il était donc, comme les espèces inférieures, soumis à la loi de la concurrence animale. Cette loi se manifestait sous deux formes celle d'une lutte indirecte, lorsque les concurrents se bornaient à poursuivre la même proie; celle d'une lutte directe ou d'un « combat » lorsqu'elle les mettait aux prises, soit que les concurrents fussent les uns pour les autres une proie, soit que les plus forts trouvassent avantage à éliminer [18] les plus faibles, afin d'augmenter la quantité de subsistance disponible pour eux-mêmes. Sous cette dernière forme, la lutte était inévitable entre l'espèce humaine et les autres espèces carnivores, car elle était avantageuse aux vainqueurs, même quand ils ne se nourrissaient point de la chair des vaincus.

Si l'homme était naturellement moins fort et moins bien armé que ses concurrents, il possédait, en revanche, des facultés mentales supérieures. Ces facultés, la pression de la concurrence jointe à l'excitation du mobile de la peine et du plaisir le déterminait à les mettre en œuvre. Que fit-il? D'une part, il inventa et perfectionna successivement un armement artificiel qui lui permit de suppléer à l'insuffisance de son armement naturel, de détruire ou de refouler les espèces pour lesquelles il était à la fois un concurrent et une proie; d'une autre part, il découvrit des matériaux et inventa un outillage au moyen desquels il put multiplier ses subsistances. En même temps il associa ses forces à celles de ses semblables tant pour affronter la concurrence des espèces individuellement plus fortes que pour subvenir à d'autres besoins qu'il ne pouvait satisfaire isolément, il constitua des sociétés.

Ces sociétés se développèrent inégalement, selon que leurs membres étaient pourvus d'une somme plus ou moins considérable de forces physiques et morales, selon encore qu'ils étaient plus ou moins. contraints par la concurrence à les employer et à les développer. Lorsque les sociétés les plus aptes au progrès eurent remplacé par l'agriculture les indus [19] tries primitives de la récolte des fruits naturels du sol et de la chasse, lorsque l'accroissement de la productivité du travail appliqué à la satisfaction du besoin de nourriture leur eut permis de pourvoir plus amplement à d'autres besoins moins nécessaires à la conservation de la vie, elles purent croître en nombre et en richesse. Aux troupeaux, aux clans et aux tribus faméliques du premier âge de l'humanité, on vit sur différents points du globe succéder des nations nombreuses et puissantes. Alors apparurent deux nouvelles formes de la concurrence vitale: la concurrence politique et guerrière, et la concurrence industrielle et commerciale, celle-là devançant celle-ci et destinée à demeurer longtemps prépondérante. Entre les sociétés du premier âge qui subsistaient de la récolte des végétaux alimentaires et de la chasse aux animaux comestibles, la concurrence impliquait la destruction nécessaire du vaincu. Lorsqu'un troupeau ou une tribu se multipliait de manière à dépasser les moyens de subsistance que lui fournissait son habitat, ou bien encore lorsqu'il était voisin d'un troupeau ou d'une tribu en possession d'un habitat plus abondant en matériaux de subsistance, une lutte s'engageait dans laquelle le vainqueur ne pouvait recueillir le prix de sa victoire qu'à la condition d'exterminer le vaincu et de prendre sa place. Tel était le trait caractéristique de la concurrence commune à l'espèce humaine et aux espèces inférieures, autrement dit de la concurrence animale.

Mais lorsque les découvertes et les inventions qui [20] substituèrent aux industries destructives, communes aussi aux hommes et aux animaux, des industries de plus en plus productives, lorsque la population eut pu se multiplier et la richesse s'accumuler, la lutte pour la vie changea de caractère sinon d'objet: les sociétés les plus fortes, après avoir lutté pour détruire les plus faibles et s'emparer de leurs richesses, trouvèrent plus d'avantage à les asservir, en remplaçant ainsi les profits temporaires du pillage par les profits permanents de la mainmise sur une portion des fruits du travail du vaincu, réduit à la condition d'esclave, de serf ou de sujet. C'était une nouvelle forme de la concurrence, suscitée par les progrès de l'industrie humaine, mais procédant, comme la précédente, par la lutte directe ou le combat: la concurrence politique et guerrière. Elle n'était pas un agent moins efficace. de progrès, car elle le rendait nécessaire, sinon soust peine de destruction, du moins d'asservissement.

Dans la lutte pour la domination et l'exploitation du vaincu, comme dans celle pour l'anthropophagie et le pillage, c'était encore à la société la plus forte que demeurait la victoire. De là une excitation permanente à réaliser les progrès qui rendent plus fort. Ces progrès étaient de diverses sortes. Ils consistaient, d'abord, dans le perfectionnement de l'organisation militaire et de l'armement, dans la culture et le développement des aptitudes et des facultés de combat, ensuite dans le perfectionnement des institutions politiques, civiles et économiques qui faisaient régner l'ordre et la paix dans l'intérieur des sociétés, [21] prévenaient la déperdition des forces et favorisaient. le développement des ressources nécessaires à la lutte. Plus la concurrence sous sa forme politique et guerrière était vive et constante, plus l'excitation à réaliser ces progrès était active. Et ceux-ci devaient avoir pour résultat, en faisant apparaître la division. du travail et l'échange, de susciter une troisième. forme de la concurrence vitale: la concurrence industrielle et commerciale.

Les deux premières formes de la concurrence procédaient par la lutte directe, le combat, et impliquaient soit la destruction, soit l'asservissement et l'exploitation de l'un des concurrents. La troisième procède par une lutte indirecte, et elle n'implique nécessairement ni l'extermination ni l'appropriation de l'un des concurrents par l'autre, ni la victoire ni la défaite; elle leur permet de subsister et de continuer indéfiniment la lutte, à la condition de déployer les mêmes forces, de réaliser les mêmes progrès, mais en les y obligeant, et en sanctionnant cette obligation par la ruine et l'élimination des moins capables et des moins actifs. Et les progrès qu'elle les contraint ainsi d'accomplir ne leur profitent que pour une faible part la part la plus grande est recueillie par la généralité des individus successifs qui constituent l'humanité.

Si nous voulons nous rendre compte de son mode d'action, il nous faut remonter aux phénomènes qui lui ont donné naissance: la division du travail et l'échange. A mesure que ces deux phénomènes se [22] sont développés, ils en ont suscité un troisième: la création de marchés, où les producteurs sont venus offrir les produits ou les services de leur industrie spécialisée en demandant en échange ceux qu'ils ne produisent point et dont ils ressentent le besoin. Un progrès ultérieur, sur lequel nous aurons à revenir, l'invention de la monnaie, a facilité l'échange, en le divisant en deux parties: la vente ou l'offre des produits contre de la monnaie, l'achat ou l'offre de la monnaie contre les produits. Dans ces deux opérations, les uns se font concurrence pour vendre, les autres pour acheter. Si leurs pouvoirs de vente ou d'achat sont inégaux, lesquels doivent l'emporter dans cette lutte? Nécessairement les plus forts: parmi les vendeurs, ceux qui peuvent offrir la plus grande quantité de produits ou de services en échange de la même somme de monnaie; parmi les acheteurs, ceux qui peuvent offrir la plus grande quantité de monnaie en échange de la même somme de produits ou de services. Ceux qui ne peuvent augmenter ainsi leur offre, les plus faibles, sont obligés de se retirer du marché, sans avoir satisfait, les uns, leur besoin de vendre, les autres, leur besoin d'acheter.

De cette double concurrence naît une excitation constante à réaliser des progrès qui accroissent la productivité de l'industrie humaine. Les vendeurs sont excités à augmenter leur capacité de produire pour demeurer les plus forts ou pour le devenir; les acheteurs, à augmenter de même leur pouvoir de se procurer de la monnaie, en perfectionnant les industries. [23] qui leur fournissent les moyens de l'obtenir. L'impulsion de la loi de l'économie des forces agit, sans doute, dans quelque mesure pour déterminer ces progrès de la capacité productive mais sans les rendre nécessaires, tandis que la concurrence en fait une condition de conservation en privant les vendeurs les plus faibles de la possibilité d'échanger les produits ou les services qui leur fournissent leurs moyens d'existence, les acheteurs, de celle de se procurer les produits ou les services qu'exige l'entretien de leur vitalité.

De même que les deux formes précédentes de la concurrence vitale, la concurrence industrielle et commerciale agit comme un adjuvant énergique de la loi de l'économie des forces en rendant le progrès nécessaire. Elle est un propulseur, non moins puissant, et, en même temps, plus économique que la concurrence animale et la concurrence politique et guerrière, en ce qu'il n'implique point, inévitablement, une destruction de forces. Elle remplit aussi, avec la coopération d'une autre loi naturelle, la loi de la valeur, l'office non moins indispensable, d'un régulateur.

 


 

[24]

CHAPITRE III. LE PHÉNOMÈNE ET LA LOI DE LA VALEUR.

Que la valeur est le produit du travail. Qu'elle consiste en un pouvoir de vitalité. Que ce pouvoir s'acquiert par une dépense préalable de forces vitales. Que cette dépense constitue les frais de production du pouvoir acquis. ce pouvoir peut être inférieur, égal ou supérieur à la dépense. Que la différence constitue une perte ou un profit. la valeur apparaît dans l'échange. Qu'elle gravite, sous l'impulsion de la concurrence, vers un point central, marqué par ses frais de production. - Effet de cette gravitation économique tendance à l'équilibre de la production et de la consommation, et de la répartition des produits au niveau du taux nécessaire.

La valeur est un phénomène naturel, en ce qu'elle dérive de la nature de l'homme et des conditions de son existence. L'homme, avons-nous dit, est un composé de matières et de forces vitales. Ces matériaux et ces forces qui constituent son être doivent être continuellement réparés et renouvelés, sinon leur vitalité dépérit et finit par s'éteindre. L'homme est averti de ce dépérissement et de cette extinction éventuelle par la souffrance. Il est donc excité à y pourvoir, et d'autant plus vivement que le déficit dont il souffre s'accroît et menace davantage les parties de son être qui demandent réparation. Quand il les répare, il éprouve une jouissance. Cette jouissance est d'abord [25] d'autant plus vive que le déficit est plus grand, mais elle va ensuite diminuant à mesure que le déficit se comble; quand il est comblé, la jouissance cesse, et elle fait de nouveau place à une souffrance lorsque la consommation des matériaux réparateurs est continuée.

Ces matériaux, la nature n'en met gratuitement qu'une faible portion à la disposition de l'homme. Il est obligé d'en produire la plus grande partie, on pourrait dire la presque totalité. Il les produit en travaillant, et n'oublions pas que tout travail implique une dépense de forces vitales, par conséquent une peine, une souffrance. En quoi consiste la production que le travail opère? Elle ne consiste pas dans une création d'éléments réparateurs des matériaux et des forces vitales du travailleur. Non! ces éléments réparateurs, la nature les lui fournit à l'état brut; elle lui impose seulement l'obligation de les découvrir, de s'en emparer, de les transformer et de les transporter dans l'espace et le temps: le résultat de ces opérations, c'est d'investir dans ces matériaux le pouvoir réparateur qu'ils ne possédaient point à l'état brut. Ce pouvoir, c'est la valeur. En l'analysant, qu'y trouve-t-on? D'une part, une quantité plus ou moins grande de force vitale dépensée dans l'opération de la production; d'une autre part, une quantité plus ou moins grande, de pouvoir réparateur de la vitalité - pouvoir l'on désigne sous le nom d'utilité, que - l'une constituant les frais de production de l'autre. Ces frais doivent être couverts et au delà pour que le [26] producteur s'impose la dépense de travail, partant la souffrance qu'ils impliquent. Il faut donc ou qu'ils lui procurent une jouissance, ou, ce qui revient au même, qu'ils lui épargnent une souffrance supérieure, autrement dit, que l'opération lui donne un profit. Comment ces frais peuvent-ils être couverts ? Comment ce profit peut-il être obtenu? En supposant que l'homme produise pour lui-même, qu'il dépense une certaine quantité de travail, qu'il s'impose une certaine somme de souffrance, pour investir dans les matériaux à l'état brut que la nature a mis à sa disposition un pouvoir réparateur de ses forces vitales, une utilité, il couvrira ses frais, il réalisera un profit si la consommation de ces matériaux transformés en produits lui procure une somme de vitalité plus grande que celle qu'il a dépensée, partant une somme de jouissance ou une épargne de souffrance supérieure. Sinon l'opération sera nulle ou se soldera. par une perte. Mais dans une société, où le travail s'est divisé, où l'industrie s'est spécialisée, on ne consomme pas soi-même les choses dans lesquelles on a investi de l'utilité. On ne les produit pas pour les consommer, on les produit pour les échanger. Comment les choses se passent-elles? Nous avons vu que l'échange s'est divisé, grâce à l'invention de la monnaie, en deux parties: la vente et l'achat. Le vendeur offre son produit et demande en échange de la monnaie; l'acheteur demande le produit et offre de la monnaie. Qu'est-ce qui décide du taux auquel le marché se conclura, c'est-à-dire de la quantité du pro [27] duit qui sera fournie à l'acheteur par le vendeur, de la quantité de monnaie qui sera fournie au vendeur? C'est l'intensité du besoin de la monnaie, d'une part, du besoin du produit, de l'autre. Si le vendeur est plus pressé de se procurer de la monnaie (autrement dit, les produits ou les services contre lesquels la monnaie s'échange) que ne l'est l'acheteur de se procurer le produit, il augmentera son offre plus vite que l'acheteur la sienne et vice versa. Dans le premier cas, le prix du produit baissera, le vendeur obtiendra une quantité moindre de monnaie en échange d'une quantité donnée du produit, dans le second il haussera. Le prix marque le rapport existant entre la valeur de chacune de ces deux quantités au moment de l'échange. Il signifie, par exemple, qu'une quantité de 100 kilog. de blé renferme la même somme de valeur que le poids d'or monnayé, soit 6 gr. 451 à 9/10es de fin, que contient la pièce de 20 francs contre laquelle elle est échangée.

L'intensité comparative des besoins en présence détermine les quantités offertes en échange; mais cette intensité est essentiellement variable. Elle diminue à mesure que le besoin est satisfait, elle disparaît dès qu'il l'est complètement. Seulement si elle ne diminue point des deux parts dans la même mesure le prix s'élève ou s'abaisse encore dans la proportion de la différence de cette diminution d'intensité.

C'est donc en raison de leur utilité, c'est-à-dire de leur aptitude à satisfaire un besoin, que les produits ou les services s'échangent. Quand un besoin est à [28] son maximum d'intensité, le produit ou le service apte à le satisfaire a son maximum d'utilité, et il peut atteindre aussi son maximum de prix. Ce maximum sera toutefois plus ou moins élevé selon la quantité plus ou moins grande de monnaie ou d'autres. produits que l'acheteur peut fournir en échange. En cas de disette, le prix du blé pourra s'élever plus haut dans un pays riche que dans un pays pauvre.

Il semblerait d'après cela que l'utilité soit le seul facteur du prix auquel les choses s'échangent. S'il en était ainsi, celui des deux échangistes dont le besoin de vendre ou d'acheter est le plus intense serait invariablement à la merci de son partenaire, celui-ci pourrait porter le prix à un niveau qui dépasserait de beaucoup celui des frais de production de l'utilité ou le faire descendre fort au-dessous. Ces deux cas se présentent, en effet, lorsque le vendeur ou l'acheteur est en possession d'un monopole. On cite souvent comme une illustration du premier, le prix auquel pourrait atteindre un verre d'eau. Supposons un millionnaire mourant de soif dans un désert. Il rencontre un chamelier en possession d'une outre remplie d'eau. Il lui en demande de quoi étancher la soif qui le dévore. Mais le chamelier n'est pas un philanthrope. Quoique son eau ne lui ait coûté que la peine de la puiser et de la transporter, il en demande 100,000 fr. par verre. Sous peine de subir les tortures d'une mort cruelle, le millionnaire est obligé de subir cette exaction et d'acheter l'eau à un prix sans aucune proportion avec les frais de production de son utilité, [29] Autre exemple en sens opposé. Un ouvrier pressé par le besoin de vivre offre son travail à un entrepreneur d'industrie millionnaire. Comme le verre d'eau du chamelier, le travail de l'ouvrier est utile. Mais le besoin que l'entrepreneur a de l'acheter est infiniment moins intense que ne l'est celui de l'ouvrier de le vendre. Il se pourra donc que l'ouvrier soit obligé de le céder à un prix qui ne couvre pas à beaucoup près les frais de production et de réparation des forces vitales qu'il dépense. Et si plusieurs ouvriers offrent leur travail en concurrence, le prix pourra descendre jusqu'à la somme minime que se résigne à accepter le concurrent dont le besoin de moyens de subsistance est le plus intense, c'est-à-dire le plus misérable.

Ces exemples sont fréquemment cités par les socialistes pour attester que l'anarchie règne dans le monde économique; que le plus faible s'y trouve nécessairement et constamment à la merci du plus fort; en un mot, qu'il n'existe aucun régulateur naturel du prix des produits ou des services. Ce régulateur, dont ils nient l'existence, nous allons voir qu'il se trouve dans l'opération combinée des lois naturelles de l'économie des forces, de la concurrence et de la valeur.

La valeur d'un produit ou d'un service hausse ou baisse en raison de l'utilité qu'elle contient, et les variations de l'utilité sont continuelles; elle s'élève à mesure que le besoin auquel elle répond augmente d'intensité; elle s'abaisse à mesure que le besoin devient moins intense, mais quelle est la conséquence [30] de ces mouvements? Lorsque la valeur d'un produit ou d'un service s'élève dans l'échange à un niveau supérieur à celui des frais de production de l'utilité qu'elle contient, augmentés du profit nécessaire du producteur, une prime croissante vient s'ajouter à ce profit. Aussitôt la loi de l'économie des forces agit pour attirer la concurrence dans cette direction. Α son tour, la concurrence agit pour augmenter les quantités produites et offertes. Quel est l'effet de cette augmentation des quantités à mesure qu'elles sont échangées ? C'est d'abaisser la somme d'utilité qu'elles contiennent, en diminuant l'intensité du besoin auquel elles donnent satisfaction. La demande du produit ou du service se réduisant alors pendant que l'offre s'accroît, la valeur baisse, sous cette double impulsion, dans une progression plus rapide que celle de l'accroissement des quantités offertes, et tombe au niveau des frais que la production de l'utilité a coûtés. Si des quantités supplémentaires continuent à être apportées, le niveau de la valeur descend dans l'échange au-dessous de celui des frais de production. Alors les frais n'étant plus couverts, les agents productifs n'étant plus rétablis dans leur intégrité, la perte succède au profit, la non-prime à la prime, la production se réduit et les quantités offertes diminuent.

Les frais de production de l'utilité contenue dans la valeur apparaissent ainsi comme le point central sur lequel gravite incessamment, par une impulsion analogue à celle de la chute des corps, le prix auquel [31] s'échangent les produits ou les services. Cette gravitation du prix courant ou prix du marché vers les frais de production s'opère avec une précision mathématique; elle remplit l'office d'un régulateur de la production et de la distribution des richesses. A la la condition toutefois qu'aucun obstacle naturel ou artificiel ne vienne entraver et troubler l'action des lois qui la produisent.

En supposant que ces lois agissent avec une pleine efficacité, que la loi de l'économie des forces ait toute son énergie, qu'elle puisse susciter la concurrence, sans rencontrer d'entraves, que les mouvements de la concurrence soient libres; que les produits et les services s'échangent en conséquence au niveau des frais nécessaires pour les créer, quels seront les résultats de cette action combinée des lois naturelles?

D'une part, c'est que la production d'un produit ou d'un service quelconque ne pourra être excessive ou insuffisante; qu'elle tendra continuellement à mettre en équilibre avec la consommation; car les lois naturelles agiront en suivant une impulsion progressive pour faire disparaître l'excédent ou combler le déficit.

D'une autre part, c'est qu'aucun produit ou service ne pourra s'échanger d'une manière permanente à un prix inférieur ou supérieur au niveau des frais et du profit nécessaires pour en déterminer la production, car les mêmes lois agiront pour l'établir à ce niveau

D'où l'on peut conclure enfin que la production et la distribution de la richesse sont régies par des lois [32] naturelles, c'est-à-dire par des lois qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer, et qui sont à la fois des instruments de progrès, d'ordre et de justice.

Sous l'impulsion de ces lois, les hommes associent et combinent leurs forces, ils forment des sociétés. Mais ces sociétés ont des conditions d'existence qui dérivent de leur nature, de l'état physique et moral de leurs membres, des circonstances du milieu où elles se trouvent placées, et auxquelles elles doivent pourvoir, sous peine de se dissoudre et de périr. Elles y pourvoient au moyen des institutions et des loist sociales.

 


 

[33]

CHAPITRE IV. LA RAISON D'ÊTRE ET L'OBJET DES LOIS SOCIALES.

Que les lois naturelles suffisent à assurer la conservation et le le développement utile des espèces inférieures. — Qu'elles ne suffisent pas à assurer ceux des espèces supérieures et, en particulier, de l'espèce humaine. - Que l'homme doit intervenir dans le gouvernement de son existence. Qu'en le supposant même isolé, il ne peut se conserver qu'en s'imposant un supplément de travail actuel pour subvenir à ses besoins futurs. Par l'action de quels mobiles il y est déterminé. — Mais que l'homme ne peut vivre isolé. Qu'il ne peut se conserver qu'à la condition de s'associer à ses semblables. Que toute association a des conditions d'existence dérivant de sa nature et de son objet. Que la première de ces conditions réside dans la subordination de l'intérêt individuel à l'intérêt social. Que cette subordination n'implique aucun désaccord car la conservation de la société assure celle de l'individu. — Que les actes des individus peuvent être conformes ou contraires à l'intérêt social, utiles ou nuisibles. Que leur caractère se reconnaît par l'observation et l'expérience de leurs effets. Que les lois sociales ont pour objet de susciter les uns et d'empêcher les autres.

Nous ignorons et, selon toute apparence, nous ignorerons toujours quel a été le dessein de la puissance créatrice en appelant à la vie la multitude des espèces végétales et animales qui peuplent notre globe. Mais, quelle que soit la fonction assignée à chacune dans le plan de la création, elle ne peut remplir cette fonction qu'à la condition de se conserver et de se développer autant que le comportent ses aptitudes et [34] les matériaux où elle puise sa subsistance. La puissance créatrice a pourvu à cette nécessité au moyen du mobile de la peine et du plaisir, de la souffrance et de la jouissance, générateur de la loi de l'économie des forces. C'est sous l'impulsion de ce mobile et pour obéir à cette loi que la multitude des individus qui constituent les espèces, se meuvent, travaillent pour entretenir, renouveler et accroître leurs forces vitales; qu'ils s'appliquent inconsciemment ou consciemment à exécuter les mouvements, à découvrir et à employer les procédés les plus propres à diminuer leur dépense de travail ou à obtenir, en échange de la même dépense, un accroissement des matériaux de vitalité. Ceux qui y réussissent le mieux deviennent les plus forts, et, dans la lutte pour l'acquisition de la subsistance, ils l'emportent sur les autres, survivent seuls et assurent ainsi, de la manière la plus efficace, la conservation et le progrès possible de l'espèce. Chez les espèces inférieures, autant du moins qu'une observation peut-être insuffisante nous permet d'en juger, ce résultat est obtenu en quelque sorte mécaniquement par la souffrance qui provoque la recherche de la subsistance, et la jouissance que en accompagne la consommation, sans que l'individu ait à intervenir dans le gouvernement de son existence.

Il en est autrement chez les espèces supérieures et, en particulier, chez l'espèce humaine. Comme les végétaux et les animaux, l'homme agit sous l'impulsion du mobile de la peine et du plaisir, il est excité [35] à diminuer sa dépense de travail et à en augmenter le produit, il est soumis à la loi de la concurrence vitale, mais il ne lui suffit pas d'obéir passivement à ces lois de conservation et de progrès. La puissance créatrice lui a laissé le soin de les adapter aux conditions de son existence, et lui en a donné les moyens, en le pourvoyant de facultés intellectuelles et morales qui font défaut aux espèces inférieures.

Considérons, à ce point de vue, d'abord l'homme isolé, ensuite l'homme en société avec ses semblables.

Quelles sont les conditions auxquelles l'homme peut se conserver, en le supposant dans l'état d'isolement? Il doit, comme les individus appartenant aux espèces inférieures, chercher sa subsistance; mais i ne lui suffit pas de produire celle qui lui est actuellement nécessaire; il doit en produire un surplus, pour pourvoir à des besoins futurs. Sa vie, en effet, se partage naturellement en trois périodes: l'enfance, la maturité et la vieillesse. Dans la première, il ne possède pas encore la force et la capacité nécessaires pour subvenir lui-même à sa subsistance; dans la troisième, il cesse peu à peu de les posséder; dans toutes, il est exposé à des accidents et à des risques qui interrompent son travail ou en diminuent et même parfois en anéantissent les fruits. Cela étant, le soin de sa conservation lui commande de travailler, dans son âge mûr, non seulement pour subvenir à ses besoins actuels, mais encore à ceux de l'âge où son travail ne pourra plus suffire à les satisfaire, en [36] épargnant le surplus. Mais cette épargne nécessaire à sa conservation personnelle, sans parler de sa reproduction, lui impose l'obligation d'exécuter un supplément de travail, de subir un supplément de peine, sans obtenir immédiatement une jouissance correspondante. C'est bien toujours en vue d'une jouissance qu'il s'impose la peine, mais d'une jouissance différée. Or, pour augmenter ainsi sa peine et différer sa jouissance, il doit faire appel à d'autres mobiles, l'excitation du besoin actuel ayant cessé d'agir au moment où ce besoin s'est trouvé satisfait. Quels agents met-il en œuvre pour surmonter la répugnance que cause la sensation de souffrance, inhérente au travail ? C'est d'abord l'intelligence qui fait prévoir le besoin à venir et comparer la peine que causera la non satisfaction de ce besoin avec celle qu'inflige un supplément de travail actuel. Si l'intelligence estime que celle-ci est inférieure à celle-là, et, par conséquent, que le travail supplémentaire procurera un gain de jouissance ou une épargne de peine, elle excitera l'instinct de la conservation à commander ce travail nécessaire. Si l'intelligence et l'instinct de la conservation sont assez développés et assez forts, ils détermineront l'individu à travailler pour subvenir non seulement à ses besoins actuels mais encore à ses besoins à venir, et le résultat sera de prolonger sa vitalité jusqu'au terme naturel de l'existence humaine. Si, au contraire, l'intelligence et 'instinct de la conservation sont trop faibles, ou si 'une ou l'autre font défaut, l'existence de l'individu [37] se trouvera abrégée, et elle se soldera, selon toute apparence, par un excédent de peine. C'est ainsi que la puissance créatrice lui a donné la liberté, et lui a accordé dans une mesure plus ou moins large le pouvoir d'influer en bien ou en mal sur sa destinée, selon qu'il exerce et développe plus ou moins les facultés supérieures dont elle a déposé en lui le germe.

Mais l'homme ne vit pas et ne peut pas vivre isolé. Sous l'impulsion des lois de l'économie des forces et de la concurrence vitale, il est excité et contraint même à former avec ses semblables des sociétés ayant pour objet d'assurer sa défense contre les autres. espèces et de satisfaire aux besoins de sa subsistance plus efficacement et en échange d'une peine moindre. Or toute association a des conditions d'existence auxquelles ses membres doivent s'assujettir ou être assujettis pour qu'elle puisse subsister et atteindre son objet. La première et la plus nécessaire consiste dans la subordination de l'intérêt individuel à l'intérêt social. Cette subordination n'implique aucun désaccord. Au contraire! Pourquoi les hommes s'associent-ils au lieu de vivre dans l'isolement comme certaines espèces inférieures? Nous venons de le dire c'est pour assurer plus efficacement leur sécurité et pourvoir plus complètement à leurs besoins. de toute sorte. Ils sont, en conséquence, intéressés à la conservation de leurs associations en raison de la différence existant entre la somme des plaisirs et des peines que comportent l'état d'isolement et l'état de société. Cette différence, qui était déjà énorme au [38] début, s'est accrue à chacun des progrès que l'association a rendus possibles.

La conservation de la société, voilà donc l'objectif que ses membres doivent se proposer dans leur intérêt bien entendu, puisque leur existence est attachée à la sienne, ou, tout au moins, puisque, la société venant à être détruite, ils subiraient une augmentation de peines et une diminution de jouissances. Mais il s'agit de savoir comment cet objectif peut être atteint.

De même que l'individu, la société est un composé de forces vitales. Elle ne peut subsister et se développer qu'à la condition de les conserver et de les accroître. Il suit de là que tous les actes individuels ou collectifs qui les diminuent sont en opposition avec l'intérêt social, et que tous les actes qui contribuent, au contraire, à la conservation et à l'augmentation de la puissance vitale de la société sont conformes à cet intérêt. Les uns sont nuisibles, les autres utiles. Mais qu'est-ce qui peut faire reconnaître le caractère utile ou nuisible d'un acte? Ce ne peut être évidemment que l'observation et l'expérience des effets qu'il est dans sa nature de produire. Seules, elles peuvent discerner et séparer les actes qui affaiblissent la société de ceux qui la fortifient, et suggérer les règles destinées à empêcher la production des uns, à susciter celle des autres. C'est par l'observation et l'expérience que s'est formé dans chaque société un code de règles, lois, coutumes ou usages, auxquels les individus ont été, d'une manière ou d'une autre, contraints d'obéir quand ils n'y obéissaient pas d'eux-mêmes.

 


 

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CHAPITRE V. LE DROIT ET LE DEVOIR.

Obstacles que l'impulsion aveugle du mobile de la peine et du plaisir oppose à l'observation des lois sociales. Que cette impulsion pousse l'individu à s'emparer des produits du travail d'autrui aussi bien qu'à produire lui-même. Que les sociétés primitives ont été constituées par des hommes qui demandaient leur subsistance à la première de ces pratiques, c'est-à-dire au vol et au meurtre. Qu'il a été nécessaire de l'interdire entre les associés parce qu'elle était destructive de la société. Que cette nécessité impliquait la reconnaissance du Droit de chacun. - Qu'il fallait reconnaître de même ce que l'individu avait le devoir de faire ou de ne pas faire pour conserver la société. L'utilité sociale, fondement du Droit et de la Morale.

Il semblerait au premier abord que l'obligation d'obéir aux lois sociales ne dût pas rencontrer d'obstacles. En effet, si la somme des peines que peut coûter à l'individu l'observation des lois sociales est infiniment moindre que celle que lui coûterait la destruction de la société, ne devrait-il pas lui suffire de suivre l'impulsion du mobile naturel de la peine et du plaisir pour se conformer à ces lois nécessaires à sa propre conservation?

Cette impulsion suffit pour assurer la conservation des êtres inférieurs en déterminant leurs actes, encore peut-on contester que cette détermination soit complète et absolue, — mais elle ne peut assurer [40] celle de l'homme qu'à la condition d'être gouvernée et réglée. En supposant qu'il obéit aveuglément à l'impulsion du mobile de la peine et du plaisir, il emploierait ses forces vitales à satisfaire à la demande des besoins qui le sollicitent actuellement avec le plus d'énergie sans se préoccuper des besoins futurs dont il ne sent pas encore l'aiguillon. Il est donc nécessaire, s'il veut conserver sa vitalité jusqu'au terme que la nature a assigné à son existence, qu'il oppose à ses appétits une règle et un frein. Cette règle et ce frein ne sont pas moins nécessaires pour assurer la conservation de la société et ils impliquent même une restriction plus complète et une contrainte plus forte, opposées aux demandes des appétits individuels.

N'oublions pas que l'homme agit, sous l'impulsion du mobile de la peine et du plaisir, pour obtenir la plus grande somme de matériaux de jouissance en échange de la moindre somme de travail, partant de peine, et que ce résultat il peut l'atteindre par deux procédés en produisant par son travail les choses nécessaires à sa subsistance, ou en s'emparant des produits du travail d'autrui, autrement dit par le procédé de la production ou par celui de la destruction. Or, comme les espèces inférieures, l'espèce humaine a employé, exclusivement, dans la première période de son existence, le second de ces procédés: ses industries primitives, la recherche des végétaux alimentaires et la chasse aux animaux comestibles étaient purement destructives. L'homme s'emparait des [41] matériaux de subsistance parmi lesquels figuraient même les individus les plus faibles de son espèce, il les détruisait en les consommant, sans les reproduire. Il vivait, pour tout dire, du vol et du meurtre. C'est seulement lorsque ses industries destructives n'ont plus suffi à le nourrir qu'il s'est ingénié à y suppléer et qu'il a employé les facultés supérieures dont il était doué à multiplier les matériaux de sa subsistance. Mais le même mobile qui le poussait à produire ne cessait pas de l'exciter de préférence à détruire, quand il y trouvait une épargne de peine.

Des individus qui subsistaient par le vol et le meurtre, tels étaient donc les éléments constitutifs des sociétés primitives. Ces individus étant naturellement inégaux en forces, les plus forts devaient trouver profit à se livrer à leurs pratiques habituelles aux dépens des plus faibles. Mais l'observation et l'expérience ne tardaient pas à démontrer que l'emploi de ces pratiques entre les associés avait pour conséquence fatale l'affaiblissement et, finalement, la destruction de la société, que les forts aussi bien que les faibles étaient intéressés à conserver. Car elles occasionnaient une déperdition inévitable de forces tant par les conflits qu'elles suscitaient que par le risque auquel elles exposaient les producteurs en rendant incertaine et précaire la jouissance en vue de laquelle ils s'imposaient la peine inhérente au travail et, par conséquent, en affaiblissant, en paralysant même le mobile qui pousse l'homme à produire. L'intérêt de la conservation sociale commandait donc [42] impérieusement d'empêcher les plus forts de satisfaire leurs appétits aux dépens des plus faibles. C'est pourquoi les codes de toutes les sociétés interdirent la pratique du vol et du meurtre entre les associés. Mais cette prohibition impliquait la nécessité de reconnaitre et de délimiter ce qui appartenait à chacun; en quoi consistait la propriété que l'intérêt social commandait de respecter et quelle en était l'étendue. Dans les sociétés primitives, l'appropriation ne s'appliquait qu'au petit nombre des choses. qui étaient le produit du travail individuel ou collectif: l'individu possédait ses armes, ses vêtements, le gibier qu'il avait tué avec une part indivise dans les terrains de chasse de sa tribu. Sa propriété était, en conséquence, facile à reconnaître. Il en alla autrement lorsque la substitution des industries productives aux industries destructives du premier âge, en multipliant les êtres et les choses appropriables, eut augmenté le nombre des formes de la propriété. La connaissance de ce qui appartenait à chacun devint alors plus complexe et elle donna naissance à la science du Droit, la plus nécessaire de toutes, au point de vue de la conservation sociale, car elle pouvait seule prévenir la plus dangereuse des nuisances, celle qui paralysait l'action du mobile même de la production des forces vitales, en rendant incertaine la rétribution de la peine.

La reconnaissance et la garantie des droits de chacun s'imposaient ainsi comme une nécessité à laquelle

fallait pourvoir sous peine de mettre en péril l'existence [43] de la société. Mais il y en avait d'autres que l'observation et l'expérience faisaient également reconnaître. Sans empiéter directement sur le domaine d'autrui, l'individu pouvait faire des choses comprises dans le sien un usage utile ou nuisible, conforme ou contraire à l'intérêt social. Il ne suffisait donc pas de lui imposer le devoir de respecter la vie et la propriété d'autrui. Il fallait encore le déterminer à faire un usage utile de ses facultés et des choses qui lui appartenaient. Il fallait l'obliger à contribuer dans la proportion de ses forces et de ses ressources à la sécurité collective, à pourvoir au bon entretien de sa famille, des êtres et des choses placés sous sa dépendance, à assister, au besoin, ses coassociés, etc. Ces différents devoirs avaient leur raison d'être dans leur utilité et celle-ci avait pour étalon l'intérêt de la conservation de la société. Tel a été chez tous les peuples, le fondement de la science du Droit, et de celle du Devoir ou de la Morale.

 


 

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CHAPITRE VI. L'ASSURANCE DES LOIS SOCIALES.

Insuffisance originaire de l'intelligence et de la force morale pour assurer l'observation des lois nécessaires à la conservation des sociétés. L'intervention du sentiment religieux et son rôle dans la construction et la mise en œuvre de l'appareil de l'assurance des lois sociales. Les sanctions qui concourent à cette assurance.

Si, au moment où les hommes ont formé des sociétés, leur intelligence avait été capable de leur faire reconnaître les actes conformes à l'intérêt de la conservation sociale, et ceux qui étaient contraires à cet intérêt supérieur, les actes utiles et les actes nuisibles, en leur donnant l'intuition des règles nécessaires pour déterminer la production des uns et empêcher celle des autres, si, en même temps, ils avaient possédé une force morale suffisante pour résister aux appétits qui les poussaient à contrevenir à ces règles, ils les auraient peut-être observées d'eux-mêmes, sans qu'aucun appareil de compulsion eût été nécessaire pour les y contraindre. Peut-être, disons-nous. Car si les actes nuisibles à la société lui causent un dommage certain et inévitable, ce dommage peut ne se répercuter que dans une proportion infinitésimale sur l'individu qui les commet et n'entrer que pour une partie à peine appréciable en déduction du profit [45] qu'il en tire. Il peut donc lui être avantageux de les commettre, et c'est là, pour le dire en passant, par où pèchent tous les systèmes de morale qui ne s'appuient point sur un fondement religieux.

Mais l'intelligence et la force morale faisaient défaut au plus grand nombre, on pourrait dire à la presque généralité des membres des sociétés naissantes. Comment donc les individus d'élite qui découvraient, par la reconnaissance et la différentiation des actes nuisibles et des actes utiles, les lois nécessaires à la conservation d'une société, pouvaient-ils en imposer l'observation? Par la force? Mais la supériorité de l'intelligence n'est que rarement accompagnée de celle de la force physique, le plus souvent même l'une exclut l'autre. Hercule n'était-il point le moins intelligent des Dieux? Les hommes capables d'observer, de découvrir ou d'inventer ont été d'ailleurs, de tous temps, en minorité, et leurs conceptions, si utiles. qu'elles puissent être, ne sont jamais acceptées sans résistance. Les ouvriers ne brisent-ils pas les machines qui les affranchissent du labeur matériel de la bête de somme ? Les savants eux-mêmes n'éprouvent-ils pas une répulsion instinctive pour les doctrines nouvelles qui font avancer la science? C'est que les machines aussi bien que les doctrines nouvelles ne remplacent pas les anciennes sans causer des sacrifices d'intérêts et des dérangements d'habitudes. Il en était ainsi pour les lois nécessaires à la conservation des sociétés. En obligeant les individus les plus forts à contenir leurs instincts de meurtre et [46] de rapine, ces lois ne leur imposaient-elles pas en sacrifice au moins partiel des avantages qu'ils tiraient de la supériorité de leur force? La considération de l'intérêt général pouvait-elle être plus efficace pour les résoudre à ce sacrifice qu'elle ne l'est de nos jours pour empêcher les ouvriers de briser les machines et les savants de faire obstruction aux progrès qui les dérangent? Si les inventeurs de l'appareil des lois et des institutions nécessaires à la conservation des sociétés n'avaient pas trouvé un auxiliaire puissant pour surmonter la résistance des instincts et des habitudes, on peut douter qu'ils eussent réussi à introduire cette machine nouvelle. Cet auxiliaire a été un sentiment qui existe, à des degrés divers, dans toutes les variétés de l'espèce humaine, le sentiment religieux.

Le sentiment religieux excite l'intelligence à concevoir ou à imaginer l'existence d'êtres supérieurs, esprits ou divinités, auxquels l'homme attribue la volonté et le pouvoir d'influer en bien ou mal sur sa destinée. Dans l'intelligence inculte de l'humanité des premiers âges, ces esprits ou ces divinités apparaissent comme les auteurs de tous les phénomènes qui se produisent dans la nature et dans l'homme lui-même. Les individualités les plus intelligentes, celles qui inventent les rouages de la machinerie sociale aussi bien que les armes et les outils, partagent à cet égard la croyance universelle. C'est aux divinités qu'elles attribuent le phénomène de l'inspiration mentale qui produit les inventions et les découvertes. Ce sont les [47] mêmes divinités qui leur désignent les hommes les plus capables de faire observer les lois qu'elles ont inspirées, et de diriger les forces de la société dans les luttes inévitables de la concurrence vitale. A ces chefs qu'elles ont désignés, les divinités délèguent l'exercice de leur pouvoir souverain. Cette délégation divine est la source de l'autorité des « rois ». Elle leur confère le droit de commander.

Cependant, le droit de commander aurait été sans effet s'il n'avait pas eu pour appui le pouvoir de se faire obéir. Ce pouvoir, les chefs de peuples le trouvaient d'abord dans la coopération des divinités toutes-puissantes dont ils étaient les élus, ensuite dans les forces et les ressources que cette élection leur conférait le droit de puiser dans la société. Ce double pouvoir divin et humain, dont ils disposaient pour assurer l'exécution des lois sociales, comment pouvaient-ils l'employer à surmonter l'impulsion des instincts que ces lois avaient pour objet de contenir et de régler si ce n'est en leur opposant le mobile même qui les faisait agir, le mobile de la peine et du plaisir, en infligeant aux infracteurs des lois sociales une peine supérieure à la jouissance que cette infraction. pouvait leur procurer, en accordant ou en promettant à ceux qui les observaient une jouissance supérieure à la peine que cette observation pouvait leur causer? C'est sur ce mobile qu'ont été fondés, de tous temps, les codes de pénalités et de récompenses terrestres et ultra-terrestres qui sanctionnent les lois sociales.

La crainte des peines et l'espoir des récompenses [48] que les Divinités et les délégués qu'elles commettent au gouvernement des sociétés ont le pouvoir d'infliger ou d'accorder, telles sont donc les sanctions primitives des lois sociales. A la longue, l'opération de ces lois en suscite deux autres dont l'effet utile va croissant avec les progrès de l'intelligence et de la moralité celles de la conscience individuelle et de a conscience collective. [3]

 


 

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CHAPITRE VII. L'ADAPTATION DES LOIS SOCIALES AUX CONDITIONS D'EXISTENCE DES SOCIÉTÉS.

Qu'à la différence des lois naturelles, les lois sociales ne sont pas immuables. Qu'elles doivent être adaptées aux conditions d'existence changeantes des sociétés. Que la vie de l'humanité peut être partagée en trois périodes. — Que dans la première l'existence des sociétés dépend exclusivement de leur puissance destructive. Que les lois sociales doivent avoir pour objet de la conserver et de la développer. Qu'elles ne peuvent atteindre ce but qu'en se conformant à la loi de l'économie des forces. Progrès qui ont ouvert la seconde période. Naissance et développement des industries productives. Que les institutions et les lois adaptées à la première période cessent de l'être à la seconde et deviennent nuisibles après avoir été utiles. Progrès qui ont ouvert la troisième période et nécessité un nouveau changement des institutions et des lois sociales.

A la différence des lois naturelles, les lois sociales ne sont pas immuables. Elles ne peuvent atteindre le but de conservation en vue duquel elles sont instituées que par leur adaptation aux conditions d'existence des sociétés, et ces conditions sont changeantes. Elles se sont continuellement modifiées, depuis la naissance des premières associations humaines, sous l'influence des progrès de la puissance destructive et productive de l'homme et de sa capacité à se gouverner lui-même.

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On peut partager, à cet égard, l'existence de l'humanité en trois périodes, bien que ces périodes n'aient point de limites marquées dans le temps et dans l'espace, et qu'au moment où nous sommes les conditions d'existence des tribus demeurées à l'état sauvage et qui occupent, pour la plupart, des territoires où l'on retrouve des traces de civilisations disparues, ne diffèrent pas sensiblement de celles. des sociétés primitives.

Dans la première période qui comprend les milliers et peut-être les millions d'années pendant lesquelles l'espèce humaine demande, comme les autres espèces animales, sa subsistance à des industries purement destructives, la chasse, la pêche, la récolte des fruits naturels du sol, les institutions et les lois sociales apparaissent visiblement déterminées par la nature de ces industries. La tribu s'approprie un terrain de chasse ou un gisement de végétaux alimentaires plus ou moins étendu, selon le nombre et la force des individus qui la constituent. La propriété de ce domaine est commune, car la chasse aux animaux et la recherche des végétaux n'en comportent pas la division et l'individualisation. L'insuffisance de son industrie alimentaire oblige la tribu à limiter étroitement sa population. L'infanticide est une pratique autorisée par la coutume. Les enfants du sexe féminin sont sacrifiés de préférence. On n'en conserve que le minimum indispensable à la reproduction; encore les tribus les plus fortes recourent-elles d'habitude au rapt, comme plus économique que l'élève. [51] Les femmes sont communes, et la parenté s'établit, en conséquence, par la ligne maternelle. L'industrie à l'état rudimentaire ne comporte aucun rapport d'échange, partant aucune communauté d'intérêts entre les tribus. Elles n'ont que des intérêts antagoniques et elles luttent continuellement pour étendre aux dépens les unes des autres leurs terrains de chasse et leurs gisements de végétaux alimentaires. L'extermination des vaincus s'impose aux vainqueurs comme une nécessité vitale. Car ils seraient obligés de partager avec eux les subsistances que l'homme n'a pas encore appris à multiplier, et ils perdraient ainsi le fruit de leur victoire. Non seulement la coutume interdit de les épargner, mais les Divinités, sans oublier le Dieu de la Bible, interviennent pour rendre complète cette extermination nécessaire à la conservation de leur peuple. En vertu des conditions même de son existence, l'homme est alors l'ennemi naturel de l'homme, homo homini lupus, et sa morale ne diffère pas sensiblement de celle du loup. Cette morale a pour unique objectif l'intérêt de la tribu et elle atteint d'autant mieux cet objectif que les lois sociales, dans lesquelles elle est investie, sont plus conformes à la loi naturelle de l'économie des forces.

Mais l'homme est pourvu d'une intelligence supérieure à celle des autres espèces. I invente des armes qui suppléent à l'insuffisance de son armement naturel et il multiplie les matériaux de sa subsistance par l'élève du bétail et la mise en culture des [52] végétaux alimentaires. Ces progrès opèrent un changement complet dans ses moyens d'existence et nécessitent un changement correspondant dans les institutions et les lois sociales.

Tandis que les industries destructives du premier âge ne demandaient qu'un personnel peu nombreux et d'une capacité uniforme, l'agriculture et les autres industries productives. qui fournissaient une plus grande quantité d'articles nécessaires à la vie, exigeaient la coopération d'un personnel nombreux, pourvu d'aptitudes diverses et inégales. Elles ouvraient particulièrement aux fonctions inférieures qui ne demandaient que de la force physique un vaste débouché. Pour remplir ce débouché, il devenait nécessaire de substituer aux coutumes limitatives de la population d'autres coutumes précisément opposées. Il fallait imposer à des hommes accoutumés à limiter leur croît, l'obligation de croître et de multiplier, impliquant celle de conserver tous leurs enfants et de faire les avances nécessaires pour les élever. Il fallait encore laisser tomber en désuétude les coutumes qui commandaient le sacrifice des vieillards et l'extermination des vaincus, car l'homme pouvait désormais jusqu'à un âge avancé exercer une fonction utile, et les vaincus pouvaient être assujettis. à exécuter la multitude des travaux matériels de la production, en épargnant à la société la dépense de l'élève. En un mot, ce nouvel état des sociétés ne nécessitait pas seulement l'abandon des institutions et des lois adaptées à l'état primitif, il en demandait [53] d'autres qui fussent adaptées au sien. Et elles ne pouvaient l'être qu'à la condition de se conformer de même à la loi naturelle de l'économie des forces. Car la concurrence vitale continuait d'agir, d'abord sous sa forme originaire de concurrence destructive, ensuite, à mesure que la production allait se perfectionnant et se développant, sous la forme de concurrence productive ou industrielle.

Cependant, la concurrence destructive devait demeurer prépondérante dans toute la durée de cette seconde période de l'existence de l'humanité, et déterminer la nature des institutions et des lois sociales. Ce sont, avant tout, des institutions et des lois de combat. Les sociétés en voie de s'enrichir par la pratique de l'agriculture et de l'industrie sont obligées, en effet, de se préserver des agressions des tribus ou des hordes guerrières qui continuent à vivre de la chasse aux animaux et aux hommes. Elles ne peuvent se défendre et subsister qu'à la condition d'opposer à ces concurrents une classe d'hommes pourvus comme eux des aptitudes de combat et spécialement voués à la pratique de la guerre. Cette nécessité détermine la constitution de l'organisme propre à y pourvoir. Les individus les plus capables de gouverner la société et de la défendre s'associent et constituent une corporation politique et guerrière. Cette association des plus forts, les uns par l'intelligence, les autres par les qualités physiques, assujettit la multitude à sa domination et trouve sa subsistance en s'attribuant une [54] part des produits des industries productives. Mais elle n'est pas intéressée seulement à défendre son domaine, elle est intéressée encore à l'agrandir, tant pour augmenter les profits qu'elle en tire, sous forme de corvées, de redevances ou d'impôts, que pour accroître sa force de résistance et sa sécurité de possession. La lutte entre les sociétés prend alors un caractère moins sauvage. Elle a toujours pour instrument la puissance destructive et elle procède par le combat, mais à l'extermination et au pillage les vainqueurs substituent la réduction en servitude et l'exploitation. permanente, maintenant plus profitable, des vaincus. Cependant les corporations gouvernantes et guerrières se convainquent par l'expérience qu'il ne leur suffit pas d'augmenter leur puissance destructive, qu'il faut encore qu'elles avisent à accroître la puissance productive de leurs sujets pour se procurer les ressources nécessaires à la lutte. Les plus intelligentes augmentent les premières, en perfectionnant le matériel et l'art de la guerre, les secondes, en améliorant leurs. procédés de gouvernement, en assurant mieux et sous une moindre déduction de servitudes et de redevances, aux producteurs, la jouissance des fruits de leur travail. La production se développe alors, les industries progressent, les entreprises se multiplient et en se multipliant elles suscitent une nouvelle forme de la concurrence vitale, la concurrence productive ou industrielle. Toutefois, celle-ci est pendant longtemps encore ralentie dans son expansion, et affaiblie sinon paralysée dans son action par les obstacles qui li [55] mitent les débouchés de la production, obstacles naturels provenant du défaut de sécurité et de moyens de communication, obstacles artificiels motivés par la nécessité d'assurer la subsistance et la défense des nations, menacées par la guerre.

Mais le jour s'approchait où la guerre, cette forme destructive de la concurrence vitale, aurait achevé son œuvre, en établissant la prépondérance des sociétés civilisées sur le globe. On peut apprécier aujourd'hui l'importance capitale de cette œuvre. Par l'extension successive de l'aire de la sécurité, la guerre a agrandi les débouchés de la production. L'agrandissement des débouchés a étendu et internationalisé de plus en plus la concurrence vitale sous sa forme productive. Or, de même que sa devancière donnait la victoire aux plus forts, c'est-à-dire à ceux qui déployaient la plus grande puissance de destruction, la concurrence productive la donne à ceux qui déploient la plus grande puissance de production, et, par conséquent, qui peuvent produire la plus grande quantité de choses utiles aux moindres frais et fournir ces choses au meilleur marché. De là, la nécessité pour les nations concurrentes d'augmenter incessamment leur puissance productive. Ce résultat, elles ne peuvent l'atteindre qu'en réduisant au minimum les entraves et les charges qui pèsent sur la production et enrayent son essor.

Telle est l'œuvre que la généralisation progressive de la concurrence industrielle impose désormais aux nations; elle implique, comme nous le verrons, la [56] réforme des institutions et des lois sociales adaptées à l'ancien régime et leur remplacement par des institutions adaptées au nouveau. Mais si l'on veut se faire une idée quelque peu exacte de ce que sera la machinerie du gouvernement de la société et de l'individu il faut rechercher d'abord ce qu'elle a été et comment elle s'est successivement transformée. C'est dans l'histoire du passé que se trouvent les données du problème de l'avenir.

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LIVRE II. L'ÉCONOMIE DE L'HISTOIRE

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CHAPITRE PREMIER. LES SOCIÉTÉS PRIMITIVES.

L'origine de l'espèce humaine. La création par une intelligence et une puissance distincte de la matière. La création par une force inhérente à la matière. L'unité et la pluralité des souches des espèces végétales et animales. Argument en faveur de la pluralité, tiré des conditions d'existence de l'homme primitif. Impossibilité originaire de l'émigration. Ce qu'étaient les conditions d'existence des premières sociétés. Limitation nécessaire de leur population. Raison d'être du sacrifice des plus faibles. Nécessité de la création d'un organisme de combat. -Intervention du sentiment religieux dans cette création. Que les sociétés dont l'organisation et les pratiques étaient les plus conformes à la loi de l'économie des forces survivaient seules. Progrès qui ont modifié les conditions d'existence des sociétés primitives. L'invention d'un armement artificiel. Que cette invention a eu pour premier résultat de raréfier les moyens de subsistance. Qu'elle a nécessité la recherche des procédés de conservation des espèces alimentaires. Le procédé de la sélection. Comment de destructeur l'homme est devenu producteur. Que la production n'ajoute rien à la matière et aux forces vitales. Qu'elle les dérobe à des organismes inférieurs pour les incarner dans des organismes supérieurs. Transformation des sociétés primitives sous l'influence des progrès de la production.

L'origine de l'espèce humaine est enveloppée de nuages que la science ne parviendra probablement jamais à dissiper. Les espèces végétales et animales, y compris l'espèce humaine, sont-elles l'œuvre d'un créateur qui a conçu le plan de chacune, comme un [60] inventeur conçoit le plan d'un outil ou d'une machine qu'il construit ensuite avec des matériaux appropriés à la nature et à la destination de ces instruments, ou bien les espèces se sont-elles créées elles-mêmes, au moyen d'une force inhérente à la matière, en subisant ensuite, sous l'influence du milieu, une série de transformations déterminées par les changements de leurs conditions d'existence, tels sont les deux systèmes qui se partagent le monde des intelligences. Le système de la création semble, à vrai dire, avoir actuellement le dessous: il n'est plus guère soutenu que par le respect des traditions religieuses. Cependant, si les espèces existantes se modifient par l'action de l'homme et du milieu, les modifications qu'elles subissent n'altèrent point leurs caractères essentiels; ces modifications sont contenues dans des limites naturelles qu'elles ne peuvent franchir. En vain l'homme entreprend de créer des espèces nouvelles en alliant des individus appartenant à des espèces différentes, si rapprochées qu'elles soient ces alliances ne fournissent que des produits frappés de stérilité. Il se peut donc que quelque nouvelle théorie surgisse qui, tout en jetant la lumière sur le mode d'adaptation des espèces à leurs conditions d'existence changeantes, fasse sa part au système de la création et rétablisse, sur la question de l'origine de l'homme, l'accord entre la science et la réligion.

En revanche, il est une autre question, sur laquelle cet accord sera plus difficile à établir, c'est celle de l'unité ou de la pluralité des souches, d'où sont issues [61] les espèces et, en particulier, l'espèce humaine. Le système de la pluralité des souches, opposé à la croyance traditionnelle à l'unité, peut s'appuyer, en effet, solidement sur la connaissance que nous possédons des conditions naturelles d'existence des hommes primitifs et de l'obstacle qu'elles opposaient à leurs migrations. La pluralité des souches explique encore la diversité et l'inégalité des races, avec celles de leurs aptitudes et de leurs destinées.

Ce qu'étaient les conditions d'existence des hommes primitifs, nous pouvons nous en faire une idée en considérant les besoins auxquels ils devaient pourvoir et les moyens qu'ils avaient d'y pourvoir.

Se nourrir et se défendre contre les autres espèces et contre la sienne, s'abriter contre les intempéries, telles étaient les nécessités qui s'imposaient à l'homme primitif avec la sanction inévitable de la souffrance et de la mort. Il n'avait pour y subvenir que son intelligence et ses instincts desservis par un outillage et un armement naturels. Et si son intelligence était supérieure à celle de toutes les autres créatures, son armement était inférieur à celui d'un grand nombre d'animaux. Il possédait sur beaucoup d'autres espèces l'avantage d'être omnivore il pouvait se nourrir de substances végétales et animales, mais il ne connaissait rien du milieu où il se trouvait jeté. Il fallait qu'il découvrit les plantes propres à sa consommation et qu'il les distinguât de celles qui y étaient impropres, ou, pis encore, qui étaient destructives de sa vitalité. Il fallait qu'il s'emparât des animaux comestibles et [62] qu'il se défendît contre ceux pour lesquels il était un aliment. Il fallait enfin qu'il s'abritât contre les intempéries en se construisant une hutte ou en se réfugiant dans une caverne. Il devait, en conséquence, se livrer, avant tout, à un travail de découverte et d'exploration. Or, ce travail il ne pouvait l'accomplir que pendant la durée du jour et dans un rayon limité par le soin de sa sécurité. Avant qu'un troupeau humain, dépourvu de connaissances et d'outillage, eût exploré un canton renfermant des ressources alimentaires, suffisantes pour le faire subsister, avec les abris nécessaires pour le défendre contre les éléments et les animaux destructeurs, il dut s'écouler de longues années de souffrances et de misère. Mais ce travail de découverte et d'exploration n'avait pas été stérile. Il avait mis le troupeau en possession d'un domaine, dont il connaissait les ressources, et où il avait pu se créer des refuges et des moyens de défense. L'appropriation de ce domaine avait exigé évidemment des efforts prolongés et pénibles et comporté de cruelles privations. Les fruits de ces efforts et de ces privations n'auraient-ils pas été perdus si le troupeau avait émigré ? D'ailleurs, on ne peut émigrer à moins de posséder une épargne assez considérable pour subsister jusqu'à ce qu'on ait atteint et occupé une région abondante en ressources alimentaires et où l'on puisse s'établir sans obstacles. De nos jours même, malgré tant de progrès qui ont fondé la sécurité et facilité les communications, toute émigration exige des avances et comporte des risques. [63] Combien ces avances devaient être plus nécessaires, combien ces risques devaient être plus élevés à une époque où, en dehors des limites étroites de son habitat, l'homme se trouvait en présence de régions mystérieuses, peuplées d'espèces ennemies qui se les étaient appropriées et lui en défendaient l'accès! L'émigration ne devint possible qu'après que l'industrie humaine eût été rendue assez productive pour fournir les avances qu'exigeait une si incertaine et si périlleuse entreprise. C'est seulement après que les tribus primitives eurent perfectionné leur armement, assujetti quelques espèces d'animaux et accumulé un capital sous forme de bétail qu'elles purent étendre leur sphère d'activité et aller à la découverte de nouveaux territoires. Les traditions historiques confirment pleinement sur ce point les données de l'économie politique. Les premières migrations qu'elles signalent sont celles des peuples pasteurs, et ces migrations ne se portent point dans des territoires vacants partout les émigrants rencontrent des populations autochtones qu'ils massacrent, assujettissent ou refoulent dans des régions d'un accès difficile, dont la conquête et l'occupation ne leur paraissent point suffisamment rémunératrices. Il est permis de conclure de là que l'espèce humaine n'est pas sortie tout entière de la même souche, pas plus que les myriades d'espèces inférieures, végétales et animales, et, pour tout dire, que la Puissance créatrice n'a pas été obligée de recourir au lent et incertain procédé de l'émigration pour peupler la terre.

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Tout nous porte donc à croire, contrairement à l'opinion généralement admise, que les hommes primitifs sont demeurés longtemps immobilisés dans les localités où ils avaient pris naissance. Longtemps, disons-nous, car il a fallu qu'ils réalisassent les progrès nombreux pour en sortir. Dans cette période initiale de leur existence, comment pouvaient-ils résister aux agents de destruction qui les menaçaient? L'insuffisance de leurs forces individuelles et de leur armement naturel en présence des espèces concurrentes, plus fortes et mieux armées, les obligeait à se réunir en troupeaux ou en tribus comme le plus grand nombre des autres espèces. Mais il importe de remarquer que ces troupeaux humains ne pouvaient se composer que d'un petit nombre d'individus, et cette observation nous donne la raison de coutumes devenues plus tard immorales et nuisibles. Deux sortes d'obstacles se joignaient pour empêcher leur accroissement l'insuffisance de la productivité de leur industrie et la difficulté d'assurer leur sécurité. Comme les autres espèces animales, ils étaient réduits à demander leur subsistance soit à la récolte des fruits naturels du sol, soit à la poursuite et à la capture des animaux comestibles. Ces deux industries exigeaient l'exploration et le parcours d'un espace relativement étendu. Même dans un canton abondant en végétaux alimentaires et en gibier, un troupeau d'une centaine d'individus avait besoin d'occuper un territoire d'au moins autant de kilomètres carrés pour y trouver une subsistance le plus souvent précaire et insuffisante. [65] Or, à mesure que le troupeau s'accroissait, il lui devenait plus difficile de pourvoir à sa sécurité. En cas d'attaque d'un de ces puissants animaux, dont l'homme venait prendre la place et raréfier les moyens de subsistance, comment les membres d'une tribu, en quête de leur nourriture quotidienne, auraient-ils pu, s'ils avaient été trop dissémenés, se rassembler pour lui opposer une force suffisante? L'aire de la sécurité ne devait pas dépasser pour eux la portée de la voix. En outre, si, comme il est permis de le supposer, les cantons avoisinants étaient occupés par d'autres tribus, ils ne pouvaient s'éloigner de leur habitat originaire sans s'exposer à une lutte périlleuse. On se rend compte ainsi de la raison d'être de coutumes qui commandaient de sacrifier les plus faibles et les moins utiles pour augmenter la subsistance des plus forts et des plus utiles.

Ces coutumes caractéristiques des premières sociétés avaient pour objet de porter au plus haut point possible la puissance de la tribu et, par conséquent, de la mettre en état de lutter, avec un maximum de chances de succès, contre les autres espèces animales et contre les tribus concurrentes.

Avec l'établissement de coutumes adaptées aux conditions d'existence de la tribu, les mêmes nécessités de situation déterminaient la création d'un organisme de combat, sous la direction d'un chef investi du pouvoir de commander et de coordonner les mouvements des combattants, de manière à concentrer sur un point donné les plus grands efforts de destruction et [66] à accroître ainsi les chances de victoire de la tribu dans ses luttes contre les animaux et les hommes. L'individu le plus fort et le plus capable était choisi, sous la pression de quelque péril imminent, pour exercer cette fonction suprême, dont la nécessité apparaissait flagrante. Le sentiment religieux jouait un rôle prépondérant dans le choix d'un chef aussi bien que dans la formation des coutumes, en engendrant la croyance à des êtres supérieurs, esprits ou divinités, dont il fallait se concilier la bienveillance ou désarmer la malveillance. Ces divinités ou ces esprits peuplaient les astres, les fleuves, les rochers, les forêts ou s'incarnaient dans les animaux et les végétaux; enfin, lorsque les progrès de l'industrie eurent permis de reproduire leurs images en bois ou en pierre et de construire des habitations à leur usage, ils se logèrent dans des idoles. On ne se bornait pas à les adorer, on les consultait, et les individus d'élite, chez lesquels l'aptitude à observer, à penser, à imaginer se joignait au sentiment religieux, attribuaient à des communications ou à des inspirations divines les conceptions de leur intelligence. Ils acquéraient ainsi sur la foule une autorité souveraine. Cette autorité, dont ils étaient redevables à leurs relations avec les puissances qui faisaient le jour et la nuit, soulevaient les vagues de la mer et lançaient la foudre, qui étaient, en un mot, les agents surnaturels de tous les phénomènes naturels, ils l'employaient à faire accepter les coutumes que les divinités leur avaient commandé d'établir et les chefs qu'elles avaient désignés à leur [67] choix. Et comment n'aurait-on pas obéi aux injonctions de ces puissances qui disposaient de tous les éléments et de tous les agents de destruction et de conservation de la vie et du bien-être de l'homme?

Ces institutions, que le sentiment religieux faisait émaner d'une source divine, étaient plus ou moins exactement adaptées aux conditions d'existence des sociétés primitives. De même que celles des peuples arrivés à la civilisation, elles n'y répondaient jamais d'une manière complète; mais celles qui s'y adaptaient le mieux, qui prévenaient les déperditions de ressources et de forces causées par les bouches inutiles, les conflits intérieurs, le défaut d'obéissance aux chefs, qui étaient, en dernière analyse, les plus conformes à la loi naturelle de l'économie des forces, procuraient à ces sociétés embryonnaires les plus grandes chances de l'emporter dans l'arène de la concurrence vitale et de subsister.

Comment les conditions d'existence de la tribu primitive se sont-elles modifiées ? Comment, après avoir vécu à la manière des animaux, de la récolte des fruits naturels du sol, de la chasse ou de la pêche, les hommes ont-ils successivement perfectionné leurs moyens d'acquisition de la subsistance? Le premier progrès qu'ils ont réalisé a consisté dans l'invention des armes artificielles nécessaires pour suppléer à l'insuffisance de leur armement naturel, le bâton ou la massue, l'arc, la fronde, qui constituent encore de nos jours l'armement des tribus sauvages. Mais ce progrès qui pourvoyait à un besoin impérieux devait [68] avoir, en augmentant la puissance destructive de l'homme, le résultat inattendu de l'exposer à une diminution de ses ressources alimentaires et d'aggraver sa condition au lieu de l'améliorer.

Une tribu de chasseurs qui a perfectionné son armement et ses procédés de capture peut sans doute employer d'abord cet armement et ces procédés de destruction, devenus plus efficaces, à purger son domaine des animaux de proie qui lui font concurrence, et augmenter d'autant la quantité de subsistances à sa disposition. Mais cette quantité a beau être augmentée par la diminution du nombre des concurrents, elle est naturellement limitée. Si la tribu de chasseurs use de sa puissance destructive ainsi accrue, de manière à raréfier le gibier et à en ralentir la reproduction, elle ne tardera pas à être décimée par la famine. Les animaux de proie sont moins exposés à ce péril, en raison même des bornes que la nature a mises à leur pouvoir de destruction et qu'ils ne peuvent franchir, leur armement et leurs procédés de capture du gibier n'étant point susceptibles de progrès. Ils ne peuvent atteindre qu'une proportion toujours, ou à peu de chose près, la même des espèces propres à leur consommation. Il en est autrement pour l'homme.

A chaque progrès de ses instruments et de ses procédés de capture du gibier, il peut entamer davantage le stock alimentaire que la nature a mis à sa disposition et diminuer, par là même, la portion de ce stock qui est employée à la reproduction. Plus il devient capable de détruire le gibier, plus il doit aviser [69] aux moyens de le conserver et de le multiplier, sous peine de devenir victime de l'accroissement de sa puissance destructive. Les mêmes facultés inventives qu'il a mises en œuvre pour augmenter son pouvoir de destruction, il est excité, sous la pression d'une nécessité de plus en plus urgente, à les employer à acquérir un autre pouvoir celui de produire, et il y arrive par la découverte du procédé de la sélection et son application successive aux espèces animales et végétales. Parmi les variétés de gibier dont se nourrit une tribu de chasseurs, il en est que l'expérience fait reconnaître comme plus fécondes et plus avantageuses que d'autres: telles sont les espèces bovine, ovine et porcine. Que font les tribus les plus intelligentes? Elles ne se bornent pas à détruire les animaux de proie, leurs concurrents, elles éliminent les variétés de gibier les moins avantageuses, de manière à laisser une plus grande quantité de subsistance disponible pour les autres. Celles-ci peuvent alors se multiplier davantage et fournir à la tribu une subsistance plus abondante. A l'industrie primitive de la chasse se joint l'industrie pastorale, et ce progrès ne tarde pas à en nécessiter et à en engendrer un autre. Le canton où la tribu a son habitat n'offre que des ressources naturellement limitées à l'alimentation de ses troupeaux. Si elle est trop faible pour étendre son territoire aux dépens des tribus avoisinantes, elle a recours de nouveau au procédé de la sélection: l'expérience lui fait reconnaitre encore les espèces végétales les plus avantageuses pour la nourriture du bétail, celles [70] qui lui font donner plus de lait ou l'engraissent plus vite et mieux. Elle les préserve de la concurrence non seulement des espèces nuisibles mais encore des moins utiles, en extirpant les unes et les autres. Enfin, parmi les végétaux consommés par le bétail, il en est qui fournissent des graines que l'homme reconnaît propres à le nourrir lui-même. Il s'applique à les multiplier. L'agriculture est inventée et son apparition détermine un changement complet dans les conditions d'existence des sociétés humaines.

Comme on vient de le voir, c'est en employant le procédé de la sélection que l'homme a différencié son industrie de celle des espèces inférieures; qu'après avoir été, comme elles, simplement destructeur et par conséquent réduit à se contenter des matériaux de subsistance que la nature avait mis à sa disposition, il est devenu producteur, en accroissant successivement, à mesure que sa puissance productive se développait, la quantité de ces matériaux. Ce n'est pas qu'il ait créé un supplément de matières et de forces vitales. Non! il n'a rien ajouté à la quantité existante. Il a opéré une simple sélection entre les matériaux de la vitalité, et le résultat de cette opération a été une ascension progressive des forces vitales, investies dans la généralité des espèces, vers un état supérieur.

Éclaircissons ceci par un exemple:

Voici un vaste marécage. Des végétaux et des animaux de toute espèce y vivent et s'y multiplient en raison des matériaux de vitalité qui s'y trouvent [71] contenus et sont apportés du dehors. Ces matériaux, il n'est pas en leur pouvoir d'en augmenter la quantité et d'en changer la distribution. Mais l'homme intervient. Il dessèche le marécage et fait périr, par cette opération, la multitude d'espèces végétales et animales qui y puisaient leur subsistance, nénuphars et autres plantes des marais, serpents, alligators, moustiques, etc. Seulement, il ne se borne pas à supprimer les espèces inférieures, il les remplace: il met en culture du blé et d'autres végétaux adaptés à son alimentation et à celle des animaux qu'il a asservis. Où grouillaient les serpents et les alligators, il installe des parcs de bestiaux, et s'établit lui-même. Le résultat, c'est que le marécage où s'alimentaient des espèces placées aux degrés les plus bas de la vitalité nourrit maintenant des espèces plus élevées dans l'échelle des êtres; c'est que les matériaux de la vie qui s'y trouvaient accumulés reçoivent une destination supérieure, et ce progrès devient plus sensible à mesure que la distance s'accroît entre les espèces originaires et celles qui les remplacent.

Incarner progressivement les éléments de vitalité que contient notre globe et ceux qui y sont apportés, dans des organismes supérieurs, telle apparaît donc la tâche dévolue à l'espèce humaine et qu'elle possède seule la capacité de remplir. Cette capacité, dont elle avait le germe, ne s'est développée qu'à la longue et d'une manière inégale dans les différentes variétés de l'espèce. Au point de départ, les hommes se trouvaient soumis aux mêmes conditions d'existence que [72] les espèces inférieures; ils demandaient, comme les animaux, leur subsistance à des industries purement destructives: la recherche des fruits naturels du sol, la poursuite et la capture du gibier. Telles sont encore les moyens d'existence des races, confinant à l'animalité, de l'Australie et de quelques régions de l'Afrique. En conséquence, leur population demeure strictement limitée à la quantité de subsistance que la nature a mise à leur disposition. Leur vitalité ne peut ni s'augmenter ni s'élever, et il en est de même de celle des espèces inférieures qui peuplent avec elles les mêmes régions.

En substituant les industries productives de l'élève du bétail et de la culture des végétaux alimentaires aux industries destructives qui leur étaient communes avec les animaux, les individualités supérieures de l'espèce, que les anciens avaient à bon droit divinisées, ont fait franchir à l'humanité le pas décisif par lequel elle s'est élevée au-dessus de l'animalité et elles ont posé la première assise de la civilisation. Pendant la période initiale de leur existence, les hommes demeuraient dépendants de la reproduction naturelle des espèces alimentaires et ils ne pouvaient dépasser le nombre déterminé par cette reproduction. Mais du moment où ils ont appris à « produire », en opérant une sélection entre les végétaux et les animaux propres à leur alimentation et ceux qui y étaient impropres, en multipliant ceux-là et en éliminant ceux-ci, ils ont pu accumuler les subsistances, et, grâce à cette avance, se livrer à d'autres travaux et pourvoir à d'autres be [73] soins que ceux de la nourriture et de la défense; ils ont perfectionné leur outillage et leurs procédés de production, divisé leur travail, spécialisé leurs industries et augmenté ainsi dans une proportion croissante leurs moyens de subsistance. Leur population n'a pas tardé à se multiplier dans la même proportion. Aux tribus de quelques centaines d'individus auxquels la récolte des fruits naturels du sol et la chasse ne fournissaient qu'une alimentation insuffisante et précaire, ont succédé, snr la même étendue du territoire, des nations de plusieurs millions d'individus, abondamment pourvus des matériaux de la vie.

 


 

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CHAPITRE II. LES SOCIÉTÉS DU SECOND AGE.

L'individualisation de la propriété agricole. Pourquoi elle a été nécessaire. Le sophisme de Rousseau et ses conséquences pratiques. Progrès engendrés par l'accroissement de la production alimentaire. - La substitution du patriarcat au matriarcat. Le développement rendu possible des industries de seconde nécessité. La division du travail et la spécialisation des fonctions et des industries. — L'échange. L'extension dès débouchés. Besoin La monnaie. auquel elle répondait. La séparation des sociétés en castes ou en corporations. La hiérarchie des classes et des fonctions. Causes de la suprématie des prêtres et des guerriers. Supériorité de leurs services au point de vue de l'utilité sociale.

La découverte des plantes alimentaires et l'invention de l'outillage agricole, en permettant aux hommes de se multiplier en raison de l'accroissement énorme de leurs moyens de subsistance et de créer des industries destinées à pourvoir à des besoins qu'ils se trouvaient auparavant dans l'impossibilité de satisfaire, déterminaient un changement radical des conditions d'existence des sociétés humaines, conditions qui n'avaient point différé jusqu'alors de celles des sociétés animales, et nécessitaient des modifications correspondantes dans leur organisation. La première et la plus importante de ces modifications a consisté dans l'individualisation de la propriété agricole et dans la [75] constitution de la famille patriarcale ou du patriarcat, qui en a été la conséquence.

Comme les sociétés animales, les sociétés primitives de l'espèce humaine s'appropriaient le canton où elles avaient pris naissance, dont elles avaient découvert et exploré les ressources alimentaires, où elles s'étaient construit ou aménagé des abris et des refuges; elles interdisaient aux étrangers la jouissance et même l'accès de ce domaine dans lequel elles avaient investi une somme plus ou moins considérable de travail. Mais cette propriété demeurait commune à la tribu entière, car la nature des industries auxquelles les hommes primitifs étaient réduits à demander leur subsistance: la récolte des fruits naturels du sol, la chasse et la pêche, s'opposait à ce qu'elle fût individualisée. Il en était autrement de l'industrie agricole. Tandis que les terrains de chasse qui pourvoyaient à l'alimentation d'une tribu ne pouvaient être découpés en parcelles et individuellement appropriés sans rendre difficile sinon impossible la capture du gibier et réduire promptement la tribu à la famine, un champ ne pouvait être défriché et ensemencé qu'à la condition que l'individu qui avait exécuté ces travaux conservât, au moins d'une manière temporaire, la jouissance de ce champ. En effet, tandis que le chasseur pouvait, après quelques heures de poursuite, s'emparer du gibier et être ainsi récompensé de son travail, l'agriculteur ne pouvait récolter qu'au bout de quelques mois le grain qu'il avait semé. Enfin, lorsque l'expérience eut démontré que la fécondité [76] du sol ne pouvait se conserver qu'à la condition de la ménager par l'alternance des cultures et de la renouveler par des engrais, la nécessité apparut d'assurer à l'agriculteur la possession de son champ pour un terme plus long que celui d'une seule récolte, sous peine d'épuiser la source même d'où la société tirait maintenant sa subsistance. Ces conditions et les nécessités de l'industrie agricole, l'auteur du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes n'en tenait aucun compte en rédigeant ce paragraphe de l'Evangile du communisme:

«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant les fossés, eût crié à ses semblables: « Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n'est à personne ! »

Mais si le genre humain n'avait pas écouté cet imposteur, quelle eût été sa destinée? Comme dans les temps primitifs, il se composerait encore de tribus éparses réduites à vivre des fruits naturels du sol et de la chasse aux animaux et aux hommes. Sa condition ne différerait pas de, celle des bêtes sauvages et c'est à cette condition que le ramènerait le communisme des disciples de Rousseau.

L'agriculture nécessitait donc l'individualisation de la propriété. En compensation, elle procurait à la [77] communauté un accroissement énorme de subsistances. Tandis que le travail d'une centaine de chasseurs suffisait à peine à nourrir avec eux la population de femmes et d'enfants nécessaires à la conservation de la tribu, soit 250 individus tout au plus, le travail de 100 agriculteurs, dans une région fertile, pouvait nourrir plusieurs milliers de créatures humaines. Mais ce progrès devait en engendrer beaucoup d'autres, à commencer par l'appropriation individuelle de la femme, demeurée jusque-là sous le régime de la polyandrie communautaire. Du moment où l'agriculteur et même, avant lui, le pasteur, trouvait dans sa récolte ou dans le produit de ses troupeaux un ample excédent de subsistances, il était naturellement excité à l'employer à la satisfaction d'autres besoins que ceux de sa propre nourriture. Au lieu de contribuer pour une part à la subsistance d'une femme, il possédait désormais assez de ressources alimentaires pour s'en charger seul. Au lieu de laisser périr les nouveau-nés du sexe féminin, que la tribu primitive n'avait pas les moyens d'élever, les propriétaires de domaines agricoles trouvèrent avantage à se les approprier pour leur usage exclusif. La femme cessa d'être une propriété commune pour devenir une propriété individuelle. Le patriarca individualiste succéda au matriarcat communautaire. Le patriarche, propriétaire de la femme qu'il avait dérobée à l'infanticide ou acquise à la communauté, l'était encore des enfants qu'elle lui donnait, de même qu'il possédait le croît de son bétail, et il était intéressé à les [78] multiplier à la fois dans la mesure des avances qu'il pouvait appliquer à sa reproduction et dans celle de la quantité de travail qu'exigeait la conduite de ses troupeaux ou la culture de son domaine.

Cependant le patriarche, fondateur et propriétaire d'un domaine agricole, avait encore beaucoup d'autres besoins que ceux de la nourriture et de la reproduction. Ces besoins, auxquels l'insuffisance de la productivité de l'industrie alimentaire du chasseur de plantes ou de gibier lui permettait à peine de pourvoir, le pasteur ou l'agriculteur pouvait y appliquer le surcroît de population que le progrès réalisé dans la production permettait de nourrir. Les travaux de la production du vêtement et du logement furent associés et combinés d'abord avec ceux de la production des subsistances et de la sécurité; ensuite, sous l'impulsion de la même loi naturelle qui avait suscité la découverte des plantes alimentaires et l'invention de l'outillage agricole, le travail se divisa, les fonctions et les méthodes se spécialisèrent. Enfin, la division du travail engendra l'échange sous sa forme rudimentaire: le troc d'un produit contre un autre. L'opération de la loi de l'économie des forces apparaît visiblement dans ces progrès. Un travailleur qui exerce plusieurs industries est moins habile dans chacune et il crée une moindre quantité de produits ou de services, en échange d'une quantité donnée de travail, que s'il appliquait d'une manière continue ses facultés à une seule, en choisissant celle à laquelle il est le plus propre. Mais pour qu'il puisse spécialiser ainsi son industrie, il faut qu'il trouve un [79] débouché assez étendu pour absorber toute la quantité de produits ou de services que son travail divisé peut fournir. A mesure que les exploitations agricoles se multipliaient et que la population qu'elles nourrissaient allait s'augmentant, ce débouché naissait et s'étendait, chaque exploitation créant plus de produits alimentaires que sa population n'en pouvait consommer. Le surplus fut d'abord employé à la nourriture de la partie de la population occupée à la production des articles du vêtement, du logement, etc. Mais ces besoins secondaires d'une population restreinte ne comportaient pas une production spécialisée et continue. Le troc ne suffisant point à agrandir ce débouché, on fut conduit à inventer un instrument intermédiaire, la monnaie, qui facilita l'échange et permit de l'étendre, en le divisant en deux parties: la vente et l'achat. Alors, les différents domaines ne possédant point le même sol, les mêmes productions et leurs travailleurs les mêmes aptitudes, il devint possible à leurs populations de se procurer, par l'échange, les articles qui pouvaient être produits ailleurs moyennant une moindre quantité de travail et de peine, au lieu de continuer à les produire elles-mêmes, ou bien encore de se passer de ceux dont elles ne possédaient point les matières premières. Le débouché de chaque sorte de produits s'agrandissant, les industries intermittentes à l'origine purent devenir permanentes et se développer en raison de l'extension de leurs débouchés. Toujours sous l'impulsion de la loi naturelle de l'économie des forces, le transport des produits [80] se spécialisa dans l'espace et le temps, le commerce se sépara de la production proprement dite et, en se spécialisant à son tour, contribua encore à l'agrandissement des débouchés de l'agriculture et de l'industrie.

Ces phénomènes se produisirent dans toutes les sociétés du second âge, à la suite de la découverte des végétaux alimentaires et de l'invention de l'outillage agricole. Un autre phénomène, d'une portée non moins considérable, naquit encore de ceux-là, savoir la séparation de la société en castes ou en corporations suivant la nature des fonctions ou des industries.

Dans la tribu primitive la population était trop peu nombreuse et les travaux auxquels elle était obligée de se livrer étaient trop peu productifs, partant trop peu variés pour comporter une séparation des éléments sociaux. La division du travail n'existait et ne pouvait exister qu'à l'état embryonnaire; les chefs et les sorciers eux-mêmes pourvoyaient, comme les autres membres de la société, à leur nourriture, construisaient leurs abris et fabriquaient leur grossier armement. Ce fut seulement lorsque l'accroissement de la productivité de l'industrie alimentaire eut rendu possible la spécialisation des fonctions et des industries que les différents membres de la société purent se distribuer dans chacune, en raison de leurs aptitudes particulières et des moyens d'existence qu'elles fournissaient. Mais les fonctions et les industries sont naturellement inégales, d'abord en ce qu'elles exigent à des degrés différents la coopération des facultés [81] physiques, intellectuelles et morales de l'homme, comme aussi la possession d'une somme plus ou moins grande de connaissances, ensuite en ce qu'elles répondent à des besoins plus ou moins nécessaires. Il s'établit ainsi une hiérarchie naturelle entre les différentes branches de travail, d'une part, entre les membres du personnel qui les exerce, de l'autre. Dans toutes les sociétés du second âge, le sommet de cette hiérarchie est occupé par deux classes, parfois confondues et toujours étroitement associées: celle des prêtres et celle des guerriers. Au-dessous de ces deux classes dominantes, s'étagent les autres suivant le degré de capacité qu'exige leur industrie et le degré d'utilité qu'on lui attribue.

Comme son ancêtre, le sorcier de la tribu primitive, la classe des prêtres doit sa suprématie à la supériorité de son intelligence et de ses connaissances: c'est à cette classe qu'appartiennent les inventeurs et les savants qui ont découvert les règles de conduite nécessaires à la conservation et aux progrès des sociétés et les ont fait passer à l'état de « lois », en même temps qu'ils inventaient les procédés et les instruments dont la mise en œuvre a décuplé, centuplé même les moyens d'existence de l'espèce humaine. Cependant, sa supériorité intellectuelle n'aurait pas suffi pour établir sa suprématie si elle n'avait eu pour auxiliaire et pour appui le sentiment religieux. Comme nous l'avons remarqué, l'inventeur, soit qu'il s'agit de lois, d'armes ou d'outils, attribuait ses conceptions à l'inspiration des divinités et les faisait accepter par [82] la multitude animée du même sentiment. Les maux que ces inventions lui épargnaient, les biens qu'elles lui procuraient confirmaient sa croyance à l'intervention des divinités et assuraient l'autorité de leurs interprètes. On s'explique ainsi le pouvoir que les descendants du sorcier devenus la caste des prêtres mais demeurés une faible minorité, ont pu acquérir sur une multitude ignorante et bestiale. On s'explique qu'ils aient pu soumettre à leur ascendant, même les hommes forts et courageux, qui avaient détruit ou refoulé les espèces concurrentes et possédaient la suprématie matérielle. Cette alliance du prêtre représentant la puissance intellectuelle et morale et du guerrier représentant la force physique caractérise l'organisme de toutes les sociétés du second âge et elle apparaît comme la condition essentielle de leur conservation et de leurs progrès.

Ces deux classes associées ont été, à l'origine, et sont demeurées dans le cours des siècles, avec de simples différences de caractères et de particularités, les classes gouvernantes ou dirigeantes des sociétés. La caste des prêtres, dans l'Inde, en Égypte, en Assyrie, exerçait l'ensemble des professions que nous qualifions aujourd'hui de libérales. La caste des guerriers possédait, défendait et s'efforçait d'agrandir le territoire, et constituait, avec son associée, le gouvernement de l'établissement social, autrement dit de l'État. On pourra s'étonner, au premier abord, que les services des prêtres et des guerriers aient été considérés, de tous temps, comme supérieurs à ceux des [83] agriculteurs, des industriels, des commerçants et des artisans qui pourvoyaient aux besoins de l'alimentation, du vêtement, du logement, c'est-à-dire aux besoins dont la satisfaction est nécessaire à la vie; mais n'étaient-ils pas, en réalité, même au point de vue de la conservation individuelle, plus utiles, tout en exigeant la mise en œuvre de facultés plus élevées? Si les fonctions qu'exerçaient les deux classes gouvernantes n'avaient pas été remplies, si les règles de conduite nécessaires au maintien de l'ordre n'avaient pas été découvertes et imposées par l'une au nom et avec la sanction des divinités, si le territoire de l'établissement social n'avait pas été défendu par l'autre, la société n'aurait-elle pas tardé à être détruite ou asservie? L'assurer contre la destruction ou l'asservissement n'était-ce pas sauvegarder toutes les existences individuelles? De nos jours même, malgré la diffusion de l'intelligence et de la moralité dans les couches inférieures des sociétés, l'élimination des classes dirigeantes ne déterminerait-elle pas un recul et peut-être un retour de la multitude à la barbarie? N'a-t-on pas vu, à la fin du siècle dernier, leur dépossession et leur proscription passagère chez un des peuples les plus avancés en civilisation occasionner une destruction irréparable d'éléments de vitalité? N'a-t-il pas suffi de quelques années de subversion révolutionnaire pour causer à la France une effroyable déperdition de forces vitales et lui enlever la situation prépondérante qu'elle avait acquise en Europe? Que conclure de là, sinon que les services [84] qui répondent au besoin de conservation des sociétés sont supérieurs à ceux qui pourvoient aux besoins individuels de l'alimentation, du vêtement, du logement, car ils maintiennent debout un organisme tutélaire, -- quelles que soient d'ailleurs ses défectuosités -- en l'absence duquel l'individu ne pourrait ni se nourrir, ni se vêtir, ni se loger. A plus forte raison en était-il de même à une époque où les facultés et les connaissances nécessaires au gouvernement et à la défense des sociétés se trouvaient concentrées dans deux classes qui ne constituaient qu'une faible minorité en comparaison des autres.

Les phénomènes que nous venons de décrire ont, comme on a pu le remarquer, une origine et une liaison naturelles. Dès son apparition sur la terre, l'homme a été obligé de disputer sa subsistance à des espèces plus fortes et mieux armées. Pour l'emporter dans cette lutte inégale il a dû s'associer à ses semblables et suppléer à l'insuffisance de son armement naturel au moyen d'un armement artificiel. Mais il aurait fini par être victime de l'accroissement de sa puissance destructive s'il n'avait pas pourvu à la conservation et à la multiplication des espèces qui lui fournissaient la subsistance. De là, les progrès qui ont donné naissance aux industries productives de l'élève du bétail et de la culture des substances alimentaires. Ces progrès en ont nécessité et suscité d'autres: l'individualisation de la propriété et de la famille, la création et le développement successif des industries qui pourvoyaient à des besoins moins [85] nécessaires que ceux de la défense, de l'alimentation e de la reproduction. Alors, le travail a pu se diviser, les industries ont pu se spécialiser sous l'impulsion du mobile de l'économie des forces. La division du travail et la spécialisation des industries ont engendré l'échange, l'échange a suscité l'invention de la monnaie, laquelle, en étendant les débouchés de la production, a provoqué d'autres progrès, tandis que l'inégalité naturelle des fonctions et des industries spécialisées déterminait la séparation de la société en castes ou en corporations. Les castes qui remplissaient les fonctions les plus nécessaires, tout en exigeant la mise en œuvre des facultés les plus hautes, acquéraient la suprématie et gouvernaient les autres.

L'apparition, le développement et l'enchaînement de ces divers phénomènes dans le cours des siècles et dans les différentes sociétés entre lesquelles s'est partagée l'espèce humaine constitue l'économie de l'histoire.

 


 

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CHAPITRE III. LES CORPORATIONS ET L'ESCLAVAGE.

Ressemblance des pièces essentielles de l'organisme des différentes sociétés du second âge.- Qu'elles pourvoyaient partout aux mêmes nécessités. Les corporations gouvernantes. Objectif nécessaire de leurs institutions et de leurs lois. Les corporations industrielles et commerciales. — Leur organisation syndicataire. La limitation du nombre des entreprises et l'appropriation des marchés. La coutume et son objet. Dans quel cas elle était impuissante à remplir son office. Que le régime corporatif était seul adapté aux conditions d'existence des sociétés du second âge. Qu'il en était de même de l'esclavage. Incapacité des classes vouées au labeur matériel à se gouverner elles-mêmes. Causes de cette incapacité. Qu'elles ne pouvaient se conserver que sous un régime de tutelle et d'assurance. Que ce régime n'a pu s'établir qu'à la condition de fournir une rétribution suffisante aux tuteurs et aux assureurs. Que cette condition a été remplie par l'accroissement de la productivité de l'industrie alimentaire. Que l'esclavage a été alors la seule forme possible de l'assurance et de la tutelle. Qu'il était avantageux à la fois aux assureurs et aux assurés, aux maîtres et aux esclaves. Imperfections et vices du régime des corporations et de l'esclavage. Ce qui le rendait nécessaire.

Il y a sans doute des différences dans la constitution et la législation des États du second âge de la civilisation comme il y en avait dans celles des tribus primitives. La Chine, l'Inde, la Chaldée, l'Égypte, l'Assyrie, la Perse, la Judée, la Grèce, Rome, Carthage, et, plus tard, les États du moyen âge avaient des [87] institutions qui leur étaient propres, et qu'ils avaient le plus souvent établies eux-mêmes sans en chercher le modèle ailleurs. Mais quand on compare les pièces essentielles de l'organisme de ces sociétés, qui demandent leurs moyens d'existence à des industries arrivées à peu près au même degré de productivité, on s'aperçoit qu'elles ne présentent que des différences secondaires, qu'elles ont au contraire des ressemblances fondamentales, que les classes supérieures et moyennes forment partout des corporations plus ou moins fermées, ayant une existence autonome et des lois particulières, tandis que la multitude est placée sous un régime de servitude individuelle ou collective.

Les classes supérieures sont propriétaires de l'État, et elles le gouvernent soit que la corporation gouvernante ait à sa tête un chef, roi ou empereur, ou une assemblée de chefs. Presque toujours aussi, les membres de cette corporation, qu'elle soit une ou divisée en castes distinctes mais associées, telles que les Brahmes et les Kchatryas de l'Inde, possèdent exclusivement le sol; toutefois, au-dessus du droit de propriété des individus ou des associations qu'ils forment entre eux, plane celui de la corporation gouvernante, représentée par son chef, qui en ale domaine éminent. Dans les pays dont la corporation gouvernante s'est emparée par voie de conquête et où elle a fondé son établissement politique ou son « État », et tel a été le cas dans la plupart des sociétés de second âge, - le sol conquis et la population qui le meublait ont [88] été partagés entre les conquérants, à charge par eux de remplir les fonctions et de s'acquitter des services nécessaires pour assurer la conservation de l'établissement qui leur fournit à tous leurs moyens de subsistance. C'est une possession qui est, en effet, toujours précaire la corporation propriétaire d'un État est continuellement exposée à en être dépossédée par la concurrence extérieure de quelque autre corporation conquérante ou par la concurrence intérieure de celle qu'elle a vaincue et expropriée; ajoutons qu'elle est intéressée aussi à agrandir son établissement par les mêmes motifs qui excitent tout propriétaire à étendre son domaine et tout industriel à accroître sa clientèle.

Augmenter leur puissance défensive et offensive, tel est donc le but que poursuivent incessamment toutes les corporations gouvernantes des États du second âge, et c'est en vue de ce but qu'elles établissent leurs institutions, les règles de conduite et les charges qu'elles imposent à leurs membres et aux populations qu'elles ont assujetties.

Ces institutions et ces règles de conduite ne sont pas toujours utiles, ces charges n'accroissent parfois les ressources de la corporation qu'en diminuant la capacité de les fournir; mais, quand on les examine, en tenant compte des nécessités de situation auxquelles elles répondaient, on s'aperçoit qu'elles y étaient généralement adaptées. Comme les propriétaires de l'État et du sol, les entrepreneurs de métiers, les artisans, les marchands, les tenanciers agricoles qui [89] constituent la classe moyenne des sociétés du second âge, sont réunis en corporations ou en communautés, organisées sur le modèle de la corporation gouvernante.

Et de même encore que les propriétaires de l'État et du sol, ils ont la propriété exclusive de l'industrie à laquelle ils se livrent et du débouché qu'ils exploitent. Si nous apprécions ce régime, sans nous abstraire du milieu économique de notre temps, sans tenir compte de la différence des conditions d'existence des sociétés et de l'industrie d'une époque à une autre, nous ne manquerons pas de le condamner comme un monument d'ignorance et de barbarie. Mais nous reviendrons de cette première impression, si nous observons de plus près le milieu dans lequel il s'est produit. Ce qui caractérisait généralement ce milieu, c'était la limitation étroite des débouchés par suite de l'insuffisance ou même de l'absence de sécurité au delà d'un rayon ordinairement très court, de la difficulté naturelle des communications, de l'imperfection des moyens de transport, toutes les professions, toutes les industries, tous les métiers, sauf de rares exceptions, étant réduits à approvisionner une clientèle locale, peu nombreuse et peu extensible. Cette clientèle ne pouvait fournir qu'à un petit nombre d'entreprises une rétribution suffisante pour attirer les capitaux, les rétablir et faire subsister les entrepreneurs et leurs ouvriers. Lorsque ce nombre venait à être dépassé, il en résultait une surproduction ruineuse pour les producteurs, et, par [90] contre-coup, dommageable aux consommateurs eux-mêmes. Le seul système auquel on pût recourir pour prévenir ce dommage consistait à constituer une association, nous dirions aujourd'hui un syndicat, entre les entrepreneurs de chaque branche locale d'industrie, de métier ou de commerce, à limiter le nombre des entreprises en raison des besoins du marché, et surtout à empêcher l'envahissement de ce marché par des concurrents de l'intérieur ou du dehors. Le syndicat se trouvant ainsi constitué et le marché approprié, la production pouvait se régler sur la consommation, de manière à assurer l'existence des producteurs et la stabilité des approvisionnements. Cependant les syndicats corporatifs n'auraient pas manqué d'abuser de leur monopole, s'ils étaient demeurés les maîtres de régler à leur convenance le prix de toutes choses, produits ou services.

N'oublions pas que la limitation naturelle des marchés opposait un obstacle insurmontable à l'opération régulatrice de la concurrence, que l'équilibre de la production et de la consommation au niveau du prix nécessaire pour reconstituer les agents productifs ne pouvait être obtenu, comme il peut l'être sur un marché illimité, par l'action de ce régulateur naturel; qu'il fallait, en conséquence, y suppléer au moyen d'un organisme artificiel qui réglât l'offre des produits ou des services de manière à empêcher le prix du marché de tomber au-dessous du prix nécessaire et de s'élever au-dessus de ce « juste prix ». Cet organisme, les producteurs en avaient constitué la [91] partie qui répondait à leur intérêt commun. La corporation ou le syndicat était intéressé à prévenir la rupture de l'équilibre au détriment des producteurs, mais il ne l'était pas, immédiatement du moins, à l'empêcher au détriment des consommateurs. Car la hausse du prix engendrait aussitôt la hausse du profit. Sans doute, l'exagération du prix devait avoir pour résultat de réduire la consommation, partant la production et avec elle la somme des profits, mais cette éventualité plus ou moins lointaine ne suffisait pas pour contrebalancer l'appât d'une hausse immédiate du profit. A l'intérêt envahissant du producteur, il fallait donc opposer, comme contrepoids, l'intérêt du consommateur. Cet intérêt consistait visiblement à payer les produits ou les services au prix nécessaire ni plus ni moins. En effet, en les payant moins, les consommateurs s'exposaient à tarir la source de leurs approvisionnements et finalement à payer plus cher les articles dont ils avaient besoin ou à s'en passer; en les payant davantage, ils fournissaient aux producteurs un tribut inutile. Cela étant, les consommateurs évaluaient les frais constitutifs du prix nécessaire, et l'expérience finissait par rendre cette évaluation aussi exacte que possible, et ils se refusaient à payer le produit ou le service au-dessus de ce qui était, dans leur opinion, le juste prix. C'était, en dernière analyse, cette opinion que faisait et imposait la « coutume ». Les producteurs étaient obligés, quoi qu'ils en eussent, d'obéir à la coutume, sous peine de s'exposer à une grève ou à une révolte des consommateurs, et ils [92] réglaient leur production de manière à mettre leur offre en équilibre avec la demande au niveau du prix coutumier. Il y avait toutefois des produits dont la coutume était impuissante à régler le prix: c'étaient ceux dont les producteurs se trouvaient, de leur côté, impuissants à régler la production et l'offre. Telles étaient les denrées alimentaires. Les prix de ces denrées étaient déterminés par l'état des récoltes et échappaient au régulateur artificiel de la coutume et des lois de maximum. En vain, la coutume ou la loi intervenait pour faire baisser le prix des grains dans les mauvaises années, la loi naturelle l'emportait, en dépit des sanctions des émeutes populaires ou des pénalités légales, et portait le prix au taux déterminé par l'excès de la demande sur l'offre, jusqu'à ce que la famine eût réduit le nombre des demandeurs. Remarquons néanmoins, à ce propos, que l'opinion hostile aux marchands de grains n'était pas aussi dénuée de fondement qu'elle l'a été plus tard. Ces intermédiaires, organisés comme les autres marchands en corporation, exerçaient un double monopole vis-à-vis des producteurs et des consommateurs, en profitant de l'urgence des besoins des uns pour abaisser leurs prix d'achat et de l'urgence des besoins des autres pour élever leurs prix de vente. Mais en dépit des causes qui agissaient pour le vicier, le régime corporatif, tempéré par la coutume, était le seul que comportassent les conditions d'existence de l'industrie dans les sociétés du second âge.

Les corporations politiques, religieuses et [93] guerrières, et les corporations industrielles et commerciales possédaient l'ensemble des agents, des instruments et des matériaux de la production. Le nombre de leurs membres était limité par celui des fonctions et des entreprises d'où ils tiraient leurs moyens d'existence, et ce nombre ne pouvait pas dépasser une certaine proportion déterminée par la nature de ces fonctions et de ces entreprises et l'étendue de leur débouché. Dans les anciennes sociétés, cette proportion était moindre encore que dans les sociétés de notre temps, car un grand nombre de travaux, tels que ceux de la mouture du blé, de la filature et du tissage des étoffes, de la locomotion maritime et terrestre qui sont accomplis aujourd'hui, pour la plupart, au moyen des forces mécaniques, l'étaient alors par la force physique de l'homme. La classe vouée aux travaux inférieurs de la production devait donc être extrêmement nombreuse en comparaison de celle qui remplissait les fonctions supérieures du gouvernement de la société et de la gestion des entreprises industrielles et commerciales. Et il importe de remarquer qu'en vertu même de la nature purement matérielle de ses travaux, l'ouvrier d'une agriculture ou d'une industrie rudimentaire se trouvait condamné à un état mental qui ne différait pas sensiblement de celui de la bête de somme, dont il remplissait l'office. Ne dépensant guère que de la force physique, l'ouvrier attaché à la meule ou au banc des rameurs n'éprouvait que des besoins physiques; ni son intelligence ni ses facultés morales n'étaient [94] excitées à se développer, les travaux auxquels il était voué ne comportant point ou n'exigeant qu'à un faible degré leur intervention.

Dans la situation que lui faisait la nature même de ses travaux, la multitude nécessaire pour remplir les emplois inférieurs de production était-elle capable de se gouverner elle-même d'une manière conforme à l'intérêt de la société et à son propre intérêt ? Supposons que les manœuvres de l'agriculture et des métiers eussent été abandonnés à eux-mêmes et rendus responsables de leur destinée et de celle de leur famille, qu'ils eussent été obligés de chercher leur subsistance, de régler leur reproduction et leur consommation, de pourvoir à l'élève et à l'éducation de leurs enfants, de s'assurer contre les chômages, les maladies, les accidents et la vieillesse, quel eût été leur sort ? Ils ne pouvaient se procurer les moyens de subsistance qu'en échangeant leur travail contre une part dans les résultats de la production. Mais ces résultats n'étaient acquis qu'après un délai plus ou moins long. Il fallait que le grain eût été semé et récolté, que l'étoffe eût été tissée, que le navire eut transporté la marchandise et que le fret eût été payé pour que le laboureur, le tisserand, le rameur pussent recevoir une part du produit ou une rétribution du service; en attendant, il fallait vivre ! Si l'ouvrier n'avait point possédé d'avances, et même aujourd'hui en possède-t-il toujours ? — il n'aurait pu coopérer à la production qu'à la condition de recevoir sa part du produit d'une manière [95] anticipative et assurée, autrement dit sous forme de salaire. Et quelle eût été la situation de l'ouvrier en quête d'un salaire? Il se trouvait en présence de propriétaires du sol ou d'entrepreneurs d'industrie réunis en corporations, et qui, en admettant même qu'ils n'eussent pas été syndiqués, étaient, comme le remarquait Adam Smith, moins pressés d'acheter son travail qu'il ne l'était de le vendre, qui pouvaient, par conséquent, sur des marchés naturellement limités, dicter les conditions du salaire. Dans cet état de choses, le taux des salaires n'aurait pas tardé à tomber au-dessous même du minimum de subsistance nécessaire à la conservation des forces et de la vie de l'ouvrier. L'excès du travail et l'insuffisance de la rétribution résultant de l'inégalité de situation du salariant et du salarié auraient agi pour affaiblir et détruire le contingent des forces physiques que la classe ouvrière apportait à l'accomplissement des fonctions inférieures mais indispensables de la production. D'un autre côté, en supposant même que cette inégalité de situation n'eût pas existé, que l'ouvrier eût pu obtenir la juste part qui lui revenait dans le produit, était-il capable de se conduire et de régler sa consommation utilement pour lui-même et sans dommage pour autrui ? Possédait-il l'intelligence et la force morale nécessaires pour gouverner sa vie et contenir ses appétits? Cette capacité intellectuelle et morale, où l'aurait-il puisée ? Dans un état d'industrie et de civilisation plus avancé, ne l'avons-nous pas vu se multiplier sans prévoyance, consommer au jour le jour le pro [96] duit de son travail, sans se préoccuper des risques inévitables des maladies, des chômages et de la vieillesse, altérer sa santé et empoisonner sa descendance par les excès de l'alcoolisme et de la débauche, se montrer, en un mot, trop souvent, incapable de supporter la responsabilité attachée à la liberté ? A plus forte raison et dans une plus forte mesure, en devait-il être ainsi à une époque où la nature purement physique de son travail, dans les emplois auxquels il était voué, opposait un obstacle insurmontable au développement des facultés nécessaires au gouvernement de soi-même.

Cela étant, l'intérêt de la société et de la classe ouvrière elle-même exigeait que cette classe incapable de gouverner ses affaires et sa vie, fût déchargée du soin de pourvoir à sa subsistance et de régler sa reproduction et sa consommation, en un mot, qu'elle fût placée sous un régime de tutelle. Mais une tutelle impose au tuteur les charges dont il exonère ses pupilles, et ces charges, un sentiment ou un intérêt peut seul l'engager à les prendre sur lui. Si le sentiment de la paternité pouvait suffire à la rigueur pour déterminer le père de famille à se charger du soin de l'entretien et du gouvernement de la vie de ses enfants jusqu'à ce qu'ils fussent en état d'y pourvoir eux-mêmes (encore l'histoire atteste-t-elle qu'il n'y suffisait à l'origine qu'à la condition que le père pût disposer souverainement de ses enfants, exploiter leur travail à son profit et même les vendre), aucun sentiment analogue n'existait qui pût exciter la classe supérieure des anciennes [97] sociétés à prendre sous sa tutelle une multitude, appartenant le plus souvent à une autre race et dépourvue de la plupart des qualités physiques et morales propres à attirer la sympathie. Le seul mobile qui pût l'y déterminer était celui de l'intérêt. Il fallait que l'exploitation du travail de ses pupilles fût assez productive pour couvrir leurs frais d'entretien et lui procurer un profit suffisamment rémunérateur des charges de la tutelle. Ce profit, les industries primitives de la chasse et de la recherche de fruits naturels du sol étaient trop peu fécondes pour le donner. Ce fut seulement lorsque la découverte et la mise en culture des végétaux comestibles eurent accru la productivité de l'industrie alimentaire que le propriétaire d'un domaine agricole put trouver profit à se charger de la nourriture et de l'entretien des ouvriers ses coopérateurs, en échange de leur travail; — le travail créant alors une quantité de produits supérieure à celle qu'absorbait la consommation du travailleur. Objectera-t-on qu'il eût été plus avantageux pour les entrepreneurs d'agriculture et d'industrie d'employer des ouvriers libres, auxquels ils pouvaient dicter leurs conditions? Mais, en admettant même que le travail libre leur eût coûté moins cher, l'économie qu'ils auraient pu réaliser de ce chef n'aurait-elle pas été compensée et au delà par la difficulté d'assujettir à une besogne régulière et continue des populations encore à l'état sauvage ou qui en sortaient à peine? Cette difficulté, ne l'a-t-on pas éprouvée de nos jours dans les contrées où l'esclavage a été aboli et n'a-t-elle pas [98] causé la ruine d'une multitude d'exploitations, auparavant florissantes? Il était donc avantageux aux possesseurs et aux exploitants du sol et des industries, devenus suffisamment productifs, d'avoir pour coopérateurs des travailleurs assujettis, des esclaves, malgré les charges que leur imposaient la tutelle et l'assurance inhérentes à l'esclavage. L'avantage était plus grand encore pour les travailleurs. Ils étaient exonérés de la nécessité de remplir des obligations dont ils étaient incapables de s'acquitter utilement pour eux et pour autrui leur subsistance et leur vie étaient pliées à une discipline qui devait, à la longue, les rendre capables de se discipliner eux-mêmes. En attendant ils étaient garantis par l'intérêt du propriétaire, à la fois contre l'abus du travail de l'enfant et même de l'homme et contre le danger et les maux d'une multiplication imprévoyante. En effet, le propriétaire était intéressé, d'une part, à développer et à conserver les forces productives de ses esclaves, d'une autre part, à régler leur reproduction suivant le nombre des emplois auxquels il pouvait les appliquer. L'équilibre de la population et des moyens de subsistance s'établissait ainsi dans la classe la plus nombreuse et en même temps la moins capable de refréner et de contenir dans les limites utiles le penchant impérieux à la reproduction: grâce au frein qu'y opposait l'intérêt du propriétaire, la déperdition de forces vitales que cause tout excédent de population, tant par la destruction qu'il provoque dans les nouvelles générations avant qu'elles n'arrivent à ma [99] turité que par la perturbation qu'elle cause dans la distribution des produits, en abaissant au-dessous du taux nécessaire la rétribution du travail, cette déperdition était prévenue à l'avantage de la classe ouvrière et de la société tout entière.

L'esclavage était une forme grossière, sans doute, de la tutelle et de l'assurance, mais, dans l'état de l'industrie et des autres conditions d'existence des sociétés du second âge, il en était la seule forme possible. Ce qui atteste, au surplus, qu'il répondait à des nécessités auxquelles on ne pouvait pourvoir autrement et qu'il était avantageux à l'esclave aussi bien qu'au maitre, c'est qu'il était le plus souvent volontaire ou, tout au moins, accepté sans résistance. Les révoltes d'esclaves étaient rares, plus rares que ne l'ont été ensuite celles des classes affranchies de la tutelle et de l'assurance obligatoires de la servitude.

Cet organisme social dont les rouages essentiels étaient l'esclavage et les corporations propriétaires du sol et des instruments de travail, y compris le travailleur lui-même, nous semble à bon droit aujourd'hui défectueux et barbare. L'esclavage permettait au maître d'abuser du pouvoir illimité qu'il possédait sur les créatures humaines qui étaient assujetties à sa domination. Si son intérêt lui commandait de les bien traiter, ses vices et ses passions prévalaient fréquemment sur son intérêt et le poussaient soit à les abandonner à la discrétion de subalternes, dont l'intérêt ne contenait point la brutalité, soit à satisfaire, aux dépens de son bétail humain, son [100] penchant à l'avarice imprévoyante, à la cruauté ou à la luxure. Les corporations industrielles et commerciales, investies d'un monopole, ne perfectionnaient que lentement leur outillage et leurs méthodes; elles interdisaient même l'emploi de procédés ou de machines qui les auraient obligées à faire les frais du renouvellement de leur matériel et à s'imposer un changement de leurs habitudes routinières. Les corporations gouvernantes abusaient de leur puissance pour élever le prix de leurs services au-dessus du taux nécessaire, surtout quand elles ne se heurtaient point, comme dans la plupart des États orientaux, à la résistance active et persévérante des consommateurs de ces services obligatoires; cette résistance à leurs exactions, elles s'efforçaient de la prévenir ou de la vaincre par toute sorte de mesures arbitraires et oppressives.

Mais, quels que fussent ses imperfections et ses vices, ce régime pourvoyait à une nécessité inéluctable celle de la conservation. Il préservait et pouvait seul préserver les sociétés du danger permanent auquel les exposait la concurrence vitale sous sa forme destructive de guerre.

 


 

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CHAPITRE IV. LA GUERRE.

Cause du phénomène de la guerre. Que la guerre était, à l'origine, inévitable et utile. Pourquoi elle devait finalement cesser de l'être. Risque de destruction auquel étaient exposées les sociétés en voie de civilisation. Comment s'est créée l'assurance contre ce risque. La spécialisation de l'industrie destructive. Raison d'être de la guerre entre les sociétés du second âge. - Progrès qu'elle suscitait. Corruption et affaiblissement de ces sociétés pendant les périodes de paix. Conquêtes successives des États civilisés par les Barbares. Les ricorsi de Vico. Progrès généraux de la civilisation, accomplis sous la pression de la guerre, malgré les déperditions de force et les reculs causés par cette forme destructive de la concurrence vitale.

Si nous remontons à la cause essentielle sinon unique du phénomène de la guerre, nous la trouverons dans les conditions naturelles d'existence des espèces inférieures, et, à l'origine, de l'homme lui-même. Toutes les espèces s'alimentent aux dépens les unes des autres: les animaux herbivores et frugivores se repaissent de la substance des végétaux et ils servent de pâture aux carnivores. La guerre entre les espèces est donc commandée par l'auteur même de la création. Elle est perpétuelle et ne peut cesser de l'être entre les espèces inférieures, végétales et animales, car ni les unes ni les autres n'ont le pouvoir de multiplier les éléments nécessaires à l'entretien. [102] de leur vitalité; elles ne possèdent que le pouvoir de s'emparer de ceux que la nature met à leur disposition, de les consommer et de leur donner ainsi une autre forme de vitalité.

Végétaux et animaux sont des destructeurs et non des producteurs. Et telle était aussi la condition originaire de l'espèce humaine. Avant d'avoir découvert et mis en culture les plantes alimentaires, l'homme était réduit à pratiquer les mêmes industries destructives que les espèces inférieures: la recherche des végétaux et la chasse aux animaux propres à sa subsistance. Il pouvait, à la vérité, accroître ses ressources alimentaires, par la destruction des espèces concurrentes qui lui en dérobaient une partie. Mais, même après s'être débarrassé de ses concurrents, il devait se contenter de celles qu'il plaisait à la nature de lui fournir. Ces ressources étant limitées, il fallait lutter pour les acquérir; la lutte pour la vie était inévitable entre les hommes eux-mêmes, et elle devenait d'autant plus vive que les hommes pouvaient se multiplier et se multipliaient dans une progression plus rapide que les subsistances. Ajoutons qu'elle était utile, car elle donnait la victoire aux plus forts, c'est-à-dire aux plus capables de conserver l'espèce.

Cependant, il n'en devait pas être toujours ainsi. L'espèce humaine n'est pas, comme les espèces inférieures, sous la dépendance absolue de la nature, et réduite à la pitance qu'elle lui offre. Grâce à la supériorité de son organisme physique et moral, l'homme peut joindre à la capacité destructive qui lui est [103] com mune avec les autres espèces la capacité productive et le pouvoir de régler sa reproduction, dont elles sont dépourvues. Sa capacité productive lui permet d'accroître ses moyens de subsistance, tandis que les espèces inférieures ne peuvent augmenter les leurs; sa capacité de régler sa reproduction lui permet encore de proportionner sa population aux ressources dont il dispose pour la faire subsister, tandis que cet équilibre entre la population et la subsistance ne peut être obtenu, dans les espèces inférieures, que par la destruction des plus faibles. En développant, par une série d'efforts et de progrès successifs, cette double capacité, l'espèce humaine devait arriver à un état de choses où la concurrence vitale sous sa forme destructive de guerre cesserait d'être inévitable et utile, où elle disparaîtrait pour être remplacée par une forme supérieure, celle de la concurrence productive ou industrielle.

Mais les progrès qui devaient amener cette transformation d'un véhicule nécessaire de l'activité humaine exigeaient l'auxiliaire du temps: ils ne pouvaient se produire que dans le long cours des siècles. Dans les sociétés du second âge, la concurrence vitale, sous sa forme destructive de guerre, conservait ses caractères primitifs d'inévitabilité et d'utilité, tandis qu'elle rencontrait, sous sa forme productive, des obstacles qui entravaient son développement et son opération utile.

Ces sociétés en voie de civilisation étaient exposées à un risque permanent de destruction causé par le [104] voisinage des tribus primitives qui continuaient à vivre de la chasse aux animaux et aux hommes. Ces tribus auxquelles la chasse ne fournissait qu'une alimentation rarement suffisante et toujours précaire étaient naturellement excitées à envahir des territoires où la pratique de l'agriculture et des autres industries productives avait accumulé des subsistances, des vêtements, des bijoux et où une population vouée aux travaux de la production, accoutumée à conduire la charrue, à manier la navette du tisserand, l'aiguille du tailleur, la truelle du maçon ne pouvait offrir qu'une faible résistance à des chasseurs et à des guerriers professionnels. De là, au début du second. âge de la civilisation, la destruction complète d'un grand nombre de sociétés progressives par des hordes sauvages, qui ne laissaient que des ruines sur leur passage. Mais cette destruction même engendra les progrès qui devaient y mettre fin. Au sein des tribus pillardes, les moyens de subsistance s'accroissaient et un commencement de division du travail devenait possible. La tribu pouvait nourrir des sorciers ou des prêtres, dont l'intelligence se développait, en cessant d'être absorbée par la recherche quotidienne des aliments. Cette élite intelligente suggérait et faisait accepter aux hommes forts, aux guerriers, un système de conquête plus profitable que le massacre et le pillage, savoir la prise de possession permanente du territoire et l'exploitation régulière de la population, réduite en esclavage. La tribu conquérante constituait alors la classe propriétaire et gouvernante du pays [105] conquis, et après l'avoir envahi elle lui servait de rempart contre de nouvelles invasions. Il arrivait encore, mais plus rarement, que cette caste guerrière se constituât au sein même des sociétés progressives, soit pour la défense soit en vue de la conquête. Grâce à cette spécialisation de l'industrie destructive, elles purent lutter avec plus de succès contre les tribus qui demandaient exclusivement leurs moyens d'existence à la guerre aux animaux et aux hommes. Mais la lutte n'en continua pas moins: les tribus guerrières trouvant dans la réussite d'une entreprise d'invasion et de conquête des profits qui compensaient, et au delà, les pertes que leur avaient causées des expéditions infructueuses; les sociétés en voie de civilisation ayant intérêt à se préserver du péril des invasions en détruisant ou asservissant les « Barbares ».

Entre les sociétés en voie de civilisation elles-mêmes la guerre conservait ses caractères originaires d'inévitabilité et d'utilité. Les classes gouvernantes et guerrières de ces sociétés exerçaient une catégorie de fonctions qui ne comportaient qu'un personnel restreint en comparaison de celui de l'ensemble des autres industries. En dépit des mesures et des institutions auxquelles elles avaient recours pour proportionner leur population aux emplois qui lui étaient ouverts, restrictions opposées au mariage, institutions monastiques, etc., leur nombre s'accroissait sous l'influence de la loi mise en lumière par Malthus. Elles éprouvaient alors le besoin d'étendre leur débouché. Mais ce besoin, elles ne pouvaient le satis [106] faire qu'aux dépens des classes gouvernantes et guerrières des autres sociétés, en leur enlevant tout ou partie du domaine où elles puisaient leurs moyens. de subsistance sous forme de corvées et d'impôts ou de redevances en nature ou en argent. Or, cette dépossession totale ou partielle ne pouvait être opérée que par la force. Entre les classes gouvernantes et guerrières des différentes sociétés, la guerre était donc inévitable, car elle était nécessitée par un besoin naturel et irrésistible d'accroissement de leurs moyens de subsistance.

En même temps, la guerre était utile non seulement aux classes gouvernantes et guerrières mais encore aux classes gouvernées et à la généralité de l'espèce. Sans doute, elle occasionnait une déperdition de forces et de richesses par les destructions et les dépenses qu'il était dans sa nature de causer, et qui constituaient son passif. Mais ce passif, si considérable qu'il fût, se trouvait compensé et au delà par les acquisitions morales et matérielles dont elle était la source et qui constituaient son actif. Les guerriers étaient stimulés à acquérir, à conserver et à accroître les qualités qu'exigeait la lutte: l'aptitude à affronter le péril, élément essentiel de la valeur militaire, la force physique nécessaire pour résister à la fatigue, la force morale qu'exigeait l'obéissance aux lois impérieuses de la discipline, l'intelligence que réclamait ici le commandement, là l'exécution des ordres et le maniement des armes, et dont le rôle grandissait à mesure que l'art et le matériel de la guerre allaient [107] se perfectionnant. Les membres de la classe gouvernante voués à l'exercice des fonctions politiques, civiles et religieuses, étaient stimulés de leur côté à augmenter la puissance et les ressources de cette classe que la guerre menaçait d'expropriation ou qui se trouvait à court de moyens de subsistance dans un domaine devenu trop étroit. Or, cette puissance et ces ressources ils ne pouvaient les accroître qu'en perfectionnant l'appareil et en améliorant les pratiques du gouvernement, de manière à assurer mieux l'exercice de tous les droits et l'accomplissement de tous les devoirs, à préserver les classes subordonnées de l'abus de la puissance de la classe dominante, toute dérogation aux droits et aux devoirs, tout abus de pouvoir ayant pour conséquence une diminution des forces et des ressources de la société. La guerre apparaissait donc dans chaque société comme un agent de conservation nécessaire. C'était aussi un agent de progrès pour la généralité de l'espèce qu'elle devait conduire par les perfectionnements successifs qu'elle déterminait dans l'industrie de la destruction et par contre-coup dans celle de la production, à un état de choses qui la rendrait inutile.

On s'explique ainsi que les sociétés qui ont le plus contribué aux progrès généraux de la civilisation soient celles qui ont subi la pression la plus intense et la plus constante de cet agent naturel et nécessaire de conservation et de progrès. La loi de l'économie des forces agissait à la vérité, en tous temps, pour rendre profitables à la société tous les [108] progrès qui augmentaient sa puissance et sa richesse, mais le mobile qu'elle mettait en jeu eût-il été assez énergique pour surmonter la résistance des intérêts auxquels tout progrès portait atteinte? Ne fallait-il pas qu'un autre agent intervint qui rendît le progrès nécessaire, sous peine de destruction pour la société, de dépossession, de mort ou d'asservissement pour ses membres ? Cet agent, c'était la concurrence vitale sous la seule forme qu'elle pût revêtir dans cette période de l'existence de l'humanité: sous la forme de guerre.

Que la guerre ait été alors l'agent nécessaire de la conservation des sociétés, l'histoire des États de l'antiquité aussi bien que des États du moyen âge, formés des débris de l'Empire romain, en fournit la preuve. Toutes ces sociétés progressent aux époques de guerre; elles demeurent stationnaires et elles finissent par tomber en décadence lorsqu'elles n'ont plus d'agression à redouter ou lorsqu'elles cessent d'être agressives. Et ce phénomène s'explique quand on se rend compte de leurs conditions d'existence, des institutions et des lois que ces conditions impliquaient. Elles ne pouvaient subsister qu'à la condition d'être défendues et gouvernées par une classe pourvue des aptitudes spéciales et des connaissances techniques qu'exigent la guerre et le gouvernement, et exclusivement vouée à ces deux branches d'industrie. Aux époques de guerre, soit qu'il s'agit de défendre son domaine ou de l'agrandir, la corporation militaire était excitée au plus haut point à déployer ses [109] aptitudes professionnelles, qu'elle développait par l'exercice, comme aussi à perfectionner l'art et le matériel de la destruction. La corporation politique et religieuse, soit qu'elle se confondit avec celle des hommes de guerre, soit qu'elle en fût séparée par un progrès de la division du travail et lui demeurât simplement associée, était excitée de même à perfectionner l'appareil du gouvernement de la société et de l'industrie, à rechercher et à empêcher les pratiques qui avaient pour effet d'affaiblir l'État, à fomenter et à développer celles qui contribuaient à augmenter sa puissance. Quand la paix survenait, le ressort de l'activité de la classe possédante et dirigeante de l'État se détendait. Les hommes de guerre étaient réduits à l'oisiveté, et les qualités particulières qu'exigeait leur profession et qu'elle développait en eux cessaient d'être utiles pour devenir nuisibles. L'énergie qu'ils dépensaient dans la lutte, ils la gaspillaient maintenant dans des orgies; les habitudes. de despotisme, de violence et de mépris de la vie humaine qu'ils avaient prises en pays ennemi, ils les transportaient chez eux; ils devenaient les tyrans de la population de leur domaine, que les exigences d'une vie oisive les excitaient d'ailleurs à pressurer. Enfin, l'ambition et la cupidité des hommes politiques, en cessant de trouver un aliment au dehors, s'exerçaient au dedans, par les intrigues, les conspirations et la corruption. Les vices et les désordres dont la classe supérieure donnait l'exemple se répercutaient dans les classes inférieures. Alors la société corrompue [110] et affaiblie devenait une proie facile pour les Barbares, adonnés à la pratique continue de l'industrie destructive de la chasse aux animaux et aux hommes. Si ces Barbares étaient encore à l'état primitif de bêtes de proie, ils anéantissaient la civilisation naissante; s'ils avaient acquis la capacité nécessaire pour asservir et exploiter les vaincus, ils prenaient la place de la classe possédante et gouvernante. Mais la conquête et les destructions qui l'accompagnaient n'allaient point sans occasionner un recul de civilisation. Comme leurs prédécesseurs, les nouveaux maîtres de l'État subissaient les effets de la pression et de la dépression de la concurrence vitale: ils se fortifiaient pendant la guerre, ils s'affaiblissaient et se corrompaient pendant la paix; après avoir été conquérants, ils étaient conquis, détruits ou asservis; les Mèdes succédaient aux Assyriens, les Perses aux Mèdes, les Grecs aux Perses; les Romains, à leur tour, assujettissaient les Grecs et étendaient leur empire jusqu'aux limites du monde connu, puis, à la suite d'une longue et énervante période de paix, ils en étaient dépossédés par les hordes belliqueuses des Barbares, venus des régions qui avaient échappé à leur domination.

Malgré ces déperditions de forces et ces reculs, ces ricorsi comme les nommait Vico, causés par les invasions victorieuses des Barbares dans le domaine de la civilisation, le capital matériel et moral de l'espèce humaine s'était accumulé et successivement accru: sous la pression d'une concurrence qui ne lui laissait de choix qu'entre le progrès et la destruction ou l'asservissement, [111] l'homme avait développé et affiné son intelligence et ses facultés morales, acquis une somme de plus en plus considérable de connaissances générales et techniques, perfectionné son industrie et il était devenu finalement plus capable de se gouverner lui-même. Si la classe supérieure des sociétés du moyen âge, par exemple, ne possédait point toute la culture d'esprit de sa devancière, elle avait une vitalité physique et morale incomparablement plus forte. Les classes inférieures, de leur côté, s'étaient pliées, sous la dure discipline de l'esclavage, à des habitudes de labeur régulier et d'obéissance qui les rendaient plus aptes à coopérer à l'œuvre de la civilisation. Cette œuvre, un moment interrompue, allait bientôt être reprise avec un surcroît d'énergie, et, par son action sur l'homme et le milieu, déterminer un changement profond dans les conditions d'existence des sociétés.

 


 

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CHAPITRE V. LES PROGRÈS QUI ONT CHANGÉ LES CONDITIONS D'EXISTENCE DES SOCIÉTÉS DU SECOND AGE. L'AUGMENTATION DE LA PUISSANCE DESTRUCTIVE DE L'HOMME.

Récapitulation des progrès qui ont déterminé la constitution économique et politique des sociétés du second âge. — Progrès qui ont agi pour changer successivement leurs conditions d'existence et nécessité un changement correspondant de leur organisme. Progrès de la puissance destructive de l'homme.

Matériel et procédés originaires de la guerre. - Comment ils se sont transformés. Que les progrès du matériel ont déterminé ceux du personnel. Élévation de la qualité de la valeur militaire. Rôle croissant de la force morale. Que ces progrès ont eu pour résultat d'assurer la civilisation contre le risque des invasions barbares. Que les invasions barbares sont devenues moins fréquentes à mesure qu'elles devenaient moins productives. - Qu'elles ont cessé lorsqu'elles n'ont plus couvert leurs frais. Que les peuples civilisés envahissent à leur tour le domaine de la Barbarie. — Que la guerre a cessé, en conséquence, d'être productive de sécurité. Sa décadence, au point de vue économique. Qu'elle coûte aujourd'hui plus qu'elle ne rapporte Progrès qui ont augmenté ses frais de production et diminué ses profits. Qu'elle ne peut plus être utile que dans un seul cas: lorsqu'elle sert à étendre le domaine de la civilisation.

Les lois naturelles de l'économie des forces et de la concurrence vitale ont été les moteurs des progrès par lesquels l'homme a élevé sa condition au-dessus de celle des autres espèces animales. Sous leur impulsion, il s'est créé un armement artificiel au moyen duquel il a pu atteindre le gibier avec une moindre [113] dépense de force et de peine, et se défendre contre les animaux, ses concurrents, mieux pourvus d'armes naturelles. Sous la même impulsion et pour subvenir aux mêmes nécessités, il s'est associé à ses semblables, il a formé des troupeaux, des clans ou des tribus, et ces sociétés embryonnaires se sont approprié les cantons qu'elles avaient explorés et où elles se procuraient leur subsistance aux dépens des espèces végétales et animales. Mais ces premiers progrès en nécessitaient d'autres: l'homme, en augmentant sa puissance destructive par l'invention d'un armement artificiel et en s'associant à ses semblables, s'exposait à épuiser ses ressources alimentaires: il dut aviser aux moyens de les conserver; il opéra en conséquence une sélection entre les espèces de gibier, réduisit les plus productives à l'état de bétail, pourvut à leur subsistance, à leur multiplication et à leur défense, de chasseur il devint pasteur et de destructeur producteur. Cependant ce bétail auquel il demandait maintenant sa subsistance et qu'il était obligé de nourrir en toute saison, il était intéressé à lui fournir les aliments les plus productifs de viande et de lait. De là une nouvelle sélection qui lui fit reconnaître les végétaux les plus propres à la nourriture de son bétail, découvrir ceux qui convenaient à la sienne, chercher les procédés et inventer les instruments nécessaires pour multiplier les uns et les autres. Ces procédés découverts, ces inventions faites, ses conditions d'existence se trouvèrent changées. Tandis que le travail d'une centaine de chasseurs fournissait [114] à peine et d'une manière précaire, la subsistance de 2 ou 300 individus et que son insuffisance nécessitait le sacrifice des plus faibles, le travail du même nombre d'agriculteurs sur les alluvions fertiles des grands fleuves pouvait en nourrir des milliers. Alors, la population put s'accroître dans la même proportion que ses subsistances, ceux qui les produisaient purent pourvoir plus largement qu'auparavant à leurs autres besoins et les travaux se diviser en conséquence. Au lieu de continuer à produire eux-mêmes les articles du vêtement, du logement, etc., les agriculteurs trouvèrent avantage à employer leur travail à cultiver une étendue de terre plus grande que celle qui suffisait à leurs besoins alimentaires et à échanger l'excédent contre d'autres produits et d'autres services créés par les travailleurs auxquels ils fournissaient cet excédent. La division du travail engendra l'échange, et l'échange provoqua, en la nécessitant, l'invention de la monnaie. Celle-ci eut pour effet d'étendre les débouchés des différentes industries, au moins jusqu'à la limite où les produits pouvaient être transportés et échangés avec sécurité. Le commerce naquit par un nouveau progrès de la division du travail, suscité, comme les précédents, sous l'impulsion de la loi naturelle de l'économie des forces.

Des progrès d'une autre nature, mais déterminés encore par la substitution de l'industrie productive de l'agriculture à l'industrie destructive de la chasse, accompagnèrent ceux-là. La pratique de l'agriculture exigea l'individualisation de la propriété du sol, et [115] rendit possible celle des femmes et des enfants; le patriarcat remplaça le matriarcat. Les nécessités de la défense contre les tribus qui continuaient à demander leur subsistance à la chasse, à l'anthropophagie et au pillage obligèrent les sociétés en voie de civilisation à appliquer le principe de la division du travail à la production de leur sécurité intérieure et extérieure, en la spécialisant comme les autres industries. La sécurité intérieure nécessitait l'établissement d'un ensemble de règles de conduite individuelles ou collectives et d'un pouvoir capable d'en assurer l'observation. La sécurité extérieure exigeait la constitution d'une force organisée, d'une armée, composée d'hommes aptes au métier de la guerre, hiérarchisés et disciplinés. Grâce à l'ascendant que valait aux uns leur supériorité d'intelligence et de connaissances, l'appui et l'intervention active du sentiment religieux, aux autres leur supériorité de force physique et d'aptitude au combat, les individus en possession de ces facultés d'élite constituèrent la classe gouvernante et guerrière des sociétés. Le plus souvent cette classe gouvernante s'établit par voie de conquête, et pourvut à sa subsistance au moyen de redevances en travail, en nature ou en argent dont elle fixait elle-même le taux. Les classes soumises à sa domination se composaient d'une minorité composée du personnel dirigeant des entreprises de production, et de la multitude qui fournissait l'énorme proportion de force physique nécessaire à la mise en œuvre d'un matériel imparfait et grossier. Le régime [116] adapté à cet état de choses était celui du monopole corporatif limité par la coutume et de l'esclavage tempéré par l'intérêt des propriétaires, car il était le seul qui permit aux sociétés de conserver et de développer les forces et les ressources dont elles avaient besoin pour résister à la pression continue de la concurrence vitale sous sa forme destructive de guerre. Il était, en un mot, le seul conforme à la loi de l'économie des forces. En effet, toutes les industries constituaient autant de monopoles naturels et ne pouvaient être exercées utilement, sans déperdition de forces, que par un nombre limité d'entreprises. Celle du gouvernement et de la défense, en vertu de sa nature particulière, n'en comportait qu'une seule. Les entreprises de production en comportaient un nombre déterminé par l'étendue de leur débouché, mais ce débouché était étroitement limité par l'obstacle des distances et le défaut de sécurité. Lorsque ces entreprises appartenaient aux membres de la classe gouvernante et guerrière, ils en proportionnaient le nombre aux besoins de leur consommation. Plus tard, lorsqu'ils trouvèrent plus de profit à laisser le personnel dirigeant des entreprises travailler pour son propre compte, sous la réserve d'un droit de préemption ou moyennant une redevance, les entrepreneurs à leur tour trouvèrent avantage à se syndiquer pour exploiter le marché qui leur était ouvert. Ils formèrent dans chaque branche d'industrie ou de commerce une corporation. A l'exemple de la corporation gouvernante, ces corporations industrielles et [117] commerciales, en possession exclusive de l'approvisionnement de leur marché, pouvaient fixer le prix de leurs produits ou de leurs services au-dessus du taux nécessaire pour couvrir leurs frais de production augmentés d'un profit rémunérateur. A ce pouvoir du producteur, investi du monopole du marché, les consommateurs opposèrent leur pouvoir de refuser les produits ou les services dont le prix leur semblait hors de proportion avec les frais de production. La coutume intervint alors et elle obligea les producteurs à régler leur production de manière à mettre leur offre en équilibre avec la demande au niveau du taux nécessaire pour en couvrir les frais. Quoique la coutume demeurât sans efficacité à l'égard des denrées dont la production échappait à la volonté de l'homme, elle constitua le seul frein qui pût contenir dans les limites utiles le pouvoir des producteurs de produits ou de services, y compris même ceux de la corporation gouvernante et guerrière. Cependant les fonctions supérieures du gouvernement, de la défense et de la production étaient peu nombreuses en comparaison des emplois inférieurs. Ceux-ci n'exigeaient que la mise en œuvre de la force physique de l'homme, et ils étaient par leur nature même impropres à développer les facultés intellectuelles et morales que nécessite le gouvernement de soi-même. La multitude qui les exerçait était incapable à la fois de proportionner l'offre de ses services à la demande, au niveau de ses frais d'existence, et de régler utilement sa consommation. Elle ne [118] pouvait subsister qu'à la condition d'être soumise à un régime de tutelle. Ce régime s'établit sous une forme brutale et grossière, mais la seule possible et efficace: celle de l'esclavage. Le maître exerçait un pouvoir illimité sur ses esclaves, quoique la coutume intervint encore, dans quelque mesure, pour tempérer ce pouvoir. Mais plus que la coutume, son intérêt le portait à veiller à leur conservation et à régler utilement leur reproduction.

Tel était l'organisme de défense et de production que comportaient les conditions d'existence des sociétés du second âge. Ce sont les sociétés où cet organisme était le plus conforme à la loi de l'économie des forces, où les corporations possédaient la plus grande capacité, gouvernante, guerrière ou industrielle, où, en même temps, la coutume était assez efficace pour réprimer l'abus de leur pouvoir, où il était le mieux pourvu au gouvernement et à la conservation de la multitude esclave, ce sont, disons-nous, ces sociétés qui devenaient les plus fortes et l'emportaient sur les autres dans les luttes de la concurrence vitale, sous sa forme destructive de guerre.

Mais les mêmes lois naturelles, sous l'impulsion desquelles les conditions d'existence des sociétés primitives s'étaient modifiées, continuaient d'agir pour changer celles des sociétés du second âge et nécessiter des changements correspondants dans leur organisme.

Ces progrès peuvent être rangés en trois catégories 1° ceux qui ont accru la puissance destructive [119] de l'homme; 2° ceux qui ont augmenté sa puissance productive; 3° ceux qui ont développé sa capacité de se gouverner.

I. Les progrès de la puissance destructive de l'homme. Comme toutes les autres branches de l'activité humaine, l'industrie de la destruction s'est successivement perfectionnée par la pratique, mais ses progrès ont été aidés, dans une large mesure, par ceux des sciences et des arts de la production. A l'origine, les hommes font la guerre avec un outillage rudimentaire, des bâtons et des pierres dont ils augmentent ensuite l'efficacité en les lançant au moyen d'arcs et de frondes. La découverte des métaux et l'art de les façonner déterminent un nouveau progrès de leur armement; les armes offensives deviennent plus redoutables et suscitent la création d'un armement défensif: on invente le bouclier et la cuirasse; on fortifie les habitations en creusant des fossés et en élevant des remparts; enfin les recherches et les expériences des alchimistes aboutissent à l'invention de la poudre et d'un matériel de destruction incomparablement plus puissant que celui auquel il se substitue. Ce nouveau matériel, après être demeuré presque stationnaire pendant quatre ou cinq siècles, se transforme soudainement et reçoit un accroissement de puissance au moins égal à celui qu'avait déterminé l'invention de la poudre, grâce aux progrès extraordinaires de la mécanique et de la chimie. Michel Chevalier a donné, comme on sait, un aperçu saisissant de l'augmentation de la puissance [120] productive de l'homme, dans les industries de la mouture du blé, de la filature, etc., sous l'influence des progrès de la machinerie de ces industries; sa puissance destructive ne s'est pas accrue dans une moindre proportion depuis l'invention des armes à longue portée, la découverte et la mise en œuvre des explosifs tels que la dynamite et ses succédanés. Et quoique nos budgets de la guerre semblent attester qu'elle a renchéri en se développant, il suffit d'un peu de réflexion pour se convaincre qu'à mesure qu'elle s'accroit, ses frais de production diminuent. En effet, une armée de dix mille hommes pourvus de fusils à longue portée et de canons chargés d'obus à la dynamite peut produire une quantité de force destructive au moins égale à celle que produisait une armée d'un million d'hommes avant l'invention de la poudre, et ce million d'hommes coûtait incomparablement plus cher en frais de nourriture, de vêtement, d'armement, de transport. Le prix de revient de sa force destructive était donc d'autant plus élevé. A ces progrès du matériel se sont joints ceux de l'art de la guerre. La stratégie, la tactique, l'art de fortifier les places, de construire des camps retranchés, etc., se sont perfectionnés comme le matériel et ont contribué de même à l'augmentation de la puissance destructive.

Cet ensemble de progrès dans le matériel de guerre en a nécessité un autre dans le personnel. De même que le personnel des chemins de fer doit mettre en œuvre des facultés et posséder des connaissances [121] techniques supérieures à celles des portefaix et des conducteurs de bêtes de somme, le personnel des armées modernes doit déployer des facultés et être pourvu de connaissances que ne demandait point l'ancien matériel de guerre. Le progrès le plus important, quoique encore le moins aperçu, que l'emploi du nouveau matériel ait exigé du personnel, est celui de la qualité de la valeur militaire. Lorsque la lutte avait lieu corps à corps ou à une distance qui pouvait être rapidement franchie, les qualités purement physiques, l'agilité, le courage instinctif de l'animal carnassier que l'homme possède comme le lion, le tigre, le coq de combat et qui n'en diffèrent point de nature, suffisaient pour donner la victoire. Il n'en est plus ainsi depuis que les armes à longue portée ont rendu à peu près impossible la lutte corps à corps ou même à une faible distance. La qualité nécessaire du courage a changé. Cet espace agrandi et porté parfois à plusieurs kilomètres que parcourent des projectiles meurtriers, il faut cependant le franchir pour faire reculer l'ennemi et remporter la victoire. Dans ce trajet qui n'exigeait naguère encore qu'un élan rapide qui exige maintenant une longue marche, il faut opposer une force morale, énergique et persistante, aux assauts multipliés de l'instinct physique de la conservation, assauts qui deviennent de plus en plus vifs à mesure que la diminution de la distance accroît le péril.

Cette force morale a sa source dans le sentiment du devoir et elle se développe à mesure que les pro [122] grès de l'organisme social et de l'industrie on exigent davantage l'emploi. Des hommes libres e* responsables de leur destinée ont beaucoup plus souvent besoin d'y recourir que des esclaves dont l'existence est assurée, pour résister aux impulsions qui les poussent à sacrifier à la satisfaction de leurs besoins actuels, celle de leurs besoins futurs ou leurs obligations envers leur famille et les autres membres de la société. De même, dans un état avancé de l'industrie, lorsque le moindre manquement de soin ou d'attention, dans la direction ou la surveillance d'une machine puissante, peut causer un dommage considérable et parfois compromettre de nombreuses existences, la force morale apparaît comme la qualité la plus nécessaire à l'ouvrier, car elle peut seule assurer l'accomplissement exact de sa lâche professionnelle. De même enfin, lorsque les perfectionnements apportés dans le matériel de guerre aggravent:t prolongent le risque de destruction auquel est exposé le soldat, la force morale lui devient plus nécessaire pour affronter ce risque. Que conclure de là, sinon que dans l'industrie de la destruction comme dans celle de la production la victoire dépend non seulement de la puissance du matériel, mais encore des qualités du personnel, parmi lesquelles figurent en première ligne le sentiment du devoir et la force morale dont il est la source? Or, sous ce rapport, les peuples civilisés, et en particulier ceux chez lesquels l'individu est le plus libre, partant le plus complètement responsable de sa destinée, [123] possèdent une supériorité que les peuples arriérés ne pourront acquérir qu'à la condition de s'élever au même niveau de civilisation.

C'est grâce à cette supériorité successivement accrue du matériel et du personnel de leurs armées que les peuples en voie de civilisation sont aujourd'hui assurés contre les invasions des barbares. Tandis que le domaine de la civilisation n'apparaissait, au début, que comme un îlot au milieu d'un océan de barbarie et qu'à mesure qu'il s'étendait, il ne cessait point d'être entamé par des peuples chasseurs ou pasteurs que la nature de leur industrie rendait particulièrement aptes à la guerre, ce domaine est maintenant défendu par une puissance destructive hors de toute proportion avec celle des peuples en retard. Ce progrès, toutefois, a été lent et la lutte entre la civilisation et la barbarie est demeurée longtemps incertaine. Après avoir été contenus et refoulés par l'empire romain, les barbares ont fini par le détruire et par se le partager. Mais au lieu de se borner à un simple pillage des richesses mobilières accumulées par les. populations envahies, ces barbares, arrivés déjà à un certain degré de développement intellectuel et moral, s'emparèrent du sol et s'y établirent à demeure, en se mettant à la place de la classe possédante et gouvernante. Intéressés désormais à défendre le domaine qu'ils avaient conquis, ils opposèrent au flot des invasions une barrière plus solide que celle qu'ils avaient renversée. Quand survinrent de nouveaux envahisseurs, les Huns et, plus tard, les Sarrasins et les Turcs, [124] ils les repoussèrent. Ce ne fut, néanmoins, qu'au xvir siècle, par la levée du siège de Vienne, que l'ère des invasions des peuples barbares ou d'une civilisation inférieure se trouva close.

Ajoutons que si les invasions des barbares sont devenues de moins en moins fréquentes et ont fini par cesser entièrement, c'est sous l'influence d'une cause purement économique; c'est parce qu'elles ont été de moins en moins productives et sont devenues finalement improductives. Lorsque les peuples civilisés étaient faibles, les chances de profit des barbares dépassaient les risques de perte dans leurs entreprises d'invasion et de conquête. A mesure qu'ils devenaient plus forts, les chances de profit des envahisseurs baissaient, et les risques de perte s'élevaient. Depuis que les peuples civilisés ont acquis une puissance absolument prépondérante, les risques ont dépassé les chances, et, comme il arrive dans toutes. les industries, les entreprises d'invasion et de conquête ont été abandonnées par les barbares parce qu'elles ne couvraient plus leurs frais.

Mais si les barbares ne couvrent plus leurs frais dans leurs entreprises, si la guerre d'invasion et de conquête est devenue pour eux improductive, ne continue-t-elle pas d'être productive pour les peuples civilisés ?

A l'origine, elle était, avant tout, productive de sécurité, même lorsqu'elle mettait aux prises des peuples en voie de civilisation, car elle exerçait et développait, par l'exercice, leurs facultés de combat [125] et provoquait un progrès du matériel et des procédés de l'art militaire qui contribuait à accroître leur pouvoir de résistance aux invasions des barbares; mais du moment où leur prédominance militaire est devenue décisive, où la sécurité de la civilisation a été assurée, le profit que la guerre procurait de ce côté a disparu. A leur tour, les peuples civilisés, devenus les plus forts, ont envahi et entamé le domaine des barbares ou des peuples en retard. Ils occupent aujourd'hui, non seulement l'Europe, l'Amérique et l'Australie, mais encore une partie de l'Asie et ils se partagent le continent noir. Enfin, les résultats des guerres de la Russie avec la Perse, de la France et de l'Angleterre avec les autres nations asiatiques et les peuplades africaines attestent qu'il leur suffirait de mettre en œuvre un faible contingent de leur puissance destructive pour s'emparer des régions de notre globe sur lesquelles leur domination ne s'étend pas encore. Ils sont, pour tout dire, les maîtres du monde. Cela étant, la guerre a cessé d'être la sauvegarde nécessaire de la civilisation, en d'autres termes, elle a cessé d'être productive de sécurité.

Il n'est plus resté à son actif que les profits matériels que le vainqueur peut en retirer. Dans les premiers âges de la civilisation, ces profits étaient considérables. La guerre était, pour les peuples qui s'y trouvaient particulièrement aptes, la plus productive des industries. Le pillage d'abord, la conquête du territoire, l'asservissement et l'exploitation de sa population, au moyen de corvées, de redevances en nature ou d'impôts en [126] argent ensuite, leur fournissaient d'amples moyens de subsistance et couvraient et au delà les frais de leurs entreprises belliqueuses. En est-il ainsi aujourd'hui? Les profits de la guerre peuvent-ils encore en couvrir les frais? L'histoire de toutes les guerres qui ont eu lieu entre les peuples civilisés, depuis plusieurs siècles, atteste que les profits en ont progressivement diminué, tandis que les frais en ont, non moins progressivement, augmenté, et finalement, que toute guerre qui met aux prises des membres de la communauté civilisée, coûte aujourd'hui à la nation victorieuse plus qu'elle ne peut lui rapporter.

Cette décadence de la guerre, considérée comme une industrie, a été causée par un ensemble de progrès réalisés, les uns, dans les arts de la production, les autres, dans l'art de la destruction. A mesure que les progrès de l'industrie ont déterminé l'accroissement de la population et de la richesse, les nations ont pu consacrer à leur défense un plus grand nombre d'hommes et une masse plus considérable de capitaux. La force de résistance de chacune s'étant augmentée, il a fallu, pour la surmonter, une force proportionnée à cette augmentation. Les nations civilisées ont été amenées, en conséquence, à mettre sur pied des armées de plus en plus colossales, pourvues d'un énorme matériel, et le développement de la richesse et du crédit leur a permis de dépenser, soit en prévision de la guerre soit dans la guerre même, des sommes de plus en plus fortes. Ajoutons que les progrès réalisés dans le matériel de la destruction, en les obligeant à [127] renouveler leur armement, souvent même avant qu'il n'ait servi, ont contribué encore à l'augmentation de leurs dépenses. Sous l'influence de ces différentes causes, les frais de production de l'industrie de la guerre se sont accrus d'une manière continue, surtout depuis que la découverte, la captation et la mise en œuvre des forces naturelles ont imprimé un essor extraordinaire à la puissance productive et destructive de l'homme.

En même temps que ces progrès augmentaient les frais de production de la guerre, d'autres progrès en diminuaient la productivité. Nous venons de voir qu'elle n'a plus pour résultat d'augmenter la sécurité générale des nations civilisées. De quelle nature sont les profits qu'elles en peuvent tirer? Ces profits consistent dans des annexions de territoires, des indemnités ou des tributs. Mais les annexions de territoires n'augmentent la richesse des classes nombreuses, vouées à l'agriculture et aux autres industries, qu'en étendant leurs débouchés, et cette extension peut être obtenue à moins de frais par un abaissement ou un reculement des barrières douanières et la création d'un supplément de voies de communication. Quant aux indemnités, une bonne part en est absorbée par les récompenses accordées aux artisans notables de la victoire. D'ailleurs, si élevées qu'elles soient, et même en supposant qu'elles soient augmentées d'un tribut annuel, elles ne suffisent point à couvrir, avec les frais de la guerre, l'exhaussement du risque que causent les passions [128] antagoniques surexcitées par la guerre et le développement des armements qu'il nécessite. Seuls, les membres du personnel gouvernemental et administratif et de la hiérarchie des militaires de carrière, tirent profit d'une guerre victorieuse. Les uns trouvent un accroissement temporaire de débouché dans le territoire. annexé, temporaire, disons-nous, car ce territoire ne tarde pas longtemps à fournir son contingent de concurrents aux emplois de l'État; les autres reçoivent un avancement plus rapide, sans oublier l'augmentation de leurs appointements pendant la durée de la guerre, et finalement l'extension - permanente celle-ci, de leur débouché, causée par l'aggravation du risque de guerre. Mais si l'appât de ces profits suffit à nourrir les passions belliqueuses de la classe dans laquelle se recrutent principalement les fonctionnaires civils et militaires, ils sont peu de chose en comparaison des pertes que cause la guerre à la masse de la nation, tant par les dépenses directes qu'elle occasionne en tout temps que par les dommages indirects qu'inflige à la généralité des nations rendues solidaires par le commerce, la crise qu'elle déchaine. Toute guerre entre les peuples civilisés se solde donc par un déficit et ce déficit va croissant à mesure qu'elle exige une production plus considérable de puissance destructive.

En revanche, les guerres que les nations civilisées entreprennent contre les peuples barbares ou à demi civilisés peuvent encore être productives lorsqu'elles ont pour objet d'assurer la sécurité des entreprises [129] de colonisation ou d'étendre le domaine de la civilisation, mais encore faut-il que les régions conquises renferment assez de matériaux exploitables pour couvrir et au delà les frais de la conquête, et, au point de vue de l'intérêt général de l'humanité, qu'elle ait pour résultat d'élever moralement leurs populations et non de les abaisser.

Cependant, si, d'une part, la guerre a cessé d'être l'agent indispensable de la sécurité de la civilisation; si, d'une autre part, elle est devenue de productive improductive, n'est-elle pas encore, comme elle l'était dans les premiers âges de l'humanité, un propulseur nécessaire du progrès ? Nous allons voir qu'elle a été remplacée dans cet office par une forme à la fois plus économique et plus efficace de la concurrence vitale, la concurrence industrielle, née des progrès que sa devancière a suscités, et qui ont successivement accru la puissance productive de l'homme.

 


 

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CHAPITRE VI. L'AUGMENTATION DE LA PUISSANCE PRODUCTIVE DE L'HOMME.

Point de départ de l'augmentation de la puissance productive de l'homme. Condition nécessaire de ce progrès: l'extension des débouchés. - Monopole naturel que la limitation des débouchés conférait à l'industrie des sociétés du second âge. -Que ce monopole nécessitait l'institution d'un régime de syndicats corporatifs pour limiter la production et d'une coutume pour limiter les profits.- Vice de ce régime: obstacle qu'il opposait au progrès de l'industrie. Pourquoi les débouchés ont pu s'étendre malgré l'obstacle des distances et du défaut de sécurité. Diversité des éléments et des agents de la production dans les différentes régions de notre globe. Que cette diversité a été le moteur de l'extension de la sphère des échanges. Rôle du commerce. Comment il a agi pour étendre les marchés et susciter la concurrence entre les producteurs. Entreprises fondées en dehors des corporations pour approvisionner les marchés étrangers. Progrès réalisés par ces entreprises, grâce au stimulant de la concurrence. Monopole qu'elles s'efforçaient d'acquérir. Origine du système colonial. Causes qui ont déterminé la décadence du régime des corporations et l'avènement de la liberté de l'industrie. — Progrès réalisés sous l'impulsion de la concurrence industrielle.

Il ne faut pas perdre de vue le point de départ de l'augmentation de la puissance productive de l'homme. Ce point de départ se trouve dans le progrès qui lui a permis de se procurer, en échange de son travail, une quantité de subsistances dépassant son besoin de nourriture. Ce progrès a été réalisé par les inventions et découvertes qui ont substitué l'agriculture aux [131] industries primitives de la chasse et de la recherche des fruits naturels du sol, communes aux animaux et à l'homme. Une exploitation agricole fournissant une quantité d'aliments supérieure à celle qui était nécessaire pour nourrir l'agriculteur et sa famille, l'excédent, selon qu'il était plus ou moins considérable, pouvait être employé à nourrir un nombre plus ou moins grand d'individus appliqués à la production d'autres articles de consommation. D'abord ces articles, produits ou services, n'ont eu pour débouché que le domaine agricole même tandis qu'une partie de la population de ce domaine était vouée aux diverses et multiples opérations de la production alimentaire, qu'elle était occupée à soigner le bétail, à labourer la terre, à semer le blé, à le récolter, à le moudre, à transformer la farine en pain, une autre partie pouvait être employée au gouvernement et à la défense du domaine, à la confection des outils et des vêtements, à la construction et à l'ameublement de l'habitation; à la hutte ou à la caverne primitive, elle pouvait substituer un bâtiment spacieux et commode, en pierres ou en briques. Chacun des membres de cette famille ou de ce groupe, auquel l'augmentation de la productivité de l'industrie alimentaire fournissait la subsistance nécessaire, pouvait se vouer aux travaux qui étaient le mieux adaptés à ses forces et à ses aptitudes. Et l'expérience ne tardait pas à attester qu'en se livrant d'une manière continue à la même occupation ou à des occupations de même nature, un travailleur produisait davantage et mieux qu'en [132] s'adonnant à des industries différentes. Toutefois les travaux ne pouvaient se diviser, et les industries se spécialiser qu'à la condition de posséder un débouché assez étendu pour absorber la totalité des produits de leur activité continue. L'invention de la monnaie contribua à l'agrandissement des débouchés, en facilitant l'échange des produits et des services entre les populations des domaines avoisinants. Les professions et les métiers proprement dits purent se séparer de l'industrie agricole et se grouper économiquement dans des bourgs ou des cités.

Cependant, dans ce nouvel état des choses, les marchés ne pouvaient s'étendre au delà d'un rayon, communément assez court, par suite de l'absence de sécurité et de l'insuffisance des moyens de communication. Ces marchés de consommation naturellement limités ne comportaient qu'un nombre, limité aussi, d'entrepreneurs de production. De là, la constitution du monopole des syndicats corporatifs, tempéré par la coutume. Mais si cette organisation de l'industrie avait l'avantage de pourvoir aussi exactement que possible à l'établissement de l'équilibre de la production et de la consommation au niveau du prix nécessaire pour couvrir les frais et la rémunération du producteur et assurer ainsi l'approvisionnement du consommateur, il avait pour défaut d'affaiblir et même de supprimer le stimulant de la concurrence. A cet égard, la situation des corporations industrielles différait essentiellement de celle de la corporation gouvernante. Tandis que cette corporation [133] propriétaire et exploitante de l'établissement politique était continuellement exposée à être expropriée par la concurrence, sous sa forme destructive de guerre, et, par conséquent, excitée au plus haut point à perfectionner son matériel et ses procédés de défense et de gouvernement, les corporations industrielles protégées à l'origine par des obstacles naturels auxquels elles suppléèrent plus tard par des obstacles artificiels, n'avaient aucun intérêt à augmenter leur puissance productive, en perfectionnant leur matériel et leurs procédés de production. La limitation du débouché rendait le progrès inutile et frappait de stérilité les conceptions du génie des inventeurs. En effet, l'emploi des machines et des procédés perfectionnés ne pouvait diminuer les frais de la production et déterminer l'abaissement du prix, qu'à la condition que le marché fût assez étendu pour absorber le surcroit de produits que ce progrès permettait de créer. A la vérité, on pouvait, en réduisant le prix, mettre le produit à la portée d'un plus grand nombre de consommateurs, mais si ce nombre demeurait insuffisant, l'emploi de l'ancien outillage continuait d'être plus économique que celui du nouveau. Un chemin de fer, par exemple, peut transporter plus vite et à meilleur marché qu'une diligence voyageurs et marchandises; cependant, si la région où il est établi ne peut fournir, même au prix de transport abaissé au minimum, un assez grand nombre de voyageurs et une assez grande quantité de marchandises pour couvrir les frais de ce véhicule plus puissant mais aussi [134] plus coûteux, il sera plus économique de s'en tenir à la diligence; or, tel était le cas de la généralité des industries confinées dans des marchés que limitaient étroitement l'obstacle naturel des distances et, plus encore, le défaut de sécurité. La puissance productive devait, en un mot, se proportionner à la puissance de consommation. On s'explique ainsi l'immobilité de l'industrie, à partir du moment où son outillage se trouva adapté à ses débouchés, et le discrédit dont furent frappés les inventeurs dont les conceptions devenaient inapplicables.

Les obstacles qui limitaient les marchés n'étaient heureusement pas insurmontables; mais il fallait, pour les surmonter, l'appât d'un profit suffisant. Si toutes les régions du globe avaient possédé les mêmes éléments et les mêmes agents de production, cet appât aurait manqué, car on n'aurait trouvé aucun profit à affronter les risques de l'insécurité et à supporter les fatigues et les frais du transport à distance pour aller chercher dans des régions éloignées des produits que l'on pouvait se procurer dans la localité même. Les populations se seraient, selon toute apparence, immobilisées dans leurs habitats primitifs ou n'en seraient sorties que pour s'entre-dépouiller et s'entre-détruire, et leur industrie, arrêtée dans ses progrès par la limitation naturelle de ses débouchés, serait demeurée à l'état rudimentaire.

Mais le caractère essentiel de la constitution de notre globe c'est la diversité de ses climats et de ses gisements de minéraux, de végétaux et d'animaux, et peut-être [135] cette diversité, qui apparaît de plus en plus comme la cause déterminante de l'établissement d'une société universelle entre les hommes, est-elle l'argument le plus fort que l'on puisse invoquer en faveur d'un plan raisonné de la création. Chaque région du globe contenant des éléments et des agents de production qui sont absents dans les autres, les hommes sont naturellement excités à se procurer les produits dont ils ne possèdent point les matériaux, ou qu'ils ne peuvent créer eux-mêmes qu'à grands frais, par l'échange de ceux dont ils possèdent les matériaux en abondance et qu'ils peuvent créer à moins de frais. Cet échange rapporte, aux deux parties, une économie de peines ou un excédent de jouissances, autrement dit, un profit. Aux deux parties, disons-nous, car si l'un des échangistes ne trouvait point de profit à l'échange, il n'aurait aucun motif pour le conclure.

Sous l'influence de ce mobile, le commerce a dépassé peu à peu l'enceinte des marchés locaux, où il était né et s'était développé aussitôt que le travail de l'homme était devenu assez productif pour satisfaire à d'autres besoins que ceux de l'alimentation quotidienne et de la sécurité. Déjà nous le voyons, dès la plus haute antiquité, franchir des distances considérables et opérer l'échange des produits particuliers de l'Europe contre ceux de l'Asie et de l'Afrique. Toutefois, pendant une longue suite de siècles, cet échange demeura limité au petit nombre des articles qui pouvaient supporter l'énorme accroissement de frais. causé par les difficultés et les périls du transport. Il ne [136] fallait pas moins créer, pour acquérir les produits étrangers, une quantité supplémentaire de produits indigènes. Les acheteurs donnaient naturellement la préférence à ceux qui leur étaient offerts en meilleure qualité et à meilleur marché. De là une concurrence qui s'établissait entre les producteurs des articles similaires d'échange et qui les excitait à perfectionner leur outillage et leurs procédés. Mais ce progrès que l'extension du marché rendait désormais profitable se heurtait aux règlements établis par les syndicats corporatifs pour empêcher la production de dépasser la consommation locale, soit que ces règlements spécifiassent l'outillage et les procédés qu'il fallait employer, soit qu'ils limitassent le temps pendant lequel ils pouvaient être mis en œuvre. Des entreprises spéciales se fondèrent en conséquence pour approvisionner les marchés étrangers. Ces entreprises, établies en dehors des syndicats corporatifs et installées communément dans les faubourgs des cités, purent perfectionner librement leur industrie, et leurs produits, d'abord exclusivement destinés à l'exportation, envahirent, à mesure qu'ils étaient créés à moins de frais, les marchés appropriés aux corporations. Celles-ci usèrent alors de leur influence pour leur faire interdire l'accès de ces marchés, en ne leur laissant pour débouchés que les contrées lointaines, où le commerce allait chercher les produits qu'ils servaient à payer. Lorsque ces contrées étaient librement ouvertes au commerce étranger, les commerçants s'y faisaient concurrence pour vendre et acheter, et cette concurrence [137] avait pour effet naturel de faire baisser le prix des articles de vente, de faire hausser celui des articles d'achat, et de réduire les profits des entreprises concurrentes; ainsi s'explique l'acharnement avec lequel les nations commerçantes de l'Europe se disputèrent les contrées du nouveau monde et le régime de monopole auquel elles les soumirent. Ce régime, connu sous le nom de système colonial, n'opposa point toutefois partout les mêmes barrières à la concurrence. Tandis qu'en Espagne et en Portugal, il livrait le débouché des colonies à des corporations et à des compagnies privilégiées, en Angleterre il laissait le marché colonial ouvert à la généralité des industriels et des commerçants de la métropole en n'excluant que les étrangers. De là des résultats fort différents. Sous la pression de la concurrence, l'industrie et le commerce anglais perfectionnèrent leur outillage et leurs procédés tandis que les Espagnols et les Portugais, privés de ce stimulant nécessaire, s'immobilisaient dans leur routine séculaire.

C'est enfin à l'agrandissement des débouchés, provoqué par la découverte du nouveau monde, qu'il faut attribuer principalement l'essor extraordinaire de l'esprit d'entreprise au xvi siècle et les progrès de l'industrie qui ont déterminé la chute du régime des corporations. Les industries libres, fondées en dehors du domaine approprié aux syndicats corporatifs, s'enrichissaient. à mesure que leurs débouchés s'étendaient, tandis que les industries incorporées, entravées par les règlements qui prescrivaient l'emploi d'un outillage et de [138] procédés devenus surannés, demeuraient stationnaires quand elles ne déclinaient point. Dans ce nouvel état des choses, le régime de la liberté de l'industrie s'imposait, comme s'était imposé dans l'état antérieur le régime du monopole corporatif tempéré par la coutume.

Devenue libre, en présence d'un débouché indéfiniment extensible, l'industrie a réalisé des progrès qui ont opéré, dans les conditions d'existence des sociétés civilisées, un changement comparable à celui qu'avait déterminé la substitution de l'agriculture et des autres industries productives aux industries destructives des temps primitifs. Sous l'impulsion de la concurrence, et malgré les obstacles naturels et artificiels qui ralentissent encore cette impulsion progressive, la productivité de la plupart des branches de l'activité humaine s'est augmentée, en moins d'un siècle, dans une mesure plus forte qu'elle ne l'avait fait pendant des milliers d'années. Selon toute apparence, ce progrès ne s'arrêtera que lorsque l'homme aura atteint le maximum de puissance productive que comportent ses facultés, les éléments et les agents naturels dont il dispose.

 


 

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CHAPITRE VII. PROGRÈS QUI ONT DÉVELOPPÉ LA CAPACITÉ DE L'HOMME A SE GOUVERNER LUI-MÊME.

Qu'à la différence des espèces inférieures, l'espèce humaine est obligée de gouverner et de régler ses appétits. Que cette nécessité s'accroît dans l'état de société. Que la liberté individuelle est à son minimum dans les sociétés du premier âge. Que l'individu y est l'esclave de la coutume. Qu'elle s'augmente dans les sociétés du second âge. Ce qu'elle est dans la classe gouvernante. Comment l'aptitude à la liberté se développe dans la multitude assujettie. — Comment et sous l'influence de quelles causes l'esclavage s'est transformé en servage. - La condition du serf. La garantie que lui offrait la coutume contre l'abus de la puissance du seigneur. La location des facultés productives de l'esclave ou du serf à lui-même et ses effets. L'émancipation des classes asservies et les causes qui en ont diminué les bienfaits. L'inégalité du développement de la puissance destructive et productive de l'homme et de sa capacité gouvernante, son influence sur la crise actuelle.

Les espèces inférieures de l'animalité ne se gouvernent pas elles-mêmes; elles suivent passivement l'impulsion des instincts dont la nature les a pourvues. Il leur suffit d'obéir à cette impulsion pour se nourrir, se défendre et se reproduire, en un mot, pour accomplir leur destinée. Il en est autrement de l'espèce humaine. Même en le supposant dans l'état d'isolement, l'individu ne peut se conserver qu'à la condition de gouverner et de régler ses appétits. S'il emploie, par exemple, [140] la totalité du produit de son travail à la satisfaction de ses besoins actuels sans se préoccuper de ses besoins futurs, il s'expose à périr d'inanition à l'époque où l'affaiblissement de ses forces ne lui permettra plus de pourvoir à sa subsistance. S'il ne s'impose point un supplément de travail et de peine pour subvenir à la nourriture et à l'entretien de ses enfants jusqu'à ce qu'ils soient en état d'y pourvoir eux-mêmes, il ne pourra perpétuer son espèce. Les instincts de la conservation et de la paternité dont il est doué suffiront peut-être pour le déterminer à infliger une privation à ses appétits ou à s'imposer un supplément de travail, mais encore faudra-t-il que son intelligence et sa volonté interviennent pour faire à chacun de ses besoins sa juste part. Dans l'état de société auquel l'homme a, dès son origine, été porté par l'instinct de la conservation, la nécessité de mettre en œuvre ses facultés gouvernantes, son intelligence et sa volonté, pour régler et contenir ses appétits, s'est étendue et est devenue plus pressante. Dans les sociétés du premier âge, l'existence de l'individu dépend absolument de l'association dont il fait partie, car l'isolement l'expose à une destruction inévitable, et cette association ne peut subsister qu'à la condition de conserver et d'accroître au plus haut point la somme des forces individuelles qui constituent sa puissance collective. Tous les actes qui sont de nature à diminuer sa puissance mettent en péril son existence et par conséquent celle de ses membres; tous ceux, au contraire, qui sont de nature à accroître sa puissance [141] augmentent sa sécurité et ses chances de prospérité et de durée. Les uns sont, en conséquence, réputés utiles, les autres nuisibles. L'utilité sociale ou l'intérêt de la société, avec lequel se confond celui de ses membres, tel est le critérium d'après lequel tous les actes individuels ou collectifs sont appréciés, commandés ou interdits. Mais qui se charge de les apprécier, de les commander ou de les interdire ? Ce sont les individualités les plus intelligentes et les plus capables d'apprécier les conséquences bonnes ou mauvaises des actes, ou réputées telles.

C'était ainsi que se créait dans les tribus primitives un code de lois ou de coutumes qui embrassait et réglait toutes les manifestations de l'activité individuelle ou collective. L'individu ne pouvait agir que dans le cercle étroit qui lui était tracé par la loi ou la coutume. Ce code, qui descendait jusqu'aux plus infimes détails et allait, chez les Israélites, jusqu'à régler la coupe des cheveux, formulé et édicté par des individualités plus ou moins capables d'apprécier les conséquences utiles ou nuisibles des actes de chacun, était plus ou moins exactement conforme à l'intérêt de la société, mais tel quel il devait être aveuglément et absolument obéi, sous peine d'attirer sur la société entière la colère des divinités, auxquelles le sentiment religieux en faisait remonter l'inspiration. Chacun se croyait intéressé à en surveiller l'observation, et ceux qui y contrevenaient, en mettant ainsi en péril l'existence même de la société ou tout au moins en l'exposant à d'inévitables et terribles calamités, étaient [142] l'objet d'une répression impitoyable. La liberté individuelle n'existait point, l'individu était l'esclave de la coutume, et telle est encore sa condition dans les tribus demeurées à l'état sauvage, c'est-à-dire à l'état où se trouvaient les sociétés du premier âge.

Dans les sociétés du second âge, la situation de l'individu se modifie. Grâce à l'augmentation de la puissance productive de l'homme, le travail a pu se diviser, les fonctions et les industries se sont spécialisées. Les individualités supérieures, en possession du sol, des instruments et des matériaux de la production, ainsi que des aptitudes et des connaissances nécessaires pour les mettre en œuvre, on constitué les corporations politiques, religieuses et industrielles, tandis que la multitude qui fournit l'énorme quantité de force physique indispensable pour suppléer à l'absence d'agents mécaniques, est assujettie à cet état-major du gouvernement de la société et des entreprises de la production. Ce nouvel état des choses exige un emploi plus actif et plus développé des facultés gouvernantes de l'individu des classes dirigeantes, tout en affranchissant de la servitude de la coutume une partie de ses actes. Le propriétaire d'un domaine agricole, d'une maîtrise industrielle ou commerciale, n'est pas seulement obligé de pourvoir à la gestion de son entreprise, il doit entretenir et gouverner sa famille et ses autres « sujets ». Si sa liberté extérieure d'action est limitée par les coutumes de sa corporation, si le chef d'État lui-même est obligé de se soumettre aux règles [143] étroites de l'étiquette, sa liberté intérieure s'exerce sans entraves dans la maison et dans le domaine. Son intelligence et sa volonté se développent par l'exercice continu qu'exigent la gestion d'une entreprise et le gouvernement d'une famille. Les fautes, les erreurs et les abus qu'il commet ont des conséquences nuisibles auxquelles il ne peut se soustraire. La ruine des familles mal gouvernées et des domaines mal administrés constitue d'ailleurs, pour lui, la plus saisissante et la plus instructive des leçons de choses. Les pratiques du gouvernement utile de la maison et du domaine se fondent à la fois sur l'expérience et sur l'exemple; elles se transmettent de génération en génération, et accroissent, dans les régions supérieure et moyenne des sociétés, la capacité gouvernante.

En revanche, la multitude vouée aux travaux inférieurs de la production et soumise à la rude tutelle de l'esclavage, se trouvait affranchie de la nécessité de se gouverner elle-même. L'esclave, comme la bête de somme, à laquelle il était assimilé, était nourri et entretenu pendant toute la durée de son existence par le maître. Les travaux auxquels il était assujetti n'exigeant, pour le plus grand nombre, qu'une dépense de force physique, il suffisait de pourvoir à la satisfaction de ses besoins physiques. Cependant, quelques-uns de ces travaux demandaient aussi le concours de l'intelligence, et nécessitaient une réparation plus complète avec un traitement différent. Si l'on pouvait obtenir par la sanction [144] matérielle du fouet et du bâton l'exécution d'un travail de pure force, il en était autrement des travaux auxquels la coopération des facultés intellectuelles et morales était, dans quelque mesure, indispensable. L'expérience ne tarda pas à le démontrer. Dès la plus haute antiquité, on constate une différence de rétribution et de traitement entre les esclaves, selon la nature des industries et des fonctions auxquelles ils sont employés. Les esclaves les plus intelligents sont dressés à exercer des industries et des fonctions supérieures et pourvus, aux frais de leurs maîtres, d'une instruction professionnelle; ils sont mieux nourris, mieux traités que le commun de leurs compagnons de servitude, et reçoivent, à titre de stimulant, un pécule dont ils ont la propriété et la libre disposition. Ce pécule, les individualités d'élite qui se sentent la capacité de se gouverner elles-mêmes et éprouvent le désir d'être libres, l'épargnent en vue de se racheter, ou bien encore, si elles ne peuvent accumuler le capital nécessaire au rachat, en vue d'exploiter à leur profit leur fonds de facultés productives, en le prenant en location. Ces esclaves, entièrement ou à demi libérés, sont chargés désormais de la responsabilité de leur existence et de celle de leur famille, et obligés de suppléer eux-mêmes à l'assurance de l'esclavage par l'exercice de leurs facultés gouvernantes.

Cette forme primitive de l'assurance finit, sous l'influence de phénomènes de différentes sortes, par devenir onéreuse aux assureurs et elle dut être abandonnée du moment où elle cessa de couvrir ses frais. [145] Aussi longtemps que les propriétaires des domaines agricoles continuèrent, comme dans les premiers temps de la république romaine, à les gérer, en dirigeant eux-mêmes le travail de leurs esclaves, l'exploitation de ces domaines demeura économique et profitable. Mais à mesure que l'État romain s'agrandit par la conquête et que les propriétés rurales se concentrèrent entre les mains des patriciens, la situation changea. Les grands propriétaires, absorbés par la politique, la guerre et le gouvernement des pays conquis, abandonnèrent à des intendants l'administration de leurs domaines. Sous cette gestion vicieuse, le sol mal cultivé, et auquel on ne restituait plus les éléments de réparation indispensables, s'épuisa. Suivant l'expression de Pline: Latifundia perdidere Italiam. Les grandes exploitations desservies par de nombreux esclaves qu'il fallait nourrir et entretenir en tous temps, cessèrent de couvrir leurs frais. Alors, les propriétaires, dont les domaines n'étaient pas devenus entièrement impropres à la culture, eurent recours à un autre mode d'exploitation pour échapper à la ruine. Ils partagèrent leurs domaines en un nombre plus ou moins considérable de lots qu'ils concédèrent à la catégorie supérieure des esclaves auxquels leurs pécules accumulés fournissaient le matériel et les avances nécessaires pour les mettre en culture. En échange du lot qui lui était concédé, l'esclave passé à l'état de serf fournissait au propriétaire une redevance en travail, en nature, ou même parfois, mais plus rarement, en argent. La redevance [146] en travail, le maître passé, à son tour, à l'état de seigneur, l'employait à la culture de la partie du domaine. qu'il se réservait. Ce nouveau régime constituait, au double point de vue de l'intérêt du serf et de l'intérêt du seigneur, un progrès sur l'ancien. Le serf possédait une famille dont il ne pouvait plus être séparé et il était le maitre de l'emploi de son temps, quand il s'était acquitté de sa corvée. Le seigneur, de son côté, était déchargé du soin de pourvoir à la nourriture et à l'entretien de son ancien esclave; il ne conservait de son pouvoir souverain que ce qu'il jugeait nécessaire à la conservation et à la prospérité de son domaine, savoir le droit de justice et de police, le droit d'autoriser les mariages et de régler le mouvement de la population d'après l'étendue du débouché ouvert au travail agricole ou autre. Il imposait encore au serf, en sus de la corvée, une série de charges et de redevances accessoires, telles que l'obligation de se servir exclusivement de la monnaie frappée à son effigie et à son profit, celle de faire moudre son blé au moulin ou presser son raisin au pressoir seigneurial, etc., etc. Le mode de concession des lots de terre variait suivant les pays et les circonstances: tantôt, comme en Russie, où la terre était en grande partie vierge, ils étaient fournis en bloc à des communautés qui les partageaient entre leurs membres, en proportionnant l'étendue des parcelles au nombre des. bras dont disposait chaque famille, et par conséquent à la part qu'elle pouvait fournir dans la somme totale des corvées en échange desquelles le lot était concédé. [147] Ce dernier système avait l'avantage de simplifier les rapports du serf et du propriétaire, mais l'inconvénient de rendre les tenures mobiles, et de faire ainsi obstacle à toute amélioration du sol et de la culture, car il obligeait la commune à modifier fréquemment le partage, le nombre des individus capables de fournir la corvée diminuant dans certaines familles, tandis qu'il augmentait dans d'autres. Cet inconvénient ne devait toutefois se faire sentir qu'à la longue, à mesure que s'épuisait la fécondité naturelle du sol.

Sans doute, les serfs demeuraient soumis à l'autorité seigneuriale; mais il y avait un contrepoids à la puissance du seigneur et à son bon plaisir; c'était la puissance de l'opinion qui créait la coutume, et cette puissance, le seigneur ne la bravait pas toujours impunément. Le seigneur avait fixé à l'origine, non sans être obligé de tenir compte de l'opinion des concessionnaires, le nombre des corvées et le poids des autres redevances qui constituaient le prix des concessions; la coutume s'opposait à ce que ce nombre fût augmenté et ce poids alourdi. Le seigneur pouvait empêcher le serf d'abandonner le lot qui lui avait été concédé, autrement dit la glèbe à laquelle le serf était attaché; mais ce lot, la coutume lui interdisait d'en déposséder le serf pour le concéder à un étranger. Quand le seigneur dérogeait à la coutume, le châtiment ne se faisait pas attendre. Les paysans se révoltaient et commettaient les pires excès; ils brûlaient le château et parfois le seigneur avec le château; s'ils ne se sentaient pas assez forts pour engager [148] ouvertement la lutte, ils frappaient de mauvais gré les fermes concédées à des étrangers, boycottaient ceux qui les occupaient et mutilaient leur bétail. L'efficacité de ce frein était d'ailleurs proportionnée à l'énergie de la population; mais la prospérité dont jouissaient, à certaines époques, du XIIe au XIVe siècle, par exemple, les populations rurales, atteste que la coutume suffisait alors à empêcher l'abus du pouvoir des seigneurs. Ce nouveau régime était donc avantageux aux deux parties, mais il ne faut pas oublier que c'était l'esclavage qui l'avait rendu possible, en inculquant à la multitude, vouée aux fonctions inférieures de la production, l'habitude d'un travail régulier et en l'initiant aux connaissances rudimentaires de la pratique de l'agriculture et des métiers.

Cette éducation de l'esclavage engendra un autre progrès plus complet encore dans les branches du travail industriel dont le débouché s'étendait au delà des limites du domaine seigneurial. L'esclave employé aux industries qui pourvoyaient à d'autres besoins que ceux de la nourriture, travaillait d'abord exclusivement pour le maître, mais il pouvait rarement être occupé d'une manière permanente au métier ou à la profession à laquelle il était le plus propre. Quand on l'appliquait à un autre, il y était moins habile et il y perdait une partie de sa capacité productive. Cette capacité, il ne pouvait la conserver intacte qu'en exerçant continuellement le même métier. Il devint, en conséquence, avantageux au aitre aussi bien qu'à ses esclaves professionnels [149] d'accorder à ceux-ci la liberté de travailler pour autrui, à charge par eux de pourvoir eux-mêmes à leur entretien, et de lui payer la location de leurs facultés productives, dont il conservait la propriété. Cette propriété, les esclaves finirent par la racheter, au moins dans les pays où l'industrie était assez florissante pour leur en fournir les moyens, et où ils étaient assez économes pour accumuler la somme nécessaire au rachat. En Russie, où l'industrie fut lente à se développer, et où l'esprit d'économie était moins répandu qu'ailleurs, ils continuèrent pour la plupart, jusqu'à l'époque récente de l'émancipation, à payer la location de leur travail ou l'obroc.

Soit qu'ils eussent racheté la propriété de leurs facultés productives, autrement dit le droit de disposer de leur travail, soit qu'ils ne se fussent pas entièrement libérés et qu'ils continuassent à payer de ce chef une redevance à leur ancien maître, les esclaves ou les serfs devenus libres de travailler pour leur compte se groupèrent économiquement dans les localités favorables à l'exercice de leur industrie, les plus capables et les plus économes comme entrepreneurs, les autres, et naturellement le plus grand nombre, comme ouvriers. Ceux-là se réunirent en corporations de maîtres, ceux-ci en sociétés de compagnonnage, les unes et les autres adaptées aux conditions d'existence de l'industrie et des professions, sous le régime de la limitation naturelle des débouchés.

L'esclavage et le servage ont successivement dis [150] paru du monde civilisé: les ouvriers aussi bien que les entrepreneurs sont devenus propriétaires de leur travail et libres d'en disposer, à charge de pourvoir eux-mêmes à leur subsistance et à celle de leur famille; et cette disparition du régime de l'assurance de la vie de la multitude sous ses formes primitives et grossières, aurait été absolument bienfaisante, si, d'une part, elle avait été déterminée par le développement de la capacité de se gouverner soi-même, partant de s'assurer librement contre les risques auxquels pourvoyait l'assurance obligatoire de la servitude; si, d'une autre part, des obstacles, les uns naturels, les autres artificiels, n'avaient pas entravé l'établissement d'un régime adapté aux nouvelles conditions d'existence des classes émancipées.

Mais l'abolition de l'esclavage et du servage n'a pas été toujours la conséquence naturelle de l'accroissement de la capacité du gouvernement de soi-même. Elle a été hâtée, tantôt par l'impatience d'ailleurs légitime des classes assujetties à supporter des charges que l'avidité des maîtres ou des seigneurs et leur négligence à remplir leurs obligations envers elles, avaient aggravées, tantôt par un sentiment d'aveugle philanthropie qui ne tenait compte ni de l'état mental de la classe asservie, ni des obstacles que le milieu où elle allait être jetée, avec la pleine responsabilité de son existence, opposait à l'établissement d'un régime adapté à sa situation. Accomplie trop souvent avant l'heure, l'émancipation des esclaves ou des serfs n'a été bienfaisante que pour la minorité [151] capable de supporter la responsabilité inséparable de la liberté, et elle a engendré des maux qui en ont diminué, sinon balancé les avantages.

La capacité de se gouverner soi-même ne s'est pas moins successivement accrue dans le cours des siècles. De même que la puissance destructive et productive de l'homme civilisé est incomparablement supérieure aujourd'hui à ce qu'elle était jadis, son aptitude à se gouverner est plus grande. Cependant, si l'on compare les progrès réalisés dans ces trois directions, on devra reconnaître que l'augmentation de la puissance destructive et productive a dépassé sensiblement celle de la capacité gouvernante, et si l'on examine la condition de la multitude émancipée, on se convaincra que cette inégalité du développement des facteurs de la civilisation compte pour une large part dans les causes de la crise que traversent actuellement les sociétés civilisées.

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LIVRE III. LA CRISE

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CHAPITRE PREMIER. RÉFORME NÉCESSAIRE DE L'ANCIEN RÉGIME. LA RÉVOLUTION ET SES CAUSES.

Réforme des institutions et des lois sociales nécessitée par les progrès de la puissance destructive et productive et de la capacité de se gouverner soi-même. Que cette réforme exigeait la connaissance de l'organisme vital des sociétés. Pourquoi le besoin de cette connaissance ne s'était point jusqu'alors fait sentir. Les premières recherches et les premiers systèmes économiques. La monnaie prise pour la richesse. Constitution de la science économique. Les physiocrates et Adam Smith. En quoi consistaient les réformes ne pouvaient être accomplies qu'avec l'auxiliaire du temps. La révolution et ses causes. Pourquoi elle a échoué.

En changeant les conditions d'existence des sociétés civilisées, les progrès que nous avons passés en revue nécessitaient un changement correspondant dans les institutions et les lois sociales, aussi bien que dans les rapports entre les nations. Puisque les progrès de la puissance productive avaient été suscités par l'extension des débouchés et le développement de la concurrence entre les industries librement établies en dehors du domaine des corporations, il fallait, d'une part, aplanir les obstacles qui limitaient encore les débouchés, supprimer les péages, les douanes et les autres entraves à la liberté du [156] commerce, d'une autre part, abolir les privilèges des corporations et leur réglementation devenue surannée, généraliser la liberté de l'industrie, et diminuer en même temps les charges qui augmentaient les frais. de la production et plaçaient les producteurs dans des conditions d'infériorité vis-à-vis de leurs concurrents des autres nations. Puisque la capacité de se gouverner soi-même s'était développée dans les classes assujetties, il fallait les affranchir de la tutelle obligatoire, leur donner la liberté de disposer de leurs forces productives et de s'assurer, à moins de frais, contre les risques de l'existence; il fallait les débarrasser des entraves et des redevances que leur imposait encore l'ancien régime de tutelle et accorder pleinement à leurs membres, maintenant en possession des facultés nécessaires au self governement, la liberté de travailler et de se gouverner. Puisque enfin les progrès de la puissance destructive avaient eu ce double résultat d'assurer les sociétés civilisées contre le risque des invasions barbares, et de rendre la guerre non seulement improductive pour le vainqueur mais encore dommageable à la généralité des peuples civilisés, dont les intérêts étaient désormais unis et solidarisés par l'échange; en un mot, puisque la guerre, après avoir été utile, était devenue nuisible, il fallait la bannir du domaine de la civilisation, en avisant aux moyens d'établir dans les limites de ce domaine une paix générale et permanente.

Telles étaient les réformes qu'il s'agissait d'opérer dans les institutions et les lois sociales, et le progrès [157] qu'il s'agissait d'accomplir dans les rapports des nations pour les adapter aux nouvelles conditions d'existence des sociétés. Et, à mesure que la concurrence vitale sous sa forme productive s'étendait davantage et acquérait plus d'énergie, ces réformes et ce progrès devenaient plus nécessaires et plus urgents. Comme sa devancière la concurrence destructive, elle ne permettait aux sociétés de se conserver et de survivre qu'à la condition d'être fortes. De même qu'il leur avait fallu acquérir la plus grande puissance applicable à la destruction, pour résister à leurs concurrents dans l'art de la guerre, il leur fallait désormais acquérir la plus grande puissance applicable à la production, pour soutenir une lutte analogue dans la multitude des branches de l'industrie humaine. Or les institutions, les lois et les pratiques de l'ancien régime avaient maintenant pour effet de diminuer cette puissance ou de l'empêcher de s'accroître. Les entraves à la liberté du commerce et les privilèges corporatifs faisaient obstacle au progrès industriel. La tutelle obligatoire en décadence imposait des charges qui n'étaient plus rachetées par des services équivalents. La guerre devenue improductive occasionnait une inévitable déperdition de forces, et, soit qu'elle fût heureuse ou malheureuse, elle déterminait un accroissement des impôts qui enrayaient le développement de la production. Bref, les institutions et les lois sociales, de même que les pratiques de la politique de guerre, s'écartaient, chaque jour davantage, de la loi naturelle de l'économie des forces.

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Une réforme s'imposait donc aux sociétés, sous peine d'affaiblissement et de ruine. La nécessité de cette réforme apparaissait de jour en jour plus clairement à l'élite intellectuelle qui s'était émancipée du joug de l'autorité traditionnelle et examinait librement les institutions et les lois établies, en les appréciant au point de vue de l'utilité sociale.

Après s'être porté sur les institutions religieuses et en avoir provoqué la réforme, ce libre examen se dirigea sur les institutions politiques, civiles et économiques et sur les pratiques du gouvernement. Grâce à l'invention d'un merveilleux instrument matériel de propagande, l'imprimerie, il put descendre, non toutefois sans perdre en qualité, dans une couche plus nombreuse d'intelligences et susciter une opinion. réformatrice de plus en plus puissante. Cependant, si l'on s'accordait sur la nécessité d'une réforme, on n'avait qu'une idée vague et confuse du régime nouveau qu'il s'agissait de substituer au régime existant. On n'en pouvait avoir une conception exacte qu'à la condition de connaître les lois qui déterminent la constitution et le progrès des sociétés, de même qu'on ne peut, à moins de s'exposer à de coûteuses écoles, renouveler et perfectionner l'outillage d'une industrie, sans connaître les lois de la mécanique. C'était une science nouvelle, celle de la mécanique sociale, qu'il fallait créer. Aussi longtemps que la classe en possession de la force organisée avait trouvé ses moyens d'existence dans les fruits de la conquête, dans les corvées, les redevances et les [159] taxes qu'elle établissait sur les populations qui lui étaient assujetties, le besoin de cette science ne s'était pas fait sentir et elle n'avait pas été demandée. Les seules connaissances nécessaires à cette classe possédante et gouvernante de l'État étaient celles qui concernaient le maintien et l'extension de sa domination et qui constituaient les sciences de gouvernement, la politique, la législation, la religion considérée comme un instrumentum regni. Cependant, à mesure que la guerre, jusqu'alors la source principale de la richesse des maîtres de l'État, devint plus coûteuse et moins productive, ils se trouvèrent dans la nécessité d'augmenter les ressources qu'elle exigeait et, finalement, de combler les déficits par lesquels elle se soldait. Ils s'appliquèrent d'abord à élever les impôts existants et à en créer de nouveaux mais l'expérience ne tarda pas à leur enseigner qu'il ne suffisait pas de multiplier les impôts et d'en exhausser le taux pour les rendre plus productifs; qu'il fallait préalablement développer la capacité de les payer, et, par conséquent, augmenter la richesse sur laquelle ils étaient prélevés soit en nature soit en argent. De là une demande de la connaissance des moyens de multiplier la richesse, autrement que par des conquêtes devenues stériles, demande qui attira de ce côté l'attention des hommes politiques, des administrateurs et des financiers. Comme les produits de tous genres s'échangeaient contre de la monnaie on crut d'abord que la richesse consistait dans la monnaie et qu'il suffisait de multiplier celle-ci pour augmenter celle-là. De là le système [160] qui avait pour objet de provoquer l'importation des métaux précieux, matières premières de la monnaie, et d'en empêcher l'exportation, et, plus tard, après l'invention du papier-monnaie, la croyance qu'en créant ce papier et en le multipliant, on créait et on multipliait la richesse. Mais l'expérience se chargea encore de démontrer la fausseté de ce système et l'absurdité de cette croyance on vit s'appauvrir des pays tels que l'Espagne et le Portugal, où abondaient les métaux précieux et on put se convaincre, lors de la chute du système de Law, que la multiplication du papier n'avait rien ajouté à la fortune de la France. On poursuivit avec une nouvelle ardeur l'étude de ces phénomènes, et les physiocrates en France, Adam Smith en Angleterre, arrivèrent à une conception plus juste sinon tout à fait complète de la nature et des causes de la richesse des nations. Selon les physiocrates, la richesse ne consistait point, comme on n'avait pas cessé de le croire, dans la monnaie, elle était le produit du travail agricole ou de l'agriculture; selon Adam Smith, du travail dans toutes les branches de la production matérielle. Ces deux conceptions aboutissaient toutefois aux mêmes conséquences; savoir, à la nécessité de garantir la liberté de produire et d'échanger les produits, et d'en assurer la propriété aux producteurs. A cette double fonction d'assurance, devait se réduire la besogne des gouvernements. leurs attributions se trouvant ainsi simplifiées, ils pouvaient se borner à prélever un tantième modéré: sur les produits de l'industrie agricole, selon les [161] physiocrates; sur les produits de la généralité des industries, selon Adam Smith, et supprimer les monopoles, les privilèges et les règlements qui entravaient la liberté et grevaient la propriété des producteurs pour ne conserver que l'appareil nécessaire à la perception des impôts destinés à rétribuer leurs services. Il suffisait donc de « laisser faire et de laisser passer » pour que la richesse se multipliât et fournit à la société la plus grande somme possible de bien-être. Les fondateurs de la science nouvelle croyaient, au surplus, à l'existence de lois naturelles en vertu desquelles la richesse devait se distribuer d'une manière conforme à la justice, sous le régime qu'ils préconisaient, mais cette croyance était chez eux plutôt sentimentale que scientifique, car elle ne pouvait encore être fondée sur l'observation des faits et la prévision de progrès à peine en germe, à une époque où des obstacles naturels et artificiels de tous genres entravaient l'opération régulatrice de la concurrence.

Si la science nouvelle avait pu se compléter et se propager de manière à mettre à son service une puissance d'opinion suffisante, elle aurait épargné aux sociétés de coûteuses expériences et de douloureux mécomptes, en présidant à l'œuvre de la réforme. Mais cette réforme que la science seule pouvait accomplir avec l'auxiliaire du temps, la force brutale, soulevée à la fois par des sentiments généreux et des appétits grossiers, se chargea de l'opérer, et l'on s'aperçoit, aujourd'hui, trop tard, qu'au lieu de l'accélérer, elle l'a retardée. Cependant, on peut se de [162] mander si, dans l'état des esprits et des choses, l'intervention de cet agent aveugle de destruction, qui ouvrit en France l'ère révolutionnaire, n'était pas inévitable. Quand on examine l'influence que les progrès de la puissance destructive et productive et du libre examen sinon de la capacité gouvernante, avaient exercée particulièrement dans ce pays, on s'étonne même que la révolution n'y ait pas éclaté plus tôt. De tous les gouvernements de l'Europe, le gouvernement de la France avait été, depuis des siècles, le plus belliqueux, et il s'était constamment appliqué, par l'unification et la centralisation de son organisme politique et militaire, à porter au plus haut point sa puissance destructive. A mesure que les progrès combinés de la puissance destructive et de la puissance productive avaient rendu la guerre plus coûteuse et moins rémunératrice, il devait donc, plus qu'aucun autre, subir les conséquences de ces progrès, et augmenter les charges des populations pour combler les déficits croissants par lesquels se soldaient ses guerres. D'un autre côté, les propriétaires féodaux, dépouillés peu à peu de leurs attributions gouvernantes, au profit du chef héréditaire de l'État centralisé, et attirés au foyer où se distribuaient les emplois et les faveurs, avaient dû abandonner la gestion de leurs domaines à des intendants qui continuaient à percevoir, en les aggravant, des redevances auxquelles ne correspondaient plus des services de protection et de tutelle. Malgré les emplois militaires et civils dont elle conservait en partie le monopole, [163] sans que ce monopole fût justifié par la supériorité de l'intelligence et du caractère, cette oligarchie réduite à une domesticité de cour, allait s'appauvrissant et s'affaiblissant dans l'oisiveté coûteuse et corruptrice des intervalles de paix, sans trouver désormais une compensation suffisante dans les profits amoindris qu'elle tirait de la guerre. Au-dessous d'elle, au contraire, la bourgeoisie industrielle et commerçante s'enrichissait par l'exploitation d'entreprises que l'extension des débouchés et les progrès de l'outillage multipliaient et rendaient de plus en plus productives. A son tour, elle aspirait à gouverner l'État, et elle y était encouragée par une classe de lettrés sortis de son sein, dont la situation n'égalait pas l'ambition et qui usait et abusait du libre examen à l'égard des institutions et des lois existantes. Enfin, au bas de l'échelle sociale, la masse du peuple, débarrassée des charges, mais privée aussi des avantages de l'assurance obligatoire de la servitude, sans être encore en état de la remplacer par une assurance volontaire, et accablée sous le poids croissant des impôts dont l'oligarchie gouvernante était, en partie, exempte, se trouvait réduite à une condition qui la rendait accessible aux pires suggestions des ennemis de l'ordre établi. Quand on considère cet état des choses et des esprits, on s'explique qu'une simple émeute soulevée dans la ville où étaient concentrés les pouvoirs de l'État ait suffi pour renverser l'édifice vermoulu et branlant de l'ancien régime.

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Mais si l'on se reporte, en même temps, à l'état général de l'opinion, à la conception prédominante du rôle et des attributions d'un gouvernement, on s'explique aussi que la Révolution ait échoué à établir les institutions et les lois adaptées aux nouvelles conditions d'existence des sociétés; qu'elle n'ait, pour ainsi dire, fait autre chose que de reconstituer, dans ses parties essentielles, l'ancien régime, en augmentant le nombre de ses bénéficiaires, sans en améliorer la qualité. Qu'a-t-elle fait et qu'ont fait, après elle, toutes les révolutions qu'elle a engendrées ?

Leur œuvre principale a consisté dans le transfert de la souveraineté à la nation. Si l'on veut se rendre compte de la portée de cette œuvre et des conséquences qu'elle devait produire, il faut remonter à l'origine de la souveraineté et à sa raison d'être.

 


 

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CHAPITRE II. LE TRANSFERT DE LA SOUVERAINETÉ A LA NATION.

La souveraineté de droit divin. Son origine et sa raison d'être. Nécessité originaire du pouvoir absolu et illimité du souverain. Progrès qui en ont commandé la limitation. Qu'en transférant la souveraineté à la nation, les révolutions lui ont rendu au contraire sa puissance et son étendue primitives. Que les droits individuels de liberté et de propriété sont demeurés à la merci de ses détenteurs, en dépit de la Déclaration des droits de l'homme et des garanties constitutionnelles. Pourquoi et comment la nation délégue sa souveraineté. Modes de délégation. - Le droit électoral. Le pays légal. Motifs de la limitation du mandat des délégués du pays légal. Le referendum. Les ministres. Que le régime politique fondé sur le principe de la souveraineté de la nation n'est pas mieux adapté que son devancier aux nouvelles conditions d'existence des sociétés.

La souveraineté apparaît, à l'origine, comme une délégation de la puissance divine. Les divinités la déléguaient par l'intermédiaire de leurs ministres, sorciers ou prêtres, à l'individu qu'elles jugeaient le plus capable de gouverner leur peuple. Cet élu des divinités, souverain de droit divin, était responsable de ses actes seulement vis-à-vis d'elles. A l'égard de ses sujets, son autorité était illimitée comme celle des puissances supérieures desquelles il la tenait. Il pouvait leur imposer toutes les lois et exiger d'eux tous les sacrifices qu'il jugeait nécessaires à l'accomplissement de la mission de salut qui lui était confiée. [166] Si l'on considère les conditions d'existence des sociétés dans cette période de la vie de l'humanité, on s'aperçoit que cette conception de la souveraineté y était pleinement adaptée, quoiqu'elle impliquât la négation absolue des droits des sujets. Il ne faut pas oublier, en effet, que l'existence de chaque tribu, et plus tard, de chaque nation, était continuellement menacée par la concurrence vitale, sous sa forme destructive, et que tous les membres de la société vaincue étaient voués au massacre ou réduits par l'esclavage à la condition des bêtes de somme. Cela étant, il était nécessaire que le pouvoir du chef, chargé du salut commun, fût illimité. Si lourds que fussent les sacrifices qu'il imposait, ils étaient légers en comparaison des maux qui étaient l'inévitable conséquence d'une invasion et d'une conquête. Cependant, sous l'influence des progrès combinés de la puissance destructive et de la puissance productive, le risque et les conséquences d'une conquête devinrent moins redoutables. Les usages de la guerre entre les peuples civilisés s'améliorèrent, sous l'impulsion de l'intérêt même des belligérants; les armées d'invasion, soumises à une discipline rigoureuse, s'accoutumèrent à respecter la vie et la propriété de la population des territoires envahis, et la conquête aboutit à un simple changement de sujétion, parfois même à un changement favorable, quand le vainqueur appartenait à une civilisation supérieure à celle du vaincu. Alors, à mesure que le risque de destruction auquel les exposait la concurrence vitale devenait moins intense, et [167] que les échéances de ce risque s'espaçaient davantage, que la guerre, après avoir été permanente, était coupée par des intervalles de paix de plus en plus longs, alors, disons-nous, le pouvoir absolu du souverain sur la vie et les biens des sujets commença à paraître insupportable, et une lutte s'engagea entre le détenteur de la souveraineté qui voulait la conserver intacte, et les sujets qui prétendaient limiter les servitudes et les charges qu'il lui plaisait d'imposer à leur liberté et à leur propriété, finalement même, être appelés à juger de la nécessité de ces servitudes et de ces charges et à les consentir. Mais le souverain pouvait-il laisser amoindrir ainsi un droit qu'il tenait de la divinité elle-même, sans forfaire à son mandat? Pouvait-il reconnaître à ses sujets un droit limitatif de ce droit divin? Tout ce qu'il pouvait faire, c'était d'octroyer à ses sujets, lorsqu'il lui était impossible de se soustraire à leurs exigences, des garanties de liberté et de propriété et de réunir leurs délégués pour les consulter sur leurs besoins et leurs vœux, en demeurant le maître de retirer ces garanties, et de ne point exaucer leurs vœux, bref, tout en conservant intact le pouvoir absolu et illimité que lui conférait la souveraineté.

Cette lutte s'est terminée dans le plus grand nombre des États appartenant à notre civilisation, à l'avantage des sujets. Les révolutions ont dépouillé le chef héréditaire de l'État, de la souveraineté pour l'attribuer à la nation; mais, dans ce transfert, elle est demeurée intacte, en ce que tous les droits qu'elle [168] conférait au chef de l'État, roi ou empereur, sur la liberté et la propriété des sujets ont été conférés à son héritière, la nation souveraine. A la vérité, la Révolution française a formulé une « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen », et, avec l'ère des révolutions, s'est ouverte aussi l'ère des constitutions. Régler l'exercice de la souveraineté de la nation, d'une part, garantir la liberté et la propriété individuelles contre l'abus du pouvoir du souverain, d'une autre part, tel a été le double but que les auteurs de cette déclaration et des constitutions ont poursuivi, mais sans réussir, jusqu'à présent, à l'atteindre. En dépit de la reconnaissance et des garanties des droits individuels, la souveraineté de la nation est demeurée ce qu'elle était sous l'ancien régime, absolue et illimitée; la nation, ou, pour mieux dire, ceux à qui elle délégue ses pouvoirs sont investis du droit d'imposer à la liberté de l'individu toutes les servitudes, et à sa propriété toutes les charges qu'ils jugent nécessaires. Ces pouvoirs discrétionnaires, ils ne manquent pas d'en user, et ils ne manquent pas non plus d'identifier l'intérêt de la nation avec le leur. C'est ce qu'a fait, notamment, en France, la Convention. Malgré la déclaration des droits de l'homme, elle a imposé à la liberté et à la propriété des individus, en invoquant le prétexte du salut public, qui se confondait, à ses yeux, avec le maintien de sa domination, des servitudes plus complètes, et des charges plus lourdes que ne l'avaient fait avant elle les monarques de droit divin auxquels elle s'était substituée. Après elle, la [169] dictature impériale ne s'est pas montrée plus respectueuse des droits individuels. En supposant, enfin, que la souveraineté tombât aux mains des socialistes, se laisseraient-ils arrêter, pour réaliser leurs conceptions politiques et économiques, par la considération des droits individuels? Auraient-ils plus d'égards pour la liberté et la propriété des individus que n'en ont eu les dictateurs révolutionnaires et les dictateurs impériaux? Et n'en sera-t-il pas ainsi aussi longtemps que la souveraineté, qu'elle soit de droit divin ou de droit national, demeurera absolue et illimitée ?

Si nous examinons maintenant la constitution des pouvoirs investis de l'exercice de la souveraineté, nous nous expliquerons pourquoi son transfert à la nation n'a pas eu pour conséquence l'augmentation des libertés et la diminution des charges individuelles, au contraire!

A la différence de la Divinité, laquelle aurait pu, si elle l'avait voulu, exercer elle-même sa souveraineté, la nation est obligée de déléguer la sienne. Cette délégation s'opère dans des conditions et sous des formes qui diffèrent d'un pays à un autre.

Quoique la souveraineté appartienne à la nation tout entière, sans distinction de classes, d'âges, ni de sexes, tous ses membres ne sont pas capables de la déléguer. Un nombre plus ou moins considérable d'entre eux sont déclarés politiquement mineurs, et leur part de souveraineté est attribuée à ceux qui sont reconnus politiquement majeurs. Ceux-ci se [170] trouvent vis-à-vis des incapables dans la situation d'un tuteur vis-à-vis de ses pupilles, sans avoir toutefois aucun compte à rendre, car leur responsabilité est purement morale. Ils constituent ce qu'on a nommé le pays légal. Ce pays légal a d'abord été généralement limité aux classes supérieure et moyenne des sociétés, mais il s'est ensuite successivement étendu, et il a fini par comprendre la plus grande partie, ou même la totalité de la classe inférieure. Cependant l'ensemble des individus qui constituent le pays légal ne possèdent point encore, partout, tous les droits afférents à la souveraineté. Dans les monarchies, ces droits sont partagés, par une sorte de compromis entre l'ancien régime et le nouveau. Le chef héréditaire de l'État possède une part de souveraineté, dont l'origine remonte ici à la divinité, là, à une délégation perpétuelle de la nation. Dans les monarchies constitutionnelles, elle se borne au droit de choisir les ministres, chargés de la direction des affaires publiques et de l'exécution des lois, mais avec l'obligation de les prendre dans la majorité des délégués de la nation souveraine. Ne possédant en droit, sinon toujours en fait, qu'un pouvoir quasi nominal, le monarque est déclaré irresponsable. Ailleurs, dans les monarchies mi-constitutionnelles, telles que la Prusse et l'Autriche, le chef héréditaire de l'État exerce une part sans limites définies de la souveraineté, tandis que dans les monarchies absolues, telles que la Russie, la Turquie et les autres États asiatiques, il la conserve encore dans son intégrité [171] originaire. En revanche, dans les républiques, en Suisse, en France, aux États-Unis, dans les états de l'Amérique du Sud, la souveraineté appartient tout entière à la nation représentée par le pays légal.

Mais, dans les républiques aussi bien que dans les monarchies constitutionnelles, la classe politiquement majeure qui constitue le pays légal ne peut exercer elle-même tous les droits afférents à la souveraineté. Elle doit se borner à la pratique du droit électoral, c'est-à-dire du droit de choisir des délégués à l'exercice des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, soit que ces derniers se trouvent réunis ou séparés. Tantôt elle élit directement le parlement investi du pouvoir législatif et, dans les républiques, le président chargé du pouvoir exécutif, tantôt celui-ci est élu par le parlement. Cependant, dans les monarchies, la part de souveraineté attribuée à la nation, dans les républiques cette souveraineté intégrale n'est déléguée que pour un temps limité. Car si le peuple souverain, de même que la divinité à laquelle il a succédé, est supposé infiniment sage et juste, il n'en est pas de même de ses délégués. Ceux-ci peuvent se tromper et même se montrer infidèles à leur mandat. Il faut donc se précautionner contre leurs erreurs et leur infidélité, enfin aviser à ce que leur opinion demeure exactement l'expression de celle de la nation sur toutes les questions qu'ils peuvent avoir à résoudre. Le seul moyen pratique d'obtenir ce résultat indispensable, auquel on ait cru pouvoir recourir au début, a consisté à limiter étroitement la durée [172] du mandat. Cette durée varie de un à sept ans. Un autre expédient a été mis en œuvre plus récemment, celui du référendum, qui consiste à soumettre à la ratification du peuple souverain, les lois votées par ses délégués, quand un nombre réputé suffisant de citoyens juge cette ratification nécessaire.

Mais ni le chef de l'État, monarque héréditaire ou président temporaire, ni le parlement ne peuvent suffire à la besogne diverse et complexe du gouvernement d'une nation. Ils sont obligés, à leur tour, de déléguer la plus grosse part de leurs pouvoirs à des ministres. Dans les monarchies absolues, le chef de l'État choisit librement ses ministres. Dans les monarchies constitutionnelles, le chef de l'État est, comme nous l'avons vu plus haut, limité dans son choix, et il en est de même dans certaines républiques, notamment en France. Aux États-Unis, au contraire, son droit à cet égard est illimité; seulement son pouvoir est strictement borné à l'exécution des lois votées par la majorité du Congrès.

Telle est, dans ses traits généraux, la constitution actuelle des gouvernements, et cette constitution a été pendant longtemps la préoccupation presque exclusive des esprits. On était convaincu, par exemple, qu'il suffirait d'étendre le droit électoral et de remplacer la monarchie par la république pour réaliser un progrès indiscutable. L'expérience n'a pas répondu à ces prévisions, parfois même elle les a entièrement trompées. Le suffrage universel substitué au suffrage restreint a produit, partout, une [173] représentation inférieure en intelligence et même en moralité; le remplacement d'un chef héréditaire par un chef élu et temporaire a diminué la stabilité nécessaire du pouvoir, sans assurer mieux l'aptitude à l'exercer. Enfin, chose plus importante encore, au lieu de contribuer à alléger le poids du gouvernement, l'attribution de la souveraineté à la nation a eu pour résultat de l'alourdir. Bref, si l'ancien régime de gouvernement fondé sur le Droit divin a cessé d'être adapté aux conditions nouvelles d'existence des sociétés, le nouveau, fondé sur la souveraineté du peuple, ne l'est visiblement pas davantage.

A quoi faut-il attribuer cette faillite d'un principe qui semblait devoir résoudre, d'une manière définitive, le problème du gouvernement? Pour répondre à cette question, il faut examiner les fonctions que remplissent les gouvernements modernes et la place qu'ils ont prise au sein des nations.

 


 

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CHAPITRE III. CONSÉQUENCES DU TRANSFERT DE LA SOUVERAINETÉ A LA NATION.

Le gouvernement considéré au point de vue économique. Qu'il est la plus importante des entreprises et celle qui procure la plus grande somme d'avantages à son personnel. Causes qui limitaient la concurrence aux fonctions publiques sous l'ancien régime. - Causes qui l'ont successivement augmentée. Nature des avantages qui font préférer les emplois du gouvernement à ceux de l'industrie privée. Barrières opposées à l'affluence des demandes dont ils sont l'objet. Les examens et les diplômes. Inefficacité de ces barrières artificielles. — Qu'à mesure que la concurrence aux emplois augmente, elle agit avec plus d'énergie pour obliger les gouvernements à étendre leurs attributions. Comment elle agit dans les pays d'ancien régime. Causes particulières qui l'ont surexcitée en Russie. Comment elle agit dans les pays constitutionnels, Les partis politiques, leur origine, leur but et leur mécanisme. Qu'ils ne peuvent se recruter et atteindre leur but qu'à la condition de rétribuer leurs adhérents. Conséquences de cette obligation. Qu'elle détermine l'augmentation progressive et nécessaire des attributions de l'État et des charges de la nation.

Considéré au point de vue économique, un gouvernement est, chez toutes les nations civilisées, la plus importante des entreprises, celle qui emploie le personnel le plus nombreux et dont le budget est le plus élevé. Dans les grands États, tels que l'Angleterre, la France, les États-Unis, c'est par milliards que se [175] chiffrent ses dépenses, par centaines de mille que se comptent ses fonctionnaires de tout ordre. Cette entreprise colossale ne procure pas seulement à ceux qui la dirigent et même à ceux qui remplissent les fonctions inférieures de la hiérarchie gouvernante des avantages matériels supérieurs à ceux qu'ils pourraient trouver dans la généralité des branches de l'industrie privée, elle les investit d'un pouvoir, d'une influence et d'un prestige particuliers. On s'explique donc que les emplois de l'État soient l'objet d'une demande constante et que cette demande soit d'autant plus vive que la différence est plus grande entre la situation morale et matérielle du personnel gouvernant et celle de la multitude gouvernée.

Sous l'ancien régime, les fonctions supérieures et moyennes de la hiérarchie civile et militaire étaient le monopole de la classe possédante et gouvernante de l'État, à laquelle il était interdit d'ailleurs d'en exercer d'autres. Le nombre de concurrents à ces fonctions, généralement héréditaires, se trouvait ainsi limité. Mais le changement graduel des conditions d'existence des sociétés et de la situation des différentes classes sociales eut pour effet d'augmenter cette concurrence. D'abord, la classe gouvernante, en possession de la plus grande partie du sol, cessa d'y être attachée par des liens aussi étroits, lorsque l'esclavage et le servage eurent disparu. L'administration d'un domaine se simplifia; le seigneur n'eut plus à s'occuper de gouverner une population qui se gouvernait maintenant elle-même, et lorsque le droit [176] de justice et de police lui eut été enlevé, son activité se trouva réduite à la perception du loyer de ses fermes et de sa part du produit de ses métairies. Devenu presque oisif, il contracta des habitudes de dépense, auxquelles ses revenus fonciers cessèrent bientôt de suffire. Ne pouvant déroger en s'adonnant à l'industrie et au commerce, appropriés d'ailleurs à des corporations fermées, il alla solliciter, auprès du souverain, un emploi de la hiérarchie civile et militaire. Les emplois disponibles ne suffisant pas à cet accroissement de la demande, il fallut en créer de nouveaux pour pourvoir les membres influents d'une classe qui demeurait l'appui principal de la monarchie. D'un autre côté, la classe moyenne qui avait fourni les baillis, les tabellions et les autres fonctionnaires des domaines seigneuriaux, et qui possédait les aptitudes et les connaissances techniques nécessaires à l'exercice des fonctions judiciaires et administratives de l'État, de plus en plus centralisé, se porta de préférence vers ces fonctions considérées comme particulièrement honorables et d'autant plus sûres qu'elles constituaient, pour la plupart, des propriétés acquises moyennant finance. Les révolutions ou les réformes qui abolirent la vénalité des charges et qui rendirent les emplois civils et militaires accessibles à toutes les classes de la société, en supprimant par là même toutes les barrières limitatives de la concurrence ne manquèrent pas d'en augmenter la pression. Les emplois du gouvernement présentent, en effet, des avantages qui devaient les faire préférer à [177] ceux de l'industrie privée. Le premier et le plus envié de ces avantages consiste dans la stabilité. Sauf en cas de manquements graves ou jugés tels par leurs supérieurs (est-il nécessaire de dire que le plus grave consiste dans l'indépendance du caractère ?) les fonctionnaires de tous grades sont assurés de demeurer au service de l'État, si insuffisante que soit leur capacité, jusqu'à l'âge fixé pour la retraite. Ils jouissent alors d'une pension qui les préserve du dénûment, pendant la période où l'homme voit diminuer et disparaître ses facultés productives. Et cette stabilité de possession devient naturellement un appât plus puissant à mesure que les causes perturbatrices, résidant, pour une bonne part, dans l'augmentation du poids du gouvernement, rendent plus précaires les emplois de l'industrie privée. A la vérité, dans quelques pays, aux États-Unis par exemple, où les emplois publics sont les uns recrutés par l'élection, les autres considérés comme un butin, qui est le salaire du parti vainqueur et qu'il se partage à son avénement au pouvoir, ces emplois ne sont assurés que pour une courte durée à leurs détenteurs. Mais les concurrents qui se les disputent ne sont pas moins nombreux. Seulement, ils se recrutent dans l'écume toujours abondante des sociétés, et ceux qui parviennent à les conquérir s'ingénient à en tirer de quoi subsister pendant les périodes de chômage, auxquelles les exposent les défaites de leur parti. A cette stabilité ou aux procédés qui suppléent à la stabilité, se joignent et le prestige attaché aux fonctions [178] publiques et, généralement aussi, surtout dans les emplois supérieurs et moyens de la hiérarchie, un fardeau de travail et une responsabilité effective moindres que ceux qu'exigent les entreprises privées. On s'explique ainsi que le nombre des candidats aux fonctions publiques n'ait cessé partout de s'accroître et de déborder le nombre des emplois disponibles.

A ce flot toujours montant, on a senti toutefois la nécessité d'opposer des barrières, et on a importé dans les pays appartenant à notre civilisation le régime chinois des examens et des diplômes. On a exigé des candidats une masse croissante de connaissances, pour la plupart sans utilité appréciable, mais dont l'acquisition exige des sacrifices plus ou moins considérables de temps et d'argent. Ce système a pu restreindre dans une certaine mesure la concurrence aux emplois, mais il a eu pour résultat inévitable d'abaisser la qualité de ceux qui les remplissent. En effet, en n'ouvrant l'accès aux fonctions publiques qu'aux individus qui possèdent les avances nécessaires pour pourvoir aux frais d'une instruction lente et surchargée, il exclut du concours les capacités pauvres. En outre, les examens et les diplômes peuvent bien constater la possession d'une certaine somme d'intelligence, encore ne constatent-ils le mais ils ne plus souvent que celle de la mémoire, garantissent ni l'énergie de la volonté, ni la vigueur morale nécessaire à l'accomplissement des devoirs professionnels. Ajoutons que, tout en restreignant la concurrence d'un côté, on l'a étendue de l'autre, en [179] accordant des bourses aux candidats qui appartiennent aux classes influentes et en les affranchissant en partie des dures exigences du service militaire obligatoire. Malgré les barrières artificielles des examens et des diplômes, la pression de la concurrence aux fonctions publiques n'a donc pas cessé de s'accroître, et l'on s'explique parfaitement qu'elle ait agi pour déterminer l'augmentation du nombre des emplois. Or, cette augmentation implique nécessairement celle des attributions du gouvernement. C'est pourquoi nous voyons tous les gouvernements empiéter continuellement sur le domaine de l'industrie privée, et les administrations provinciale et communale imiter à l'envi l'exemple du gouvernement central. Tantôt l'État interdit absolument aux particuliers l'exercice de l'industrie dont il s'empare, comme dans le service postal et télégraphique, et dans les autres industries qu'il monopolise pour en tirer un revenu, tantôt il rend la concurrence difficile sinon impossible, par l'abaissement excessif du prix ou même la gratuité, comme dans l'enseignement ou dans certaines branches de l'industrie des transports dont il se charge ou dont il subventionne quelques entreprises au détriment des autres. Le nombre des emplois directement ou indirectement à sa disposition va ainsi se multipliant, sans suffire cependant au nombre plus rapidement croissant de ceux qui y aspirent, et il s'achemine d'un pas accéléré vers l'accaparement de toutes les industries que préconisent les écoles socialistes. [180] Cette concurrence aux fonctions gouvernantes et administratives qui s'est manifestée avec une énergie croissante depuis qu'elles ont cessé d'être la propriété héréditaire d'une classe et sont devenues accessibles à toutes, se produit aujourd'hui dans les monarchies. absolues aussi bien que dans les monarchies constitutionnelles et les républiques. Partout aussi, en Russie comme en France, en Angleterre et aux ÉtatsUnis, elle excite les gouvernements à étendre leurs attributions. Partout enfin, elle agit en provoquant chez eux la crainte d'une dépossession, ici, par la voie révolutionnaire; là, par la voie légale de la lutte des partis organisés pour la conquête du pouvoir.

En Russie, des circonstances particulières ont accéléré dans ces derniers temps la concurrence aux emplois: c'est, d'une part, l'abolition mal conçue et plus mal exécutée du servage, qui a diminué les revenus et rendu précaire la condition de la classe prépondérante des propriétaires, et poussé ses membres à demander soit à des emplois de l'État, soit à des industries protégées par l'État une compensation à leurs pertes; c'est, d'une autre part, le développement artificiel de l'instruction dite classique, qui a suscité une classe de plus en plus nombreuse d'individus aspirant à une condition supérieure à celle de leurs ascendants, tout en les rendant impropres à y atteindre. C'est dans cette catégorie de déclassés que le nihilisme a presque exclusivement recruté ses adeptes, et l'expérience n'a pas tardé à démontrer que le moyen le plus sûr, sinon le plus économique de se débarrasser des nihilistes, [181] c'était d'en faire des fonctionnaires. L'augmentation des attributions de l'État est ainsi apparue comme une nécessité de conservation gouvernementale, et elle répondait d'ailleurs à cette idée fausse, mais généralement répandue, que l'extension des attributions. de l'État a pour résultat naturel d'accroître sa puissance.

Dans les États constitutionnels et plus ou moins démocratiques, où la nation a délégué à un parlement l'exercice de sa souveraineté, et où les partis politiques se disputent incessamment la possession du pouvoir, la concurrence aux emplois agit plus efficacement encore, et par une impulsion presque mécanique, pour déterminer l'extension progressive et inévitable des attributions de l'État.

Quoique aucune constitution ne fasse mention de l'existence des partis, ils n'en jouent pas moins un rôle prépondérant sous le régime constitutionnel et parlementaire. Ils sont le produit naturel de ce régime. La nation souveraine ou, pour mieux dire, le corps électoral qui la représente se compose en effet d'une multitude d'individus dont les sentiments, les passions et les intérêts sont différents et même opposés, mais qu'on peut toutefois partager en deux grandes catégories: les conservateurs, intéressés au maintien des institutions existantes et plus ou moins hostiles à tout changement, les progressistes modérés ou radicaux. Or ces électeurs, souverains mais obligés de déléguer l'exercice de leur souveraineté, portent naturellement leur choix sur des hommes dont l'opinion, en matière [182] de gouvernement, est conforme à la leur. Et si l'on songe que le gouvernement d'une nation est une entreprise qui dépasse en importance toutes les autres, on conçoit que les candidats à sa gestion se présentent en foule et qu'ils se disputent avec acharnement les suffrages des électeurs.

Ils se présentent d'abord isolément, mais l'expérience ne tarde pas à leur enseigner que la conquête du pouvoir, comme toute autre, exige l'association et la combinaison des forces. Des « partis » se constituent alors et s'organisent comme de véritables armées. Ils ont des chefs, un état-major, des soldats et une caisse. L'objectif immédiat qu'il s'agit d'atteindre, c'est d'obtenir la majorité dans les élections, car c'est à la majorité qu'appartient la gestion de l'entreprise gouvernementale. Le personnel dirigeant du parti choisit donc, dans chaque circonscription électorale, les candidats qui lui paraissent avoir le plus de chances, et il met à leur service les agents et les fonds nécessaires pour mener la campagne, par la publication de journaux et de brochures, les réunions publiques, les sollicitations et les promesses particulières, parfois même quelque chose de plus que des promesses. Ces opérations, dont l'expérience a démontré l'absolue nécessité, coûtent naturellement assez cher. Le parti se trouve donc dans l'obligation d'imposer à ses adhérents des sacrifices d'autant plus considérables que la lutte est plus vive. Ces sacrifices, il est bien entendu qu'il les demande uniquement à leur patriotisme et à l'amour désintéressé des principes de conservation [183] ou de progrès qu'il se propose de faire triompher; mais ce serait bien mal connaître la nature humaine de croire que ces mobiles suffisent pour recruter le contingent de l'armée et remplir sa caisse. Sans doute, il y a dans tous les partis des âmes désintéressées qu'anime le pur amour de la patrie et des « principes ». Malheureusement, ce n'est qu'une élite; encore n'est-il pas bien sûr que les avantages attachés à la possession du pouvoir les laissent insensibles. Faut-il le dire? La masse du contingent se compose d'individus qu'attirent les profits matériels de la conquête d'un État à attributions multiples et à gros budgets. Ces individus sont d'autant plus nombreux que la concurrence est plus grande dans les carrières privées, et qu'ils sont moins rétifs aux accommodements de conscience qu'exige la carrière politique. Peut-on repousser leur concours? L'expérience atteste encore qu'un parti qui se montre trop difficile sur la qualité de ses adhérents ne tarde pas à disparaître. Bref, un parti n'est autre chose qu'une armée, et comme toutes les armées, celle-ci veut être payée. A la vérité, dans la plupart des armées modernes, on peut se dispenser de rétribuer les soldats assujettis au service obligatoire, mais trouverait-on des volontaires et des officiers, si si on ne leur donnait pas une solde ? Les armées politiques sont composées de volontaires, et le nombre. des officiers y dépasse communément celui des soldats. A défaut d'une solde actuelle, on les rétribue avec des promesses de solde. L'État et le budget conquis, les promesses viennent à échéance, et il faut [184] bien les acquitter, sous peine de voir l'armée se débander, et qui sait même ? passer à l'ennemi. C'est à cette nécessité que répondait la maxime célèbre du président Jackson: « Aux vainqueurs les dépouilles ! » En quoi consistent les dépouilles? En emplois du gouvernement et en privilèges ou faveurs qu'il est en son pouvoir d'accorder aux dépens d'autrui. Cependant, le nombre des emplois existants est limité, et il suffit rarement à pourvoir la totalité des membres du parti vainqueur. A quoi il faut ajouter qu'en expropriant complètement ses adversaires, sans excepter les plus capables et les plus influents, le vainqueur s'expose à les rendre plus dangereux, et peut-être à ameuter contre lui l'opinion publique. Il ne peut éviter ce péril qu'à la condition d'augmenter le nombre des emplois, partant d'étendre ses attributions. C'est pour lui une question vitale de conservation du pouvoir.

Ajoutons encore qu'il ne suffit pas de rétribuer les services de l'armée politique, engagée dans la lutte électorale, mais qu'il faut compter avec les électeurs. Ceux-ci ont fini par s'apercevoir que leur vote a une valeur, et ils se sont demandé pourquoi ils donneraient gratis ce qui vaut quelque chose. Ils font donc leurs. conditions, et réclament à leur tour une part du butin, les uns sous forme d'emplois, les autres sous forme de protection pour leur industrie ou de tolérance pour les infractions qu'ils peuvent commettre aux lois fiscales et autres. Le résultat, c'est d'imposer au parti vainqueur la nécessité impérieuse d'accroître le butin, en [185] raison de la demande toujours croissante de ceux qui ont contribué à lui procurer la victoire.

Mais ce butin, soit qu'il se compose d'emplois, de protections, de faveurs ou de tolérances fiscales et autres, est fourni par la nation tout entière. C'est la nation qui paye les appointements du personnel du gouvernement et qui supporte le renchérissement artificiel des articles de consommation, déterminé par l'accroissement du fardeau des impôts et par les protections ou les faveurs accordées à quelques-uns aux dépens de tous.

L'accroissement des attributions de l'État et des charges qu'il impose à la nation apparaît ainsi, en définitive, comme une nécessité organique des gouvernements modernes, soit qu'ils demeurent fondés sur le principe de la souveraineté de droit divin, soit, et même plus encore, qu'ils aient pour base la souveraineté nationale.

Les charges de l'impôt s'accroissent en même temps chez le plus grand nombre des nations civilisées par la prolongation artificielle de l'état de guerre, depuis que la guerre a cessé d'être inévitable et « utile ».

 


 

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CHAPITRE IV. LA PROLONGATION ARTIFICIELLE DE L'ÉTAT DE GUERRE.

Suprématie originaire de l'industrie de la guerre. Causes de sa décadence. Pourquoi elle a continué de subsister après avoir perdu sa raison d'être. Qu'elle n'a pas cessé d'être considérée comme matériellement profitable et moralement utile. Recrudescence de la guerre déterminée par la Révolution française. Cause économique de cette recrudescence. Que la crise révolutionnaire privait de ses moyens de subsistance la multitude qui vivait du produit de son travail quotidien. Que le gouvernement remédia à cette crise, en ouvrant à cette multitude le débouché de ses armées, transformées en ateliers nationaux. Que les ressources nécessaires à l'entretien de ces ateliers venant à manquer à l'intérieur, il fallut bien les chercher au dehors. Qu'il était d'ailleurs juste et raisonnable qu'en délivrant les peuples opprimés du joug des tyrans, on leur fit payer ce bienfait. Que l'héritier de la Révolution ne se crut pas obligé toutefois de recourir à cette justification idéologique. Qu'il fit la guerre uniquement en vue du profit. — Que l'issue des entreprises de ce guerrier de génie secondé par un peuple particulièrement apte à ce genre d'entreprises, atteste que la guerre est devenue décidément improductive. Le risque de guerre et les causes de son exhaussement progressif à l'époque actuelle. Qu'à mesure qu'il s'est exhaussé, il a fallu développer l'appareil nécessaire pour le couvrir. Résultats négatifs des guerres contemporaines. Influences qui agissent en faveur de la paix. Qu'elle demeure néanmoins toujours précaire. Pourquoi.

Que la guerre ait survécu aux nécessités qni l'avaient fait naître et même aux profits matériels dont elle était la source, cela s'explique par les institutions dont elle avait déterminé la création, par les intérêts [187] attachés à ces institutions, et finalement par les idées et les sentiments qui y étaient appropriés. Toutes les nations avaient dû, sous peine de destruction et d'asservissement, s'organiser en vue de la guerre. Il avait fallu qu'une classe particulièrement douée des aptitudes de combat se vouât exclusivement à l'exercice de l'art militaire pour produire à l'avantage commun un maximum de puissance destructive. Aussi longtemps que le risque de destruction, auquel elle pourvoyait, était demeuré menaçant et qu'elle avait trouvé dans la guerre une occupation presque constante avec une source abondante de profits, sa suprématie fondée à la fois sur la supériorité de ses services et des qualités dont ils exigeaient l'emploi aussi bien que sur celle de ses profits comparés à ceux des autres industries, sa suprématie, disons-nous, était demeurée incontestée. Mais il en alla autrement quand, les invasions barbares ayant cessé d'être redoutables, le risque de destruction qui pesait sur les sociétés civilisées eut disparu; quand, d'une autre part, les guerres cessèrent d'être matériellement productives. Alors, les périodes de chômage de la guerre commencèrent à se multiplier et à s'allonger, entraînant une déperdition des qualités qui attiraient aux guerriers la considération et le respect de la multitude. Quand elle éclatait de nouveau, l'augmentation de ses frais et son improductivité rendaient inévitable un accroissement des charges publiques. Cependant les classes qni en supportaient le fardeau ne continuaient pas moins à considérer la guerre [188] comme un phénomène inévitable et même providentiel; elle répondait d'ailleurs à leurs instincts ataviques, et aux sentiments de haine qu'elle avait excités et accumulés, de génération en génération, contre l'étranger, contre l'ennemi. La multitude s'en prenait plutôt à la classe privilégiée qui avait accaparé la plus estimée des professions, qui occupait presque seule tous les grades de la hiérarchie militaire, et qui était exempte d'une partie des charges dont les autres étaient accablées. Déposséder cette classe privilégiée ou entrer en partage avec elle, tel était le but que poursuivaient les classes subordonnées et qu'elles finirent par atteindre. Mais en supprimant la caste guerrière elles songeaient bien moins à supprimer la guerre qu'à la faire à leur profit, ou à ce qu'elles croyaient être leur profit, sans s'aviser que la guerre avait cessé d'être profitable. Ceux-là même que la considération du profit matériel ne touchait point envisageaient la guerre comme un agent nécessaire de progrès, et tel était le point de vue auquel se plaçaient les apôtres de la Révolution française en la déchainant sur le monde. Comme objectif final, ils se proposaient, sans doute, l'établissement de la fraternité universelle, mais, de même qu'ils employaient la guillotine pour la faire régner entre les citoyens, c'était à la guerre qu'ils avaient recours pour l'établir entre les peuples.

Cette révolution essentiellement philanthropique et fraternitaire, dans son inspiration sinon dans ses procédés, a été pour la guerre une époque de [189] renaissance. Elle a eu pour premier résultat de porter au plus haut point le risque de guerre qui avait été s'abaissant depuis la fin du XVIIe siècle et qui était tombé au point le plus bas après la paix de Versailles et le traité de commerce avec l'Angleterre. Quand on examine les procédés de régénération sociale qu'elle a mis en œuvre, on s'explique que la guerre en ait été la conséquence inévitable; guerre civile d'abord, la classe gouvernante luttant pour conserver son pouvoir, les classes gouvernées luttant pour le lui enlever; guerre étrangère ensuite, la classe menacée de dépossession réclamant le secours de ses congénères comme l'avaient fait d'ailleurs en tous temps et partout les partis révolutionnaires. Une autre cause, d'un caractère économique, agissait encore pour nécessiter le recours à la guerre: c'était le rétrécissement de tous les débouchés de l'industrie sous l'influence de la crise révolutionnaire et des mesures que les nouveaux gouvernants, plus ignorants encore que leurs devanciers, prenaient pour l'apaiser. Des multitudes d'hommes valides se trouvant sans emploi, il fallait bien que la Révolution, qui leur avait enlevé leurs moyens de subsistance, se chargeât de les nourrir. Elle leur ouvrait ses armées, comme autant d'ateliers nationaux, et elle les nourrissait en émettant du papier-monnaie et en réquisitionnant les subsistances, les logements et les autres nécessités de la vie. Mais le papier-monnaie se dépréciait en se multipliant, et les réquisitions n'avaient pas tardé à s'épuiser en épuisant le pays. Il fallait de toute nécessité aller les [190] chercher à l'étranger, en transformant la guerre de défense en une guerre d'invasion et de conquête. Des esprits naïfs et sincères, des idéologues, coloraient à leurs propres yeux cette mise au pillage des peuples voisins en la considérant comme le juste prix de leur libération. Ces peuples délivrés du joug des tyrans pouvaient-ils payer trop cher la liberté que les armées de la Révolution leur apportaient au bout de leurs baïonnettes? Toutefois, le génie essentiellement positif qui s'empara de l'héritage de la Révolution ne se crut pas obligé de recourir à cette justification idéologique [4] ? A l'exemple de Guillaume le Conquérant, il fit la guerre simplement pour « gaigner ». Il mit systématiquement les pays conquis en coupe réglée, en les obligeant à pourvoir à l'entretien de ses armées, à fournir des dotations à ses généraux et [191] à ses hauts fonctionnaires, des couronnes à ses frères, des subsides et des soldats à lui-même, sans parler des objets d'art qu'il enlevait à leurs musées. Grâce aux « recettes extérieures » qu'il tirait de la guerre, il équilibrait ses budgets sans imposer à « ses peuples », comme il les nommait, des charges extraordinaires. Bref, il pratiquait la guerre comme une industrie. Les profits qu'il tirait d'une opération heureuse lui fournissaient les avances nécessaires pour en entreprendre une autre, et la servitude militaire que la Révolution avait pu rétablir, grâce à la crise qui avait fermé les débouchés du travail, lui procurait des ouvriers en abondance et à peu de frais. Ses recettes excédèrent largement ses dépenses aussi longtemps qu'il opéra dans des pays riches, tels que l'Italie et l'Allemagne. S'il avait pu franchir le détroit du Pas-de-Calais, la conquête de l'Angleterre, qui était son objectif de prédilection, lui eût fourni certainement des bénéfices, tant directs qu'indirects, bien supérieurs à ceux de toutes ses autres entreprises. Il aurait pu soumettre l'Europe entière à sa domination, au moins d'une manière momentanée, et consolider ses recettes extérieures en les transformant en tributs réguliers. L'Angleterre lui demeurant inaccessible, il dut se rabattre sur des opérations moins productives. Doué, comme tous les grands entrepreneurs, d'une activité dévorante, il ne sut point s'arrêter, et ses entreprises malheureuses, en Espagne et en Russie, se soldèrent par des pertes énormes d'hommes et de capitaux, et déterminèrent sa chute. Alors, la [192] France, envahie à son tour, dut restituer les territoires qu'elle avait conquis, et fournir de larges indemnités tant aux victimes des spoliations révolutionnaires qu'aux gouvernements des nations sur lesquelles avaient été prélevées les « recettes extérieures ». En dressant le bilan des guerres de la Révolution et de l'Empire, on put acquérir la preuve manifeste que la guerre, même lorsqu'elle était pratiquée par un peuple possédant au plus haut degré les aptitudes qu'elle exige, et dirigée par un entrepreneur de génie, était devenue décidément improductive [5].

Les maux qu'elle avait causés, les pertes et les perturbations de tous genres dont elle avait été la source ayant déterminé la conclusion d'une ligue de la paix sous la dénomination de Sainte-Alliance, le risque de guerre, surélevé par la Révolution et l'Empire, redescendit et tomba même à son point le plus bas de 1815 à 1830. La révolution de 1830 le fit remonter de plusieurs points, sous l'influence de la crainte que les passions et les intérêts belliqueux ne vinssent à reprendre le dessus en France, mais la politique résolument pacifique du roi Louis-Philippe le fit ensuite redescendre de nouveau. On pourrait, au surplus, dresser un tableau très approximativement exact de ses fluctuations en notant les fluctuations en sens contraire de la Bourse, à chacun de ses mouvements. Il s'est relevé brusquement en 1848, [193] mais c'est du rétablissement de l'Empire que date son mouvement presque constamment ascensionnel. Depuis la guerre de 1870, ce mouvement de hausse s'est encore accentué, quoiqu'on puisse signaler de nombreuses fluctuations dans son développement.

A mesure que le risque de guerre s'est élevé, l'appareil nécessaire pour y pourvoir a reçu un accroissement correspondant: la servitude militaire, d'abord limitée, en fait, à la classe inférieure de la population, a été étendue à toutes les classes, chaque pays s'est entouré d'une ceinture de fortifications, comme au moyen âge chaque seigneurie, et les budgets de la paix armée se sont élevés à un taux que n'atteignaient pas auparavant les budgets mêmes de la guerre.

Cependant, si l'on examine de près l'état actuel de l'Europe, si l'on évalue les forces respectives des intérêts belliqueux et des intérêts pacifiques, on s'aperçoit que l'échéance du risque de guerre pourrait bien, sauf quelque accident qui déjoue les calculs de probabilités, être indéfiniment ajournée. Si, dans toute l'Europe, les familles des classes supérieure et moyenne, au sein desquelles se recrute presque exclusivement le personnel de la hiérarchie militaire personnel qui trouve dans cette carrière ses moyens d'existence et auquel la guerre procure un supplément d'appointements et de chances d'avancement — si, disons-nous, ces familles dont l'influence est partout supérieure à leur nombre, sont naturellement portées à mettre cette influence au service de la guerre; si les politiciens, de leur côté, s'efforcent [194] de se rendre populaires en enflammant les passions belliqueuses chaque fois qu'un conflit éclate entre deux nations, en revanche les intérêts pour lesquels la guerre est une nuisance, n'ont pas cessé de croître en nombre et en puissance. Le développement du commerce international, en répercutant cette nuisance dans un rayon de plus en plus étendu agit progressivement pour augmenter leur influence. Si les souvenirs des maux causés par les guerres de la Révolution et de l'Empire ont pu s'effacer, en revanche, il n'en est pas de même de ceux des guerres de notre temps. Nous avons pu apprécier l'inanité des prétextes qui ont servi à les susciter, les dommages directs et indirects dont elles ont été la source et nous sentons tout le poids des dettes dont elles nous ont grevés. Sans doute, les gouvernements qui ont engagé cette série de guerres qui ont désolé le monde. civilisé depuis quarante ans, guerre d'Orient, guerre d'Italie, guerre austro-allemande, guerre franco-allemande - n'ont pas manqué d'invoquer des motifs puisés dans l'intérêt de la nation ou même dans quelque intérêt d'humanité et de civilisation. Mais, sous ces motifs éminemment respectables, il n'était pas difficile de découvrir les mobiles les moins recommandables et les calculs les plus égoïstes. Et ces guerres engagées pour satisfaire un intérêt prétendu national, un sentiment ou une idée, ont invariablement abouti à des faillites aussi bien pour le vainqueur que pour le vaincu. La guerre franco-allemande, par exemple, entreprise pour relever, par la conquête [195] de la rive gauche du Rhin, l'Empire aux abois, a causé à la France vaincue la perte de l'Alsace-Lorraine. Mais quel profit le vainqueur a-t-il retiré de sa conquête? En présence de l'exhaussement continu du risque de guerre qu'a provoqué l'appréhension d'une revanche et du développement des armements qui a été la conséquence naturelle de cet exhaussement, qui oserait affirmer que l'annexion de ces deux provinces ait été un gain pour l'Allemagne ? La guerre de la sécession américaine, attisée par des philanthropes négrophiles, qui refusaient une place au nègre dans leurs églises et jusque dans leurs cimetières, et engagée par des politiciens qui se disputaient le monopole lucratif du gouvernement de l'Union, a-t-elle profité davantage aux nègres émancipés et aux blancs émancipateurs? Elle n'a débarrassé les nègres du joug de l'esclavage des planteurs que pour les mettre à la merci de la lie de la population blanche et les livrer aux arrêts sommaires du juge Lynch; elle a inauguré dans l'Union américaine un régime de privilèges et de corruption qui y a suscité, avec une monstrueuse inégalité de la distribution de la richesse, les plus honteuses pratiques de l'exploitation économique et de la simonie politique, en provoquant finalement la réaction violente du socialisme.

Ces résultats des guerres contemporaines constituent une leçon de choses, plus propre qu'aucune propagande à agir sur les esprits. Mais peut-être le facteur le plus puissant de pacification consiste-t-il dans le régime que la hausse progressive du risque [196] de guerre a imposé au plus grand nombre des nations de l'Europe, nous voulons parler de la servitude militaire généralisée. Aussi longtemps que les cadres des armées n'ont été remplis que par une classe inférieure, dépourvue d'influence politique, les guerres les moins motivées et les plus injustes ne rencontraient qu'une faible résistance dans les classes supérieures avec lesquelles les gouvernements sont obligés de compter. Ces classes au sein desquelles se recrutent les militaires de carrière étaient plutôt disposées à y pousser; elles s'y résignaient, tout au moins, aisément. Il n'en est plus ainsi depuis qu'elles ont été appelées à fournir leur part gratuite et obligatoire de chair à canon. Les sentiments les plus vifs, ceux de la paternité et de la conservation personnelle, plaident maintenant chez elles la cause de la paix. Un gouvernement qui déchaînerait la guerre en Europe sans motifs sérieux, sans pouvoir invoquer l'intérêt manifeste de la sécurité nationale, s'exposerait à la réprobation de l'opinion du monde civilisé. La généralisation de la servitude militaire peut donc avoir cette conséquence inattendue d'abaisser le risque de guerre. Aussi commence-t-elle à exciter la méfiance des intérêts belliqueux, et voyons-nous une réaction s'opérer en faveur de l'ancien mode de recrutement des armées. Cette réaction s'appuie, à la vérité, sur d'autres motifs, tels que la difficulté de mettre en mouvement les armées innombrables, l'affaiblissement de l'esprit militaire, causé par la trop courte. durée du service, mais elle n'en a pas moins pour [197] mobile déterminant, quoique caché et peut-être inavoué, la crainte de voir grandir les influences pacifiques. Malgré le progrès visible et continu de ces influences, la paix de l'Europe n'a pas cessé toutefois d'être à la merci d'un incident fortuit, car elle dépend de la volonté incertaine et mobile de quelques chefs d'État ou ministres en possession du pouvoir redoutable que confère l'exercice de la souveraineté: celui de rendre une guerre inévitable. Et telle est l'organisation politique et administrative des États civilisés. que, la guerre déclarée, la nation est obligée de la faire, sans posséder aucun moyen d'y mettre un terme, aussi longtemps que ceux qui la gouvernent jugent à propos de la continuer. A l'époque où le monde civilisé était continuellement menacé par les invasions des barbares, ce pouvoir absolu, qui mettait à la disposition du souverain toutes les forces et les ressources de ses sujets, avait évidemment sa raison d'être, car le salut de la nation, la vie et les biens de chacun de ses membres dépendaient de l'issue de la lutte, mais est-il aujourd'hui autre chose qu'un monstrueux et coûteux anachronisme?

 


 

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CHAPITRE V. L'AUGMENTATION PROGRESSIVE DES CHARGES PUBLIQUES.

En quoi consistent les charges publiques. Qu'elles se partagent en deux catégories: les impôts tant directs qu'indirects fournis à l'État, et les impôts fournis sous forme de privilèges ou de monopoles à des particuliers influents. Causes de l'accroissement des dépenses auxquelles pourvoient les impôts de l'Etat. Pourquoi les impôts indirects ont été multipliés de préférence. Portion approximative que les impôts d'Etat enlèvent au revenu de la nation. Que l'impôt est une masse noire. Impossibilité de l'établir d'une manière équitable faute d'en connaître l'incidence. L'impôt de la protection perçu au moyen des tarifs de douane. - Raison d'être originaire des prohibitions douanières. Progrès qui l'ont fait disparaître. Causes et effets de la prolongation artificielle du système protecteur.

Le pouvoir souverain, dont étaient investis par la Divinité elle-même les chefs des oligarchies guerrières, propriétaires des États politiques, et qui mettait à leur discrétion les personnes et les biens des classes assujetties à leur domination a été, pendant une longue période de la vie de l'humanité, nécessaire pour sauvegarder l'existence continuellement menacée des sociétés en voie de civilisation. Ce n'en était pas moins un instrument redoutable d'oppression et d'exploitation. Toutefois, ceux qui le possédaient étaient intéressés, au plus haut point, à en user d'une manière conforme à l'intérêt général. Ils [199] l'étaient, en premier lieu, parce qu'ils avaient la propriété perpétuelle de l'établissement politique, autrement dit de « l'État », et qu'en abusant de leur pouvoir pour opprimer et appauvrir les classes qui leur fournissaient leurs moyens d'existence, ils auraient travaillé à leur propre ruine ou, tout au moins, à celle de leur descendance; en second lieu, parce qu'ils étaient exposés à la concurrence des autres propriétaires d'États et ne pouvaient soutenir cette concurrence qu'à la condition de conserver et de développer les forces et les ressources de la société. Or cette condition, ils ne pouvaient la remplir qu'en conformant leur gestion, dans toutes ses branches, à la loi naturelle de l'économie des forces. Ceux qui la remplissaient de la manière la plus exacte et la plus complète devenaient les plus forts; ils subsistaient et agrandissaient leur État aux dépens des autres.

C'était, en dernière analyse, la concurrence vitale, sous sa forme destructive de guerre, qui apparaissait, dans cette période de la vie de l'humanité, comme le moteur de la conservation et des progrès des sociétés. Ces progrès mêmes ont eu pour résultat de rendre l'emploi de ce moteur de moins en moins utile. La guerre a cessé d'être une nécessité de salut public lorsque la puissance destructive des sociétés civilisées est devenue prépondérante. En même temps, les progrès de la puissance productive ont rendu la pratique de la guerre de plus en plus coûteuse et dommageable. Il est devenu nécessaire d'adapter l'organisme politique des sociétés à ce nouvel état de [200] choses. Mais la classe en possession de cet organisme résistait à une réforme qui portait une atteinte immédiate à ses intérêts et sur laquelle ceux-là mêmes qui la réclamaient étaient loin de s'accorder. Alors, les classes dont le progrès des industries productives avait augmenté la richesse et la puissance, tandis que déclinaient celles de la caste en possession de l'État, la dépossédèrent et tranférèrent ici en totalité, là en partie, à la nation, le pouvoir souverain dont son chef était investi. Nous avons vu que ce transfert de la souveraineté à la nation n'a pas résolu le problème de l'adaptation des institutions et des lois. sociales aux conditions nouvelles d'existence des sociétés. Dans les pays qui ont adopté le régime nouveau aussi bien que dans ceux où le régime ancien a survécu, les mêmes causes ont agi pour déterminer l'augmentation continue et progressive des charges du grand nombre.

Ces charges sont de deux sortes. Les unes consistent dans les impôts tant directs qu'indirects qui sont fournis à l'État, en argent ou en nature; les autres proviennent des privilèges ou des monopoles alloués à des catégories d'individus qui exercent une influence prépondérante dans l'État.

Les premières ont pour objet de pourvoir aux dépenses publiques. Ces dépenses se sont progressivement accrues dans l'ensemble des pays civilisés, sous l'influence de l'augmentation des attributions du gouvernement et de la prolongation artificielle de l'état de guerre.

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Il a bien fallu multiplier les impôts destinés à pourvoir à des dépenses en voie d'accroissement continu, et en élever le taux jusqu'à la limite où l'excès de la taxation en diminue la productivité au lieu de l'augmenter. Depuis un siècle, les financiers ont été constamment à la recherche des moyens les plus efficaces d'attribuer à l'État une part plus forte des revenus des contribuables sans provoquer leurs résistances. Cet objectif, ils l'ont atteint en multipliant et en aggravant les impôts indirects. En France, la proportion de ces impôts « qu'on ne voit pas », en comparaison de ceux « qu'on voit » n'était au commencement du siècle que de 1 contre 3; elle est aujourd'hui de 3 contre 1 sans que les taxes perçues au moyen de la douane, sur la masse de la nation, au profit des propriétaires fonciers et de certaines catégories d'industriels, soient comprises dans cette proportion. Grâce à cet expédient, fondé sur l'ignorance de la multitude, la pompe aspirante de l'impôt a pu absorber, dans la généralité des États civilisés, un tantième de plus en plus élevé des revenus individuels. Ce tantième est évalué grosso modo en France à un cinquième environ; mais ce qu'il est impossible d'évaluer, c'est la part de chaque contribuable dans le total. Dans la plupart des cas, celui qui verse le montant de l'impôt entre les mains du fisc se borne à en faire l'avance; et cette avance il se la fait rembourser par d'autres, parfois même avec un gros intérêt. Aucun financier, si expert qu'il soit, ne peut se rendre compte de l'incidence de l'impôt, car cette incidence est diverse et variable: elle dépend de la [202] situation des personnes et de celle de l'industrie qu'elles exercent; elle varie avec les fluctuations de la concurrence à laquelle cette industrie est exposée. S'il y a des contribuables auxquels l'impôt n'enlève qu'un dixième ou une proportion moindre de leur revenu, il y en a d'autres auxquels il en confisque le tiers, la moitié et peut-être davantage. L'impôt est une masse noire. Nul ne sait et ne peut savoir pour quelle part il y contribue ni quelle part des services publics il reçoit en échange. Tandis que chacun, en achetant un produit ou un service de l'industrie privée, sait au juste quelle quantité il en reçoit et combien il la paie, tandis qu'il est assuré, en tout cas, de ne point payer une part du produit ou du service fourni à autrui, il ignore à la fois comment se répartissent les services rendus par l'État et les impôts qui servent à les rétribuer. Les uns reçoivent plus et payent moins, les autres reçoivent moins et payent plus. En vain on essaie de réformer l'assiette de l'impôt. On peut bien modifier le paiement, mais peut-on atteindre le remboursement ? Les mystères de l'incidence déjouent toutes les réformes, en appesantissant même, le plus souvent, le fardeau qu'on a voulu alléger et en allégeant celui qu'on a voulu appesantir.

Ce n'est pas tout. Tandis que les services privés sont payés de la main à la main sans être grevés d'aucuns frais de perception, il en est autrement pour les services publics. Il faut percevoir l'impôt qui les rétribue, et cette perception exige d'abord la mise en œuvre d'un personnel nombreux et des frais qui ab [203] sorbent un tantième parfois considérable des sommes perçues; ensuite, une série de servitudes infligées aux personnes et aux industries imposées. S'il s'agit d'impôts directs, le contribuable est exposé, en cas de retard, à supporter des frais hors de proportion avec le dommage causé par ce retard. S'il s'agit d'impôts indirects, les industries qui y sont assujetties se trouvent placées sous un régime spécial de réglementation et de surveillance qui en gêne l'exercice et en entrave le développement.

Ce que nous disons des impôts perçus au profit de l'État s'applique de même à ceux que les tarifs de douane protectionnistes prélèvent au profit de certaines catégories influentes d'individus, propriétaires fonciers ou entrepreneurs d'industrie. Comme beaucoup d'autres institutions, le système protecteur a eu longtemps sa raison d'être et il est devenu nuisible après avoir été utile. Il a été, en effet, le complément indispensable du régime des corporations et de l'appropriation des marchés, aussi longtemps que la limitation naturelle des débouchés et la quasi-permanence de l'état de guerre ont rendu ce régime nécessaire. Une industrie corporative ne pouvait proportionner sa production à la consommation au prix fixé par la coutume qu'à la condition d'être seule maîtresse de son marché. Toute importation de produits étrangers rompait à son détriment l'équilibre de l'offre et de la demande, et la rupture de cet équilibre n'était pas seulement nuisible aux producteurs, elle finissait par l'être aux consommateurs. Il en aurait été [204] autrement si les rapports entre les consommateurs du dedans et les producteurs du dehors avaient pu subsister d'une manière permanente. Mais l'état de guerre ayant pour effet d'interrompre fréquemment et presque toujours brusquement les relations commerciales d'un pays et parfois même d'un canton à un autre, qu'arrivait-il ? C'est que les consommateurs se trouvaient réduits à recourir à la production intérieure devenue insuffisante, et par conséquent obligés de la payer à un prix surélevé, jusqu'à ce qu'elle se fût accrue de manière à combler le vide causé par l'interruption de l'importation. Ils perdaient ainsi pendant la guerre le bénéfice qu'ils avaient pu réaliser pendant une paix, ordinairement de courte durée. La guerre venant à cesser et les relations commerciales à se rétablir, les entreprises créées ou développées sous l'influence de la hausse du prix pour combler le vide de l'importation se trouvaient de nouveau en présence des apports de l'étranger. Le marché s'encombrait, les prix baissaient jusqu'à ce que les entreprises de surcroît, suscitées par la guerre, eussent disparu. Dans cet état des choses, la prohibition des produits étrangers sur les marchés appropriés aux industries corporatives apparaissait comme une assurance de la stabilité des approvisionnements et des prix, conforme à la fois à l'intérêt des producteurs et à celui des consommateurs.

Cependant les progrès de la sécurité et des moyens de communication ont successivement étendu les débouchés de l'industrie, les guerres sont devenues [205] plus rares à mesure que l'accroissement de la puissance destructive les a rendues plus coûteuses et moins productives, les industries établies librement en dehors des marchés appropriés aux corporations ont grandi grâce à l'extension des débouchés extérieurs et à l'adoption d'une machinerie perfectionnée tandis que les industries corporatives, entravées par des règlements devenus surannés, tombaient en décadence et finissaient par disparaître. En supposant que la liberté de l'échange eût accompagné alors la liberté du travail, que tous les marchés eussent été librement ouverts à toutes les industries sans distinction d'origine, que serait-il arrivé ? C'est d'abord que la production se serait divisée et localisée suivant les aptitudes naturelles des populations et du milieu, et que toutes choses auraient pu être produites aux moindres frais, partant fournies aux consommateurs au plus bas prix possible; c'est ensuite que la stabilité des approvisionnements qui était obtenue sous l'ancien régime par l'appropriation des marchés l'eût été plus efficacement encore, par l'opération régulatrice de la concurrence. Sans doute toutes les causes de désordre n'auraient point disparu d'une manière instantanée. Les guerres et les accidents naturels qui rompent l'équilibre de la production et de la consommation au niveau du prix nécessaire auraient continué d'exercer leur influence perturbatrice. Mais il ne faut pas oublier que les progrès de l'industrie destructive ont donné aux peuples civilisés le pouvoir d'assurer la paix du monde et que [206] ceux de l'industrie productive accroissent continuellement le pouvoir de l'homme sur la nature. S'il subit encore les caprices des saisons dans la production des denrées alimentaires, il peut du moins en corriger les effets, en employant, par l'échange dans l'espace et le temps, la surabondance d'une région ou d'une année à remédier à l'insuffisance d'une autre. Il suffisait donc de compléter la liberté du travail par la liberté de l'échange pour assurer, autant que possible, la stabilité des approvisionnements et des prix.

Mais l'esprit du monopole en avait décidé autrement et des influences toutes-puissantes allaient agir à la fois pour ralentir l'opération bienfaisante du progrès industriel et livrer l'industrie à des perturbations incessantes. Lorsque les marchés locaux, appropriés aux corporations, avaient été ouverts à la concurrence, les industries indigènes s'y étaient trouvées aussitôt en lutte avec les industries de l'étranger. Les consommateurs donnant naturellement la préférence aux produits les meilleurs et les moins chers, la clientèle se partagea entre elles. S'il y avait des articles de consommation que la nature du sol et du climat ne permettait pas de produire dans le pays, et tels étaient la plupart de ceux qui étaient tirés des régions tropicales, il y en avait d'autres en grand nombre que l'industrie indigène fournissait déjà. Dans cette situation, l'exclusion de la concurrence étrangère lui était, sans aucun doute, immédiatement avantageuse. En empêchant l'importation des produits du dehors, l'indus [207] trie indigène, quelle que fût sa capacité productive, restait seule à pourvoir à la demande de la consommation. Cette demande dépassant l'offre de tout le montant de l'approvisionnement fourni par l'étranger, les prix s'élevaient et procuraient des profits extraordinaires aux entreprises existantes et à celles qui s'empressaient de s'établir. De grosses fortunes s'improvisaient ainsi aux dépens des entreprises étrangères, dont la clientèle était confisquée, et au détriment des consommateurs, qui étaient obligés de payer des prix surélevés par la rupture de l'équilibre entre l'offre et la demande. Cependant, ces profits extraordinaires, que procurait l'établissement ou l'exhaussement des tarifs douaniers, ne manquaient pas d'attirer l'esprit d'entreprise et les capitaux, la production s'augmentait, les prix baissaient et les profits avec eux; il arrivait même le plus souvent que l'appât de la prime suscitée par la confiscation de la clientèle des entreprises étrangères déterminât un apport excessif de l'esprit d'entreprise et des capitaux aux industries protégées, et qu'une crise de surproduction enlevât aux industriels une partie des bénéfices que cette prime leur avait valus, jusqu'à ce que la ruine des entreprises surabondantes eût rétabli l'équilibre de la production et de la consommation. A quoi il faut ajouter que la confiscation de la clientèle des entreprises étrangères manquait rarement de provoquer des représailles. Les nations qu'elle atteignait y répondaient par une mesure analogue; elles confisquaient à leur tour la clientèle des industries d'exportation, [208] c'est-à-dire des industries les plus vivaces de la nation qui leur avait infligé ce dommage.

En résumé, le système qualifié de protecteur a établi sur les consommateurs un impôt égal à la différence des prix qu'ils sont obligés de payer aux producteurs protégés et de ceux qu'ils payeraient sous un régime de liberté commerciale. Mais ce n'est là que le moindre des dommages que ce système inflige à la généralité des nations, unies désormais au dépit des barrières douanières par les liens multiples de l'échange. Nous allons voir que l'impôt de la protection est peut-être le plus lourd et le plus malfaisant de tous, en ce qu'il contribue, plus qu'aucun autre, à augmenter les risques de l'industrie.

 


 

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CHAPITRE VI. L'ACCROISSEMENT DES RISQUES DE LA PRODUCTION ET SES CAUSES.

Risques qui s'ajoutent aux charges de la guerre, de l'extension des attributions de l'Etat et de la production. - Accroissement de l'influence perturbatrice de la guerre. - Perturbations causées par l'instabilité des impôts et, en particulier, des tarifs de douane. Effets opposés des remaniements des tarifs dans le sens du libre échange et dans le sens de la protection. Que les premiers produisent des effets analogues à ceux de l'introduction d'une machine perfectionnée. Que les seconds déterminent, au contraire, un recul de l'industrie.

Aux charges positives et évaluables qu'infligent à la généralité des peuples civilisés, la prolongation artificielle de l'état de guerre, l'extension progressive des attributions du gouvernement et la protection des intérêts politiquement prépondérants, se joignent des risques, qui rendent de plus en plus instables et précaires la situation de l'ensemble des branches de la production et la condition de la multitude à laquelle elles fournissent ses moyens d'existence.

L'influence perturbatrice de la guerre s'est accrue dans la mesure même de l'extension de la sphère des échanges. A l'époque où les marchés étaient morcelés, et le plus souvent sans communications entre eux, où les débouchés de la plupart des industries ne [210] dépassaient pas les limites d'une province ou même d'un canton, où le commerce international n'existait encore qu'à l'état de germe, la guerre ne causait communément que des perturbations locales. Si la population du théâtre de la guerre endurait les pires souffrances, les maux qui l'accablaient n'avaient aucune répercussion dans le reste du pays, à plus forte raison à l'étranger. Il en est autrement depuis que le commerce a relié et solidarisé les intérêts des peuples civilisés. Il s'est créé un « État économique » qui va s'étendant sur toute la surface du globe et dont toutes les parties souffrent quand une seule est atteinte. La guerre interrompt d'abord le commerce entre les belligérants; elle établit une double prohibition, qui ferme les débouchés qu'une portion plus ou moins grande de la population de chacun des deux pays trouvait dans l'autre. Voilà donc, des deux côtés, des milliers et parfois des centaines de milliers d'individus, privés des revenus, sous forme de profits, d'intérêts, de rentes et de salaires, qui constituaient leur pouvoir d'achat de toute sorte de produits et de services. Voilà, en conséquence, les débouchés des industries qui leur fournissaient ces produits et ces services entamés à leur tour, et la population à laquelle ces industries procuraient ses moyens d'existence, privée d'une partie de ses revenus, partant de son pouvoir d'achat, et par répercussions successives, cette diminution de revenus et de pouvoir d'achat s'étendant à toutes les branches de la production et à tous ceux qui en vivent. Elle ne s'arrête pas aux [211] frontières et elle atteint dans leurs moyens d'existence les populations de tous les pays en relations directes ou indirectes avec les belligérants. C'est ainsi qu'une guerre qui éclate en Europe ou en Amérique cause dans les échanges une perturbation dont les effets sont ressentis jusque dans les régions les plus reculées des autres parties du globe.

A la vérité, toute guerre, en occasionnant des dépenses extraordinaires et d'une nature spéciale, agrandit temporairement les débouchés de certaines catégories d'industries, telles que celles qui fournissent les munitions et les approvisionnements nécessaires aux armées en campagne. L'extension soudaine de ces débouchés provoque une hausse des prix, de même que la fermeture ou le rétrécissement des autres avait provoqué une baisse: ici des fortunes s'improvisent, tandis que là s'accumulent les ruines. Le rétablissement de la paix ne met que lentement fin à ce désordre. Les relations commerciales que la guerre a rompues tendent à se renouer, mais, dans l'intervalle, la place a été prise par des concurrents et il faut lutter pour la reconquérir. Il se passe longtemps avant que les échanges aient retrouvé quelque stabilité et que la production puisse de nouveau se remettre en équilibre avec la consommation au niveau du prix nécessaire.

Cet équilibre, qui détermine le juste prix des choses, il est de même incessamment troublé pendant la paix par l'instabilité des impôts, et, en particulier, des tarifs de douane. Quand un gouvernement [212] établit un nouvel impôt ou augmente un impôt existant, il rétrécit inévitablement le débouché de l'industrie imposée. L'impôt s'ajoute aux frais de la production et nécessite une élévation correspondante du prix du marché. Si la concurrence de quelque article similaire empêche cet exhaussement du prix, les profits s'abaissent et avec eux le pouvoir d'achat des producteurs, le débouché qu'ils offrent aux autres industries se trouvant ainsi diminué. Le prix des produits et des services de ces industries s'abaisse jusqu'à ce que l'offre s'en soit réduite dans la proportion de la demande. Si, comme il arrive toujours, finalement, le prix du marché s'élève au détriment des consommateurs, ceux-ci voient de même s'abaisser leur pouvoir d'achat, et il en résulte une variation analogue. Dans le cas, de plus en plus rare, - où un impôt vient à être supprimé, le débouché s'étend au contraire, et provoque une série de variations en sens opposé. C'est pourquoi des impôts stables, si mal assis qu'on les suppose, sont moins dommageables que des impôts mieux répartis, — en admettant que l'on puisse connaître les incidences d'un impôt, mais sujets à des changements fréquents.

Cette instabilité des débouchés que cause la mobilité des impôts, est surtout produite par les tarifs de douane. Tous les États civilisés ou prétendus tels sont entourés de barrières douanières établies à la fois, sauf en Angleterre, en vue de la fiscalité et de la protection. Dans un grand nombre de pays, il existe [213] en outre, des douanes intérieures, des octrois, qui fournissent aux communes urbaines la plus grosse part de leurs revenus. Toutes ces barrières sont mobiles tantôt on les élève pour subvenir aux besoins du fisc ou pour donner satisfaction aux intérêts protectionnistes, tantôt on les abaisse. Chacun de ces changements du niveau des tarifs détermine une série de perturbations dans les débouchés de la généralité des industries.

Nous avons assisté depuis un demi-siècle à deux grands remaniements des tarifs douaniers, l'un dans le sens libre-échangiste, l'autre dans le sens protectionniste. Lorsque l'Angleterre eut simplifié son tarif et remplacé son régime de protection par un régime purement fiscal, les autres nations suivirent dans quelque mesure son exemple. Il se produisit alors une perturbation temporaire un certain nombre d'entreprises mal situées ou imparfaitement outillées succombèrent, par suite de l'abaissement des tarifs qui les protégeaient; mais, comme dans le cas de l'introduction d'une machine nouvelle, cette perte partielle et locale ne tarda pas à être compensée, et au delà, par un gain général provenant de l'extension du débouché de la consommation. En effet, l'abaissement des tarifs, en permettant d'obtenir à meilleur marché les articles dégrevés, augmentait d'autant le pouvoir d'achat des consommateurs. S'ils payaient moins cher les denrées alimentaires, ils pouvaient acheter une quantité plus considérable, non seulement de ces denrées, mais encore des articles du [214] vêtement, du logement, etc. Les débouchés des unes et des autres s'agrandissaient en conséquence. Les industries qui les produisaient bénéficiaient d'abord d'une hausse des prix déterminée par l'accroissement de la demande; ensuite, l'esprit d'entreprise et les capitaux y étant attirés par l'exhaussement des prix, partant des profits, leur production se développait et les prix ne tardaient pas à baisser au niveau du taux nécessaire. Quoique limitée et partielle, l'application de la politique du libre-échange, tout en supprimant un certain nombre de vieilles entreprises comme le progrès industriel supprime un certain nombre de vieux outils, produisait des résultats identiques à ceux du perfectionnement de la machinerie elle profitait à tous les membres de la société en leur double qualité de consommateurs et de producteurs. A titre de consommateurs, ils voyaient s'augmenter leur pouvoir d'achat par l'abaissement des prix; à titre de producteurs ils voyaient s'étendre les débouchés ouverts à leur esprit d'entreprise, à leurs capitaux et à leur travail, et cette extension des débouchés de la production engendrer à son tour un accroissement général des profits, des intérêts et des salaires, constitutifs du pouvoir d'achat.

L'évolution qui s'est opérée ensuite dans le sens de la protection, sous la pression combinée des besoins de la fiscalité et des appétits du monopole, a eu pour effet immédiat, comme la précédente, de causer une perturbation universelle des débouchés et des prix, mais, au lieu d'être compensée et au delà [215] par l'agrandissement des débouchés, elle a été aggravée par leur rétrécissement.

La perturbation des débouchés et des prix s'explique aisément. Quand les États-Unis ont commencé cette évolution rétrograde, en exhaussant leur tarif après la guerre de la Sécession, les industries de l'Angleterre, de la France, de l'Allemagne et des autres pays qui fournissaient aux consommateurs américains des cotonnades, des lainages, des machines, etc., ont dû augmenter leurs prix dans la mesure de l'exhaussement du tarif. Cette augmentation diminuait d'autant le pouvoir d'achat des consommateurs. Deux cas pouvaient ici se présenter: ou les consommateurs auraient continué d'acheter la même quantité des articles surtaxés, mais dans ce cas ils n'auraient pu acheter qu'une moindre quantité des autres, ce qui eût restreint le débouché, partant la production de ceux-ci, et abaissé, avec elle, les revenus et le pouvoir d'achat des producteurs. Ou ils auraient diminué leurs achats des articles surtaxés. En fait, l'abaissement du pouvoir d'achat des consommateurs américains a eu pour effet de réduire leur consommation d'articles de toute sorte, mais principalement de ceux de provenance étrangère. La conséquence de ce resserrement du débouché américain, a été d'obliger les industries européennes à réduire leur production, à mettre en œuvre moins de capital et de travail, à distribuer moins de revenus aux capitalistes et aux ouvriers engagés dans leurs entreprises. Ces capitalistes et ces ouvriers, dont les revenus étaient dimi [216] nués, parfois même supprimés, perdant ainsi tout ou partie de leur pouvoir d'achat, les industries qui contribuaient à leur approvisionnement voyaient, à leur tour, se resserrer leur débouché; elles restreignaient leur production et distribuaient moins de revenus. L'exhaussement du tarif des États-Unis causait donc en Europe une série de perturbations et de dommages qui s'étendaient, de proche en proche, à toutes les branches de la production.

Mais ces perturbations et ces dommages infligés, d'une part, aux consommateurs américains, d'une autre part aux producteurs européens, n'ont-ils pas été compensés par le développement extraordinaire que le régime de la protection a provoqué dans l'industrie des États-Unis? Voilà ce qu'il s'agit maintenant d'examiner.

Il faut bien remarquer que cette compensation que fournit le régime de la protection ne va point à ceux-là qui en supportent les dommages. Si l'établissement de ce régime aux États-Unis y a élevé, momentanément du moins, les profits et les salaires, s'il y a édifié des fortunes colossales, il n'a apporté en Europe aucune compensation appréciable aux capitalistes et aux ouvriers dont l'exhaussement du tarif américain a resserré les débouchés, et qu'il a réduits, les uns à la faillite, les autres à la misère. On peut en dire autant, à la vérité, des effets de l'introduction. d'une machine nouvelle sur les propriétaires du vieil outillage, et sur les ouvriers qui le mettent en œuvre. Seulement, tout en causant un dommage temporaire [217] et partiel, la machine nouvelle détermine un accroissement général et permanent de la puissance productive de l'homme, partant de ses moyens d'acquisition. du bien-être. En est-il de même de la machine protectionniste? L'examen des effets successifs qu'elle a produits aux États-Unis, et qu'elle produit dans tous les pays où elle est introduite, nous édifiera à cet égard.

En surtaxant les produits de l'industrie étrangère et en provoquant une hausse correspondante du prix de ces produits, le tarif protectionniste de M. Morrill, aggravé plus tard par M. Mac Kinley, permettait à ceux qui en entreprenaient la production aux ÉtatsUnis, de réaliser des profits extraordinaires. L'esprit d'entreprise, les capitaux et le travail ont été attirés. de préférence dans cette direction, soit qu'ils aient abandonné des industries moins rémunératrices, soit qu'ils aient été importés d'Europe. C'est cette dernière éventualité qui s'est principalement réalisée. L'élévation du tarif a déterminé un accroissement sensible de l'immigration des capitaux et du travail. La production des articles manufacturés, des machines, etc., s'est rapidement et considérablement accrue, en déterminant une baisse progressive des prix. Cependant, dans l'intervalle, les entrepreneurs et les capitalistes ont pu réaliser des profits de monopole, et les salaires ont pu atteindre un niveau élevé sous l'influence de l'accroissement soudain de la demande du travail. Ç'a été l'âge d'or de la protection. Mais cet âge d'or a été de courte durée. A mesure que les [218] entreprises se multipliaient, la concurrence faisait tomber les prix, et telle avait été l'impulsion déterminée par les énormes bénéfices que l'élévation du tarif avait procurés au début, que la production finit par dépasser la demande de la consommation au niveau du prix nécessaire. Il y eut alors surproduction, avilissement persistant des prix, baisse des profits et des salaires. A ce mal, il n'y avait que deux remèdes la réduction de la production au niveau de la demande du marché intérieur, ou l'acquisition d'un débouché au dehors. Le premier de ces remèdes impliquait la diminution du nombre des entreprises et des revenus qu'elles distribuaient, l'abaissement du pouvoir d'achat des entrepreneurs, des capitalistes et des ouvriers, partant le resserrement des débouchés qu'ils offraient à la généralité de la production; d'où une crise, laquelle devait se prolonger jusqu'à ce que le personnel atteint par la réduction des entreprises eût trouvé d'autres emplois, et récupéré son pouvoir d'achat. Le second remède, savoir l'acquisition au dehors d'un débouché suffisant pour absorber la surproduction, trouvait un obstacle insurmontable dans le système protecteur lui-même. En effet, la plupart des produits dont ce système surélève les prix sont des matériaux de production: la laine est la matière première du fil, le fil est celle du tissu, le tissu celle des vêtements confectionnés. Par suite de cette augmentation artificielle de leurs prix de revient, les produits des pays de protection ne peuvent, à moins de circonstances exceptionnel [219] les, soutenir la concurrence de ceux des pays de libre-échange ou de moindre protection, sur les marchés tiers. C'est ce qui est arrivé à l'industrie américaine, lorsqu'elle a essayé de supplanter l'industrie européenne sur les marchés de l'Amérique du Sud. Malgré les traités de commerce dont les politiciens protectionnistes faisaient grand étalage, elle n'y a obtenu qu'une part insignifiante de clientèle. Elle a donc été réduite à se contenter presque exclusivement du marché intérieur. Or, ce marché, si étendu qu'il soit, est naturellement plus limité que le marché général. Cela étant, de deux choses l'une, ou il faut réduire le nombre des entreprises pourvues d'un outillage perfectionné et installées conformément au principe de la division du travail, et empêcher, par l'établissement d'un monopole syndical, l'établissement d'entreprises concurrentes, ou il faut renoncer à l'emploi d'un puissant outillage et d'une division. du travail économique.

Dans le premier cas, les prix de revient peuvent être maintenus aux taux que comporte l'état progressif de la machinerie; dans le second, ils doivent s'élever en raison de l'impossibilité de conserver un outillage trop puissant et une division du travail trop étendue, en présence d'un débouché limité et d'une concurrence illimitée. Mais dans les deux cas, à quoi aboutit le système protecteur? A un exhaussement du prix des produits, partant à un abaissement du pouvoir d'achat de la généralité des consommateurs, et à un resserrement du débouché de la généralité [220] des producteurs, entraînant de même, par la diminution de la somme de leurs revenus, celle de leur pouvoir d'achat ou de consommation.

Si l'établissement d'un régime de libre-échange produit des effets analogues à ceux de l'introduction d'une machine perfectionnée, le retour à un régime de protection détermine au contraire un mouvement de recul, une diminution de la puissance de production et des moyens de consommation. Et ce recul et cette diminution sont accompagnés de perturbations et de dommages qui aggravent les risques de la généralité des industries, et rendent de plus en plus précaire la condition de la multitude à laquelle elles fournissent ses moyens d'existence. C'est principalement à cette cause qu'il faut attribuer la crise persistante qui sévit dans tous les pays rattachés et solidarisés par les liens de l'échange, depuis que la plupart des États de l'Europe, suivant l'exemple des ÉtatsUnis, sont revenus au régime de la protection.

 


 

[221]

CHAPITRE VII. L'ACTION PERTURBATRICE DU MONOPOLE DE LA PRODUCTION DE LA MONNAIE.

Perturbations causées par le monopole gouvernemental du monnayage. Rôle de la monnaie. Nécessité de la stabilité de sa valeur. Fluctuations naturelles de la valeur des métaux précieux. Comment le monopole du monnayage aggrave celles de la valeur de la monnaie - L'altération des monnaies sous l'ancien régime. Qu'elle a été perfectionnée sous le nouveau par l'invention du papier-monnaie. Fondement de la valeur du papier-monnaie. Causes de ses variations et de sa chute. Instabilité générale du régime monétaire des nations civilisés, perturbations et risques qu'elle engendre.

Que les risques qui pèsent sur la production, quelle qu'en soit la source, sont principalement supportés par le capital et déterminent l'exhaussement du taux nécessaire de sa rétribution.

Aux causes de perturbation qui viennent d'être analysées, il faut joindre l'instabilité de la monnaie sous le régime du monopole du monnayage.

Nous n'avons pas à rappeler ici que la monnaie est l'instrument indispensable de l'échange, en се qu'elle permet de le diviser en deux parties, la vente. et l'achat. On échange les choses que l'on produit contre de la monnaie, c'est la vente. On échange la monnaie contre les choses dont on a besoin, c'est l'achat. La monnaie est donc un équivalent. C'est, en même temps, une mesure. On rapporte les valeurs [222] de toutes les choses échangeables à celle de l'instrument choisi comme équivalent, le franc, la livre sterling, le mark, etc. Or, la qualité essentielle d'un équivalent et d'une mesure, c'est la stabilité. Du moment où la valeur de l'instrument monétaire varie, toutes les transactions et, en particulier, les opérations à terme, deviennent incertaines. Si j'échange une certaine quantité de blé, de laine ou de toute autre marchandise contre 100 francs et si le pouvoir d'échange de ces 100 francs est sujet à s'accroître ou à diminuer du jour au lendemain, cette éventualité d'un accroissement ou d'une diminution se traduit par un risque, risque de perte pour moi si ce pouvoir s'abaisse, risque de perte pour mon acheteur, s'il s'élève. Mais ce risque s'aggrave singulièrement lorsqu'il s'agit d'une opération à terme. Si je vends une marchandise payable dans trois mois, il me sera impossible de savoir quelle quantité de valeur je recevrai en échange, cela dépendra des variations de la monnaie. Si le pays est sous le régime du papier-monnaie, il se pourra que je reçoive 25 p. 100 ou 50 p. 100 de moins que la somme sur laquelle j'ai compté en faisant mon opération. A plus forte raison le risque s'élèvera-t-il lorsqu'il s'agira d'un prêt à long terme. Je serai, en conséquence, obligé d'augmenter le taux de l'intérêt d'une prime destinée à couvrir la dépréciation éventuelle de l'instrument monétaire, et cette prime pourra s'élever à un taux qui rende les prêts à long terme presque impossibles.

L'expérience a déterminé les peuples civilisés à [223] choisir de préférence comme instruments monétaires l'or et l'argent, à cause de leurs qualités physiques de durabilité, de divisibilité et de transportabilité, et de leur qualité économique de stabilité de valeur. Cette stabilité de valeur provient surtout de leur durabilité. Résistant mieux que la plupart des autres métaux à l'action du temps, ils s'accumulent de telle sorte que leur production annuelle n'ajoute jamais au stock existant qu'une quantité relativement faible. Les variations qu'elle subit n'influent, en conséquence, que d'une manière peu sensible et ordinairement assez lente sur la valeur de la masse. Néanmoins, cette valeur varie; elle a baissé notamment dans de fortes proportions après la découverte du nouveau monde, et de nos jours encore la valeur de l'or et, en dernier lieu, celle de l'argent, ont subi des fluctuations considérables.

Ces fluctuations de la valeur des métaux monétaires n'auraient toutefois engendré qu'un risque d'importance secondaire si les gouvernements ne s'étaient point emparés du monopole de la production de la monnaie, en raison du profit élevé et assuré que ce monopole pouvait leur procurer. Comment ont-ils procédé ? Ils ont obligé leurs sujets à se servir exclusivement de leur monnaie à l'exclusion de toute autre. Tantôt ils se procuraient eux-mêmes les métaux qui en constituaient la matière première, tantôt ils se bornaient à monnayer ceux qu'on leur apportait, en prélevant un droit de fabrication auquel s'ajoutait un impôt dit droit de seigneuriage. La valeur de la monnaie, de [224] même que le prix courant de toute autre marchandise, devait donc couvrir: 1° le coût de la matière première, or ou argent (ou bien encore cuivre ou bronze pour le service des petits échanges), contenue dans chaque pièce; 2o le montant des frais de fabrication; 3o le bénéfice que le roi ou le seigneur prétendait tirer de son monopole, quand il l'exploitait lui-même, ou le droit de seigneuriage qu'il percevait, quand il se bornait à monnayer les métaux apportés à son atelier monétaire, comme il transformait en farine le blé apporté à son moulin ou le raisin apporté à son pressoir. Sa tendance naturelle était d'élever au plus haut point possible son bénéfice de monopole ou son droit de seigneuriage, mais il en est encore de la monnaie comme des autres marchandises: le prix auquel elle s'échange sur le marché et qui consiste dans la quantité des choses qu'elle achète, ce prix ne se fixe point au gré des convenances de l'une des deux parties en présence; il est déterminé par la loi naturelle de la valeur, et il dépend de la proportion des quantités offertes à l'échange. Cette loi, les souverains, rois ou seigneurs en possession du monopole du monnayage, ou l'ignoraient ou se refusaient à en tenir compte. S'ils s'étaient contentés d'un bénéfice de monopole ou d'un droit de seigneuriage modéré et fixe, leur monnaie n'aurait subi d'autres variations. que celles de la valeur des métaux qui en formaient la matière première, et ces variations n'auraient réagi qu'avec lenteur et sans causer de perturbations désastreuses, sur l'instrument des échanges. Mais [225] pressés, comme ils l'étaient d'habitude, par leurs besoins d'argent, surtout depuis que leur industrie principale, la guerre, était devenue de plus en plus. coûteuse et de moins en moins productive, ils n'ont pas manqué d'abuser de leur monopole. Les opérations auxquelles ils se sont livrés pour en augmenter le rendement, sans se préoccuper du dommage que ces opérations infligeaient aux consommateurs de monnaie, forment un long et peu édifiant chapitre de l'histoire financière de l'ancien régime [6]. Celle à laquelle ils ont eu le plus souvent recours a consisté à retirer la monnaie en circulation et à la refondre, en diminuant la quantité de métal précieux contenue dans chaque pièce.

S'ils s'étaient bornés à remettre dans la circulation le même nombre de pièces, en s'interdisant de monnayer l'excédent de métal provenant de la refonte, la valeur de l'instrument monétaire se serait peut-être maintenue sans altération. Du moins, il en a été ainsi de nos jours, lorsque le titre des monnaies divisionnaires d'argent, dont le gouvernement se réserve l'émission, a été abaissé. Mais que faisaient les gouvernements de l'ancien régime ? Soit ignorance soit cupidité, ils se servaient du métal qu'ils avaient retiré de la refonte pour fabriquer et émettre une quantité supplémentaire de la monnaie affaiblie. Alors, la loi naturelle de la valeur ne manquait pas d'agir, en dépit de tous les règlements et des châtiments [226] auxquels s'exposaient les gens qui dépréciaient la monnaie du roi ou du seigneur: la valeur d'échange de la monnaie baissait et elle finissait par tomber au niveau de la valeur de la quantité diminuée du métal précieux contenu dans les pièces. C'était là heureusement une limite au-dessous de laquelle elle ne pouvait descendre. Cependant, soit que les gouvernements diminuassent le poids ou altérassent la qualité de leur monnaie, soit que la clameur populaire les obligeât ensuite à revenir à la monnaie forte, les variations que ces opérations frauduleuses causaient dans le pouvoir d'échange de l'instrument monétaire engendraient un risque qui jetait une perturbation presque continuelle dans les échanges.

Ce monopole, dont les gouvernements de l'ancien régime avaient abusé, on a cru le corriger et le rendre inoffensif en le restreignant à la frappe de la monnaie et en abaissant, en supprimant même le prix de la fabrication. En Angleterre, le monnayage du métal servant d'étalon monétaire est devenu gratuit; ailleurs, le prix en est fixé à un taux qui ne couvre pas même les frais de la frappe. La monnaie auxiliaire seule, dont le gouvernement se réserve l'émission qu'il limite selon son appréciation des besoins de la circulation, lui procure un bénéfice d'ailleurs de peu d'importance.

Quant à l'émission de la monnaie étalon, elle a été abandonnée, sans restriction, au public lui-même, et rendue libre et illimitée, en sorte que la valeur de l'instrument monétaire ne peut jamais s'élever d'une [227] manière appréciable au-dessus de celle du métal dont il est fait ni tomber au-dessous.

C'était un progrès sans doute, bien que la valeur des métaux précieux n'ait qu'une stabilité imparfaite, et ce progrès eût atténué sinon fait disparaitre les effets nuisibles du monopole du monnayage, si l'invention du papier-monnaie n'était intervenue pour rendre ce monopole plus dommageable aux consommateurs de monnaie qu'il ne l'avait été à aucune époque de l'ancien régime. Qu'est-ce que le papier-monnaie ? C'est une monnaie dont l'étoffe n'a aucune valeur intrinsèque. D'où vient donc la valeur qu'elle possède et qui parfois égale et même dépasse celle de la monnaie métallique? Elle réside, d'une part, dans un gage matériel, savoir dans la richesse de la nation sur laquelle le gouvernement prélève annuellement la somme nécessaire pour pourvoir à ses dépenses et remplir ses engagements; d'une autre part, dans un gage moral: la croyance à son honnêteté et à la stabilité de son existence. Cette confiance est toutefois rarement entière et elle est presque toujours trompée. Car la morale des gouvernements diffère essentiellement de celle dont ils imposent l'observation à leurs sujets.

Cette différence se manifeste visiblement dans leur façon d'utiliser l'invention de la monnaie de papier. C'est d'ordinaire lorsqu'ils ne possèdent pas un crédit suffisant pour recourir à l'emprunt ou bien encore lorsqu'ils ne pourraient emprunter qu'à un taux ruineux, qu'ils émettent du papier-monnaie. A ne considérer que ses qualités physiques de [228] divisibilité, de transportabilité, etc., la monnaie de papier est préférable, surtout pour les échanges de quelque importance, à la monnaie de métal. En outre, elle peut être produite à peu de frais. Son prix de revient n'est qu'une fraction insignifiante de son prix courant, autrement dit de sa valeur d'échange. Ses frais de production comprennent néanmoins autre chose. que les frais d'acquisition du papier, d'impression ou de gravure de billets. Ils comprennent ceux de la garantie de sa valeur. Si la monnaie de papier ne porte pas, comme la monnaie métallique sa valeur avec elle, il faut cependant que cette valeur existe quelque part et qu'elle soit réalisable. Il faut aussi que le pouvoir d'échange que la monnaie de papier tire de cette valeur existante qui garantit la sienne, soit stable, que sa stabilité soit égale et, s'il se peut même, supérieure à celle de la monnaie métallique.

Au premier abord, il semblerait qu'un gouvernement fût mieux en mesure qu'aucune institution particulière de gager abondamment et sûrement la monnaie de papier. Ne dispose-t-il pas souverainement d'une portion, demeurée jusqu'à présent illimitée, des ressources de la nation? Seulement, ce gage, si important et assuré qu'il soit, a le défaut de n'être point réalisable dans le temps, le lieu et sous la forme qui conviennent aux détenteurs du papier gagé. De plus, le gouvernement qui le possède aujourd'hui peut en être dépossédé demain. S'il succombe à l'accident mortel d'une révolution ou d'une guerre, son successeur peut se refuser à accepter l'héritage de [229] son papier-monnaie. C'est ce qui est arrivé notamment aux États-Unis après la chute du gouvernement sécessionniste des États du Sud.

De même, on pourrait croire qu'un gouvernement ayant pour mission de garantir la sécurité publique dans laquelle est comprise celle des échanges, devrait être le plus sûr garant de la stabilité de la valeur de l'instrument monétaire. Mais nous venons de voir qu'aucun gouvernement n'est assuré lui-même de son existence; à quoi il faut ajouter que ceux qui ont recours au papier-monnaie se trouvent presque toujours dans une situation précaire. D'ailleurs, ils n'ont pour la plupart qu'une notion confuse de leurs devoirs, et le pouvoir souverain qu'ils exercent sous le contrôle trop souvent illusoire des représentants de la nation, quand la nation a des représentants, leur permet d'user et d'abuser du monopole du monnayage du papier, suivant leurs besoins particuliers, sans se préoccuper des dommages qu'ils infligent aux consommateurs de monnaie.

On sait comment ils procèdent. Quand ils jugent nécessaire de recourir à cette ressource commode, ils émettent soit directement, soit par l'intermédiaire d'une banque qualifiée de nationale, de la monnaie de papier, non convertible en espèces métalliques, en imposant au public l'obligation de l'accepter et, parfois même, en édictant des pénalités contre ceux qui refusent de la recevoir au pair des espèces. Qu'arrive-t-il alors? Si le public a pleine confiance dans l'honnêteté et la durée du gouvernement, il consent à [230] accepter son papier au pair, et ceci d'autant plus volontiers que le papier est, pour les gros et moyens échanges, préférable au métal; mais comme, en tous pays, la quantité existante de monnaie se trouve toujours à peu de chose près au niveau de la demande, cette émission d'une quantité supplémentaire fait baisser le pouvoir d'échange de la totalité et détermine, en conséquence, l'exportation de la monnaie métallique dans les pays où elle a conservé tout son pouvoir, ou l'accumulation et la mise en réserve de cette monnaie pour l'époque où le retrait éventuel du papier le lui aura fait recouvrer.

Chaque émission de papier-monnaie fait ainsi disparaître de la circulation une somme égale de monnaie métallique. Aussi longtemps que la quantité émise ne dépasse pas celle de la monnaie métallique qui existait auparavant, il se peut, si la confiance. dans le gouvernement émetteur est entière, que l'instrument monétaire ne subisse aucune dépréciation. Mais, lorsque les besoins du gouvernement continuant à s'accroître, il émet plus de papier que n'en demande la circulation, la dépréciation commence, et quoi qu'il fasse pour l'arrêter, elle va croissant à mesure que les émissions se multiplient. A l'époque où les gouvernements en étaient réduits à falsifier la monnaie métallique, la dépréciation s'arrêtait à la limite de la valeur du métal précieux contenu dans les pièces affaiblies. Depuis l'invention du papier-monnaie, elle n'a plus de limite..

Si le gouvernement émetteur n'inspire pas une [231] confiance entière, son papier-monnaie subit dès le début une dépréciation correspondant à la prime du risque qu'appréhende le public, et il chasse de la circulation la monnaie métallique d'autant plus rapidement que cette dépréciation est plus forte.

Quand donc on examine la situation que le droit d'émettre du papier-monnaie, inhérent au monopole gouvernemental de la production de la monnaie, a faite aux consommateurs de cet instrument nécessaire de la circulation, on s'aperçoit que cette situation s'est aggravée au lieu de s'améliorer, qu'ils sont exposés aujourd'hui à des perturbations plus profondes et à des dommages plus grands qu'ils ne l'étaient à l'époque où l'altération des monnaies métalliques était la ressource ordinaire des souverains dont les dépenses venaient à dépasser les recettes et auxquels manquait la ressource du crédit pour combler leurs déficits.

Cependant les variations de l'étalon monétaire, les perturbations et les dommages dont elles sont la source, ne proviennent point seulement du papier-monnaie. Elles ont une cause générale qui réside dans l'attribution confiée aux gouvernements d'imposer l'emploi de leur monnaie à l'exclusion de toute autre. Chaque pays a sa monnaie particulière, dont l'emploi est obligatoire, car elle possède seule le pouvoir libératoire, c'est-à-dire le pouvoir exclusif d'acquitter les dettes sans qu'il soit permis de la refuser. Les uns ont pour étalon monétaire l'or, les autres l'argent, d'autres encore le papier-monnaie. La valeur de chacun de ces étalons qui servent de mesure et [232] d'équivalent à tous les échanges dans l'espace et le temps, est sujette à varier et varie continuellement. Au moment où nous sommes, la valeur de l'or semble avoir une certaine stabilité quoique l'accumulation de ce métal dans les banques nationales transformées, sous la pression des gouvernements, en trésors de guerre, ait eu, selon toute apparence, pour effet de le faire hausser. L'argent, au contraire, a subi, en quelques années, une dépréciation de moitié; enfin, la valeur du papier-monnaie éprouve des fluctuations incessantes, et, en même temps, différentes, d'un pays à un autre. L'effet de ces variations qui se répercutent dans toute l'étendue de la communauté civilisée, et qui se manifestent par les perturbations des changes, est de rendre incertaines toutes les transactions dans l'espace et le temps. C'est un risque à ajouter à ceux qui proviennent des guerres, des changements dans l'assiette des impôts et des modifications fiscales, protectionnistes ou même libre-échangistes, des tarifs de douane.

Ces risques ne constituent sans doute qu'une partie des risques généraux qui pèsent sur la production et des risques particuliers qui dérivent de la nature plus ou moins aléatoire de chaque industrie; mais cette partie n'en est pas moins considérable et, loin de diminuer, elle va croissant tous les jours. Qui la supporte ? C'est avant tout le capital engagé dans la production. I supporte le dommage résultant de la fermeture ou du rétrécissement des débouchés, par la guerre, l'établissement d'un nouvel impôt, le [233] relèvement d'un tarif de douane, les fluctuations de l'étalon monétaire, et ce dommage n'est plus seulement. local, il s'étend à mesure que l'échange solidarise davantage les intérêts des différents peuples. A son tour, le travail en subit l'inévitable contre-coup les emplois qui lui sont ouverts diminuent en nombre, chaque fois qu'un débouché vient à se fermer ou à se rétrécir; une partie du personnel des entreprises existantes est alors réduite à chômer jusqu'à ce qu'elle ait trouvé d'autres emplois, et les salaires baissent. Mais le travail n'est atteint qu'après le capital. Dans le cours ordinaire des choses, il ne ressent point les variations que subissent les prix et qui se répercutent immédiatement sur la rétribution du capital d'entreprise, profit ou dividende. Et non seulement le capital subit ces variations mais il en garantit le travail, en lui fournissant d'une manière anticipative et assurée sa part dans les résultats de la production. Les risques l'atteignent ainsi doublement comme capital d'entreprise et comme capital d'assurance. Or, ces risques doivent être couverts par une prime dont l'élévation se mesure sur la leur pour que la production puisse subsister et cette prime augmente d'autant la part nécessaire du capital dans le produit, au détriment de la rétribution du travail.

Que résulte-t-il de là en définitive ? C'est que l'abaissement des risques de la production, et, par conséquent, de la prime nécessaire pour les couvrir, apparait comme un des facteurs principaux de la solution de ce qu'on a appelé la question sociale.

 


 

[234]

CHAPITRE VIII. LA CONDITION ACTUELLE DES DIFFÉRENTES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ.

Les oisifs. Les fonctionnaires. Les capitalistes et les entrepreneurs d'industrie. Que ceux-ci ne reçoivent que la rétribution nécessaire à la couverture des risques de l'industrie. Les ouvriers. Causes qui ont fait obstacle à l'amélioration de leur condition depuis l'avènement du progrès industriel et de la liberté du travail. Ce qu'elle était sous le régime de l'esclavage et du servage. Nécessité de remplacer l'assurance imposée par l'assurance libre. -Les avantages et les charges de la liberté. Obstacles qui empêchaient l'ouvrier de profiter des avantages, en lui laissant les charges. Inégalité de sa situation vis-à-vis de l'acheteur du travail. - Abaissement excessif du salaire et exagération de la durée de la journée. Le paupérisme et la charité publique. Causes qui ont agi pour relever la condition de la classe ouvrière. La guerre industrielle. Sa tactique et ses conséquences.

Après avoir analysé les causes qui ont amoindri dans une large mesure les résultats bienfaisants des progrès de la puissance productive et destructive de l'homme et de sa capacité à se gouverner lui-même, essayons de nous rendre compte de l'influence qu'elles ont exercée sur la condition et les rapports des différentes classes dont se composent actuellement les sociétés.

La région supérieure et moyenne de chacune est occupée par une minorité qui possède la plus grande [235] partie du sol et du matériel de la production avec les connaissances nécessaires à la direction des entreprises politiques, agricoles, industrielles et à l'exercice des professions dites libérales. Cette minorité peut être partagée en trois catégories: 1° les oisifs, qui vivent du revenu de leurs capitaux immobiliers et mobiliers et ne prennent aucune part active à l'œuvre de la production; 2° le personnel civil et militaire qui occupe les différents degrés de la hiérarchie dirigeante du gouvernement, et auquel l'impôt fournit ses moyens de subsistance; 3° le personnel dirigeant des entreprises et des professions, qui vit du produit de ses capitaux et de son travail.

La première catégorie, celle des oisifs, propriétaires et rentiers, ne constitue qu'une fraction presque infinitésimale de la population. On ne peut, en effet, considérer comme des oisifs les propriétaires et les rentiers qui s'occupent eux-mêmes de la gestion de leur fortune, qui dirigent ou surveillent l'exploitation de leurs terres, et s'appliquent à donner à leurs capitaux l'emploi le plus profitable. Ceux qui se bornent à toucher le montant de leurs fermages ou de leurs loyers, et à détacher les coupons de leurs valeurs mobilières, sans jouer d'autre rôle que celui de consommateurs, ne tardent pas à dissiper leur patrimoine et à subir une inévitable déchéance. En tous cas, cette classe oisive ne compte pas même pour un centième dans la statistique de la population.

La seconde catégorie, celle du personnel civil et [236] militaire du gouvernement, est plus nombreuse; mais, même dans les pays où les attributions du gouvernement sont le plus multipliées, elle ne comprend pas un dixième de la population. Au point de vue du revenu, la situation de ce personnel des fonctions publiques ne diffère pas sensiblement de celle du personnel qui occupe des emplois équivalents dans la généralité des branches de la production. En revanche, la quantité, sans parler de la qualité du travail qu'il fournit en échange est sensiblement inférieure, sa responsabilité effective est moindre, parfois même presque nulle; il jouit d'une autorité sinon toujours d'une considération exceptionnelle; enfin, la sécurité de ses moyens d'existence est assurée contre les risques qui rendent précaires ceux des emplois de l'industrie privée. C'est l'ensemble de ces avantages et, en particulier, le dernier qui font préférer les fonctions publiques à toutes les autres, et qui y attire une concurrence de jour en jour plus vive et plus serrée.

Malgré les progrès de l'Étatisme, le personnel qui alimente principalement de ses capitaux et qui dirige les entreprises agricoles, industrielles et autres n'a pas cessé encore de dépasser en nombre, celui des fonctionnaires publics. Ce personnel constitue, à l'exception de l'infime minorité des oisifs, la classe dite. propriétaire et capitaliste, et il occupe les degrés supérieurs et moyens de la hiérarchie de la production. La condition des individus qui en font partie présente des différences plus ou moins grandes selon [237] l'étendue de leurs propriétés et le montant de leurs capitaux, l'inégalité de leurs aptitudes et de leurs connaissances professionnelles, enfin, selon qu'ils sont plus ou moins atteints par les risques de la production. Ces risques sont les uns naturels, les autres artificiels, et, comme nous l'avons vu, ils rendent à divers degrés précaire l'existence de toutes les entreprises individuelles ou collectives. Non seulement il faut que la classe qui les alimente de ses capitaux et les dirige en supporte les risques, mais elle ne peut se procurer le travail nécessaire pour les faire fonctionner qu'à la condition de se charger d'une partie de ceux qui incomberaient aux ouvriers s'ils étaient associés à ses entreprises et obligés, par conséquent, de participer aux pertes inévitables que cause leur échéance. Le salaire que l'entrepreneur fournit à son personnel d'ouvriers et d'employés n'est autre chose qu'une part assurée dans les résultats éventuels et toujours aléatoires de la production. Il se fait payer sans doute cette assurance au moyen d'une prime qui se déduit du salaire, mais lorsque ce risque vient à échoir, il subit avec la perte qui lui incomberait sous un régime d'association celle que son personnel salarié aurait à supporter.

Quand on se rend compte de cette situation et de l'énorme fardeau de risques qu'elle fait peser sur la classe des capitalistes et des entrepreneurs qui alimente et gouverne la production, on s'aperçoit que la rétribution de cette classe, sauf dans le cas d'une industrie monopolisée ou protégée, ne dépasse point [238] le nécessaire, et qu'elle tombe même fréquemment au-dessous. Encore, dans le cas d'une industrie protégée, la protection a-t-elle pour effet ordinaire de faire succéder à une période de surélévation des profits une période de pertes et de faillites. On ne pourra donc, quoi qu'on fasse, diminuer la part du capital dans la répartition des produits qu'à la condition d'abaisser les risques de la production, que le capital supporte et contre lesquels il assure, dans la mesure du possible, le travail. En attendant, l'effet de ces risques, c'est de rendre essentiellement précaire l'existence de toutes. les entreprises et, par conséquent, celle des capitalistes qui les alimentent, des entrepreneurs qui les dirigent aussi bien et même plus encore que celle des ouvriers qui en remplissent les cadres, et qui sont les simples soldats de l'armée industrielle.

Que la classe au sein de laquelle se recrute le personnel inférieur de la production soit la plus nombreuse, qu'elle constitue et doive constituer la grande majorité des éléments sociaux, cela ressort de la nature même des choses, car dans toutes les industries le travail d'exécution exige un personnel plus nombreux que le travail de direction. Si tous les membres d'une société peuvent avoir l'ambition légitime de s'élever à un degré supérieur de la pyramide sociale, la destinée du grand nombre est donc de demeurer aux degrés inférieurs. Mais la condition du travailleur ne tend pas moins à s'élever à chaque progrès de la machinerie de l'industrie. Il en est, en effet, du travail comme des autres marchandises son prix courant [239] tend continuellement, sous l'influence combinée des lois naturelles de la concurrence et de la valeur, à se fixer au niveau de ses frais de production, et ceux-ci s'élèvent à mesure que la machinerie de l'industrie, en se perfectionnant, exige davantage l'emploi des facultés intellectuelles et morales [7]. Quelles causes ont agi pour amoindrir et neutraliser même l'influence de ce progrès, en rendant la condition de la majorité de la classe ouvrière, devenue libre et responsable de sa destinée, sinon plus misérable au moins plus précaire qu'elle ne l'était sous le régime de la servitude, voilà ce qu'il nous reste à rechercher.

Sous ce régime, l'esclave n'avait pas à pourvoir lui-même aux nécessités de l'existence; il était nourri, entretenu et protégé par son maître, comme l'est l'animal domestique. Si, dans un état de société plus avancé, le serf devait pourvoir à sa subsistance, son seigneur le gouvernait et l'assistait au besoin. L'esclave et le serf ne se reproduisaient que dans la mesure que le maître jugeait conforme à son intérêt, c'est-à-dire de l'emploi profitable auquel il pouvait affecter son troupeau d'esclaves ou de serfs. C'était lui qui décidait de cet emploi, et qui autorisait ou interdisait à sa convenance les unions en vue de la reproduction. Enfin, lorsque des travailleurs libérés à des degrés divers de la servitude purent constituer des communes, des corporations et des sociétés de compagnonnage, les coutumes et les règlements [240] édictés dans l'intérêt commun placèrent l'individu sous une tutelle analogue à celle qui était exercée auparavant par le maitre ou le seigneur. L'existence. de la multitude se trouvait ainsi assurée contre les risques suscités tant par son imprévoyance et son incapacité à se gouverner que par l'état d'antagonisme des sociétés. La connaissance et la stabilité des débouchés, résultant, l'une, de leur peu d'étendue, l'autre, de la lenteur des progrès qui avaient pour effet de les étendre ou de la localisation des accidents qui avaient pour effet de les troubler, guerres civiles ou étrangères, inégalité des récoltes, etc., contribuaient d'ailleurs à faciliter, sous ce régime, le maintien de l'ordre économique. Il y avait, sans doute, dans toutes les sociétés, un rebut ou un déchet de population, composé des épaves de toutes les classes, mendiants, voleurs, prostituées, mais les individus qui y tombaient étaient, eux aussi, assujettis à des coutumes restrictives de leur multiplication dans les limites de leur débouché et qui assuraient plus ou moins leurs moyens de subsistance.

L'avènement de la liberté de l'industrie et du travail a fait disparaître ce régime primitif d'assurance de la multitude, vouée aux fonctions inférieures de la production. L'ouvrier est devenu libre mais, en même temps, responsable de sa destinée. Il n'est plus assuré contre les risques de l'existence: c'est à lui qu'il appartient de remplacer l'assurance imposée de la servitude par une assurance libre.

La nécessité de cette assurance devient manifeste [241] lorsqu'on considère en regard des droits et des avantages que le nouveau régime conférait à l'ouvrier, libéré de la servitude, les charges auxquelles il était tenu de pourvoir et les risques contre lesquels il avait à se garantir lui-même.

Ce régime lui reconnaissait l'entière propriété de sa personne, de ses facultés productives et du produit de son travail avec la liberté d'en disposer. Il pouvait désormais choisir l'emploi qui lui paraissait le plus conforme à ses aptitudes et le plus profitable, aller chercher cet emploi où il croyait pouvoir l'obtenir avec le plus d'avantage, en changer à sa convenance, débattre librement le taux et les conditions de l'échange de son travail contre un salaire ou toute autre forme de rétribution. Le revenu qu'il se procurait par cet échange ou par l'emploi des capitaux qu'il était libre d'épargner, d'accumuler et de faire fructifier à sa guise, ce revenu, il pouvait l'appliquer, sans entraves, à la satisfaction. de ses besoins. Aucune loi somptuaire n'intervenait plus pour régler sa consommation. Aucune autorisation ne lui était plus nécessaire pour fonder une famille. Il pouvait choisir lui-même sa compagne, sans aucune restriction de temps, de lieu ou de race, et pourvoir sans aucune limite à sa reproduction. Est-il nécessaire d'ajouter qu'aucun obstacle ne s'opposait plus à ce qu'il s'élevât aux degrés supérieurs de la hiérarchie sociale? Tels étaient les droits et les avantages que lui conférait le nouveau régime de liberté.

En revanche, il lui imposait la pleine responsabilité [242] de son existence et de celle de sa famille. Il devait se procurer lui-même ses moyens de subsistance et en régler l'usage. Le revenu qu'il se créait par l'emploi libre de ses facultés productives et qu'il était le maître de dépenser à sa guise, il ne pouvait, sans s'exposer aux souffrances les plus cruelles, le consacrer exclusivement à la satisfaction de ses appétits du jour. Il devait en réserver une partie pour s'assurer contre les chômages, les maladies, les accidents, parmi lesquels l'accident inévitable de la vieillesse. S'il lui convenait de fonder une famille, et il y était irrésistiblement poussé tant par un appétit physique que par un sentiment moral, -il devait pourvoir à la nourriture, à l'entretien et à l'éducation de ses enfants jusqu'à ce qu'ils fussent en état de se tirer d'affaire eux-mêmes. Telles étaient sans compter les impôts de sang et d'argent qu'exigeait de lui l'État pour garantir sa sécurité les charges qui lui incombaient sous un régime de liberté.

Était-il en situation d'user utilement pour lui et les siens de tous les droits que lui conférait ce régime et de supporter les charges qu'il lui imposait ?

Pour résoudre cette question, il faut considérer d'abord l'état du milieu où la classe ouvrière se trouvait placée et sa condition matérielle et morale.

Le milieu était dans un état de transition. Si la généralité des branches de la production subissaient plus qu'à aucune époque antérieure -- sauf peut-être à celle de l'avènement de l'agriculture et des premiers arts -- l'impulsion du progrès, elles n'avaient, d’un [243] autre côté, jamais supporté plus de charges et été exposées à plus de risques. Les débouchés s'étaient agrandis grâce aux progrès de la sécurité et des moyens de communication, mais la persistance de l'état de guerre, les changements incessants dans le régime des impôts et, particulièrement, des douanes les rendaient précaires. La productivité de la plupart des industries s'était accrue dans des proportions extraordinaires, grâce à la multiplicité des inventions et des découvertes qui transformaient leur outillage et leurs procédés, mais les prélèvements de l'impôt s'étaient augmentés dans une proportion non moins considérable et chaque progrès engendrait une perturbation plus ou moins profonde et durable. En même temps, ces charges et ces risques atteignaient d'abord le capital responsable des entreprises et se répercutaient ensuite sur le travail. Enfin, dans cet état incertain et troublé du milieu, la classe ouvrière possédait-elle les ressources matérielles et la capacité morale nécessaires pour user de tous ses droits et pourvoir à toutes ses responsabilités ?

C'était à l'échange de leur travail contre un salaire que l'immense majorité, on pourrait dire la presque totalité, des individus qui la composaient devaient demander leurs moyens d'existence. Mais si le salaire qui leur fournissait une part anticipative et assurée dans les résultats de la production était le mode de rétribution le mieux approprié et même le seul approprié à leur situation, il ne pouvait se fixer au taux rémunérateur qu'à deux conditions, savoir: 1° que [244] les deux parties, le vendeur et l'acheteur du travail, disposassent au même degré de l'espace et du temps; 2o que les quantités de travail offertes n'excédassent point les quantités demandées.

Ces deux conditions impliquaient chez l'ouvrier, d'abord, la possession de ressources suffisantes soit pour attendre le salaire aussi longtemps que l'entrepreneur d'industrie pouvait attendre le travail, soit pour se le procurer ailleurs; ensuite, la capacité et la possibilité de proportionner son offre à la demande.

Or, l'immense majorité des ouvriers ne possédaient ni les ressources matérielles nécessaires pour traverser le temps et l'espace, à quoi il faut ajouter qu'il leur était interdit de les mettre en commun tant pour attendre que pour se déplacer, ni la possibilité de connaître l'étendue de leur débouché, ni, alors même qu'ils l'auraient connue, la capacité d'y proportionner leur nombre.

En conséquence, que s'est-il passé dans la période initiale d'établissement de la liberté de l'industrie et du travail? C'est que les ouvriers, vendeurs de travail, se sont trouvés, sauf de rares exceptions, dans une situation d'inégalité flagrante vis-à-vis des acheteurs, et que cette inégalité s'est accentuée encore sous l'influence des progrès qui ont déterminé l'agrandissement des entreprises, partant la diminution du nombre des entrepreneurs. Le débat du salaire était libre, soit! L'ouvrier était le maitre d'accepter ou de refuser les conditions qui lui étaient offertes, mais, en fait, il était obligé de les subir, sous peine de [245] mourir de faim, lui et les siens. Car il ne pouvait ni attendre ni se déplacer, et la quantité du travail disponible sur le marché dépassait d'habitude le nombre des emplois. Doit-on s'étonner si, dans cet état des choses, le salaire est tombé, trop fréquemment, au niveau du maximum strictement nécessaire à l'ouvrier pour subsister au jour le jour sans tenir compte des accidents, des maladies et des autres risques, tandis que la durée du travail atteignait, dépassait même la durée des forces humaines? Les socialistes ont rendu, comme on sait, les entrepreneurs responsables de ce phénomène destructeur des forces et de la vie de la classe ouvrière. Mais la pression, d'ailleurs nécessaire et salutaire, de la concurrence obligeait les entrepreneurs à réduire, dans toute la mesure possible, leurs frais de production et, par conséquent, d'acheter le travail aussi bien que les instruments et les matériaux dont ils avaient besoin, au prix le plus bas. Il ne dépendait pas d'eux de faire de meilleures conditions à leurs fournisseurs de travail, et si cette situation s'était prolongée, ils auraient fini par être eux-mêmes victimes de l'amoindrissement inévitable des forces productives de la classe ouvrière et de l'abaissement de la qualité du travail.

Cependant, si abaissés qu'ils fussent, les salaires auraient pu suffire sinon totalement au moins pour une large part, au bon entretien de la vie et des forces des ouvriers si ceux-ci avaient possédé la capacité morale nécessaire pour en régler utilement l'emploi. Mais cette capacité du gouvernement de soi-même [246] n'était que faiblement développée chez le plus grand nombre. Il en eût été autrement si l'esclavage ou le servage n'avait pas été aboli le plus souvent d'une manière prématurée, si l'esclave ou le serf n'avait été libéré qu'après avoir attesté qu'il possédait l'esprit d'économie et de prévoyance indispensable au self-government en épargnant la somme nécessaire à sa libération, ou bien enfin si ces formes primitives et grossières de l'assurance avaient été remplacées pour les incapables ou les moins capables par un régime de tutelle moins onéreux et moins dur. Mais les classes ouvrières ont été émancipées tantôt par voie d'autorité, tantôt par voie de révolution, sans qu'on ait songé à s'enquérir si elles étaient capables ou non de supporter la responsabilité attachée à la liberté et elles ont été soumises à un régime qui prohibait toute forme de tutelle comme attentatoire à la dignité humaine, à l'exception de la tutelle illusoire de l'État. Elles ont été, en fait, abandonnées à leurs propres forces et à leurs propres lumières pour résoudre le problème difficile du gouvernement de la vie. Doit-on s'étonner encore si elles l'ont imparfaitement résolu, si elles ont sacrifié à la satisfaction imprévoyante des appétits du jour les nécessités de l'avenir? si l'ouvrier a dépensé tout son mince revenu sans se préoccuper des risques inévitables contre. lesquels il devait maintenant s'assurer lui-même ? s'il a donné le jour à des enfants trop nombreux pour ses ressources insuffisantes et s'il a dû exploiter hâtivement leur travail au détriment de leur vitalité [247] physique et morale ? si enfin, accablé sous le fardeau de charges dépassant ses forces, il a demandé à l'excitant de l'alcool un dérivatif à ses maux?

Quel devait être et quel a été le résultat inévitable de cette incapacité de la multitude à user des droits que lui conférait la liberté et à s'acquitter des devoirs qu'elle lui imposait ? C'a été de faire tomber à la charge de la société les faillis du nouveau régime, victimes des chômages, des accidents, des maladies, enfants surabondants, vieillards épuisés et dépourvus de ressources. Ce caput mortuum des sociétés, qui avait existé de tous temps, a pris alors un développement extraordinaire et il a formé l'armée du paupérisme. La charité privée a cessé de suffire à l'entretien de cette armée, il a fallu y joindre la charité publique, imposée et distribuée par l'État. Mais la charité, qu'elle soit publique ou privée, ne soulage temporairement les misères individuelles qu'en augmentant d'une manière permanente la misère générale par l'affaiblissement du ressort de la responsabilité. Du moment où l'on peut compter sur autrui pour la satisfaction de ses besoins futurs, on est naturellement moins excité à se priver des satisfactions présentes, surtout lorsque la vie est dure; on devient moins prévoyant, moins économe, et la charité enlève à ceux qu'elle assiste plus qu'elle ne peut leur donner, si étendues que soient ses ressources.

Au moment où nous sommes, cet état de choses s'est modifié sans doute. La condition générale des classes ouvrières s'est améliorée. D'une part, les [248] obstacles naturels qui localisaient le travail et mettaient les ouvriers à la merci d'un petit nombre d'entrepreneurs ont été successivement entamés, tandis que l'obstacle artificiel que les lois sur les associations et les coalitions opposaient à l'établissement de l'égalité dans l'échange du travail contre un salaire a été abaissé ou supprimé. Les salaires se sont relevés, la journée de travail est devenue moins longue. D'une autre part, une dure expérience a appris aux classes ouvrières la nécessité de la prévoyance et de l'économie. Elles ont mis en réserve une portion de leurs gains, les dépôts des caisses d'épargne se sont accrus, les sociétés de secours mutuels se sont multipliées, et les caisses des unions ou des syndicats ouvriers se sont remplies.

Mais ce relèvement de la condition des classes ouvrières n'a pas été sans augmenter les charges et les risques qui pèsent sur l'industrie. Lorsque les ouvriers étaient obligés de débattre individuellement avec les entrepreneurs le taux et les conditions du salaire, ils subissaient non sans amertume mais sans résistance la loi du plus fort. Depuis qu'ils ont acquis le droit de s'associer et qu'ils peuvent égaliser leur situation à celle de l'entrepreneur en opposant une force collective à la sienne, ils ont usé et abusé de ce droit. A la paix imposée par une domination irrésistible a succédé la guerre. Les associations ouvrières, sous forme de trade's unions ou de syndicats, se sont multipliées; en Angleterre et aux États-Unis, elles ont recruté des membres par centaines de mille et accumulé des [249] capitaux par millions. Grâce à leur nombre et à leurs ressources, elles ont pu non seulement traiter sur le pied d'égalité avec les entrepreneurs mais leur imposer fréquemment des prix et conditions que l'état de l'industrie ne comportait point.

Cette guerre industrielle, devenue maintenant universelle, n'est pas, à bien des égards, moins coûteuse et désastreuse que la guerre ordinaire, et elle propage entre les classes supérieures et les classes inférieures, des germes d'antagonisme et de haine que le socialisme révolutionnaire n'a pas manqué de cultiver et qui ont déjà engendré de sanglantes conflagrations. Comme la guerre ordinaire, elle a sa stratégie et sa tactique. Le but à atteindre consiste à épuiser les forces de l'ennemi et à lui infliger des dommages qui le contraignent à subir les conditions qui lui sont imposées. Comment ce but peut-il être atteint? Par la prolongation de la lutte. Les ouvriers coalisés ne peuvent l'emporter qu'autant qu'ils réussissent à priver l'entrepreneur du travail dont il a besoin assez longtemps pour que la perte résultant du chômage forcé de son entreprise dépasse le montant du supplément de salaire exigé par eux. Alors seulement, il peut être contraint de céder à leurs exigences, sous la pression de la crainte de l'abandon de sa clientèle et de la faillite. Il s'agit donc de l'empêcher de se procurer du travail. Que font les grévistes? Par la persuasion ou l'intimidation, ils font dans l'atelier mis en interdit un vide aussi complet que possible et ils s'efforcent de l'empêcher de se remplir par la [250] défection de leurs associés les plus besogneux ou par l'intrusion de travailleurs non affiliés à leur union ou à leur syndicat. En se livrant à ces pratiques commandées par les nécessités propres à ce genre de lutte, ils portent atteinte à la liberté du travail, sans doute. Mais la guerre a-t-elle jamais été respectueuse de la liberté ? Dans la guerre ordinaire, non seulement chaque État belligérant oblige tous ses sujets à lui apporter leur concours, et il inflige les peines les plus dures à ceux qui le lui refusent ou, pis encore, qui passent à l'ennemi, mais il ne respecte pas davantage la liberté des nations étrangères à la lutte. Il leur interdit tout commerce avec les ports qu'il met en état de blocus, il soumet leurs navires à la visite, il les oblige à défendre à leurs sujets de s'enrôler dans les armées de son ennemi, etc., etc. Ce sont les nécessités inhérentes à la guerre qui justifient, aux yeux mêmes des jurisconsultes et des moralistes, ces atteintes à la liberté des sujets et des tiers. Pourquoi des nécessités analogues ne justifieraient-elles point, en cas de grève, les atteintes à la liberté du travail ? C'est l'intérêt supérieur de la nation sinon de la civilisation que les belligérants invoquent dans la guerre ordinaire; les grévistes ne peuvent-ils pas invoquer, avec autant de raison, l'intérêt de la classe ouvrière? De leur côté, les entrepreneurs se montrent-ils plus que leurs adversaires respectueux de la liberté ? Si les ouvriers fondent sur la faillite leurs chances de victoire, les entrepreneurs fondent les leurs sur la faim. C'est sur l'épuisement des ressources des grévistes [251] qu'ils comptent. Mais lorsque la caisse de la grève commence à se vider, les grévistes ne manquent pas de faire appel aux sentiments de solidarité des ouvriers des autres ateliers. Cet appel est souvent entendu et il leur fournit les moyens de prolonger la lutte. Alors que font les entrepreneurs? Ils décrètent un lock out, c'est-à-dire une fermeture générale des ateliers pour couper court aux subsides, sans se préoccuper autrement des souffrances qu'ils infligent à la population à laquelle ils enlèvent brusquement son gagne-pain et de l'atteinte qu'ils portent sinon à la liberté du travail du moins à la liberté de l'assistance. C'est la guerre !

Comme la guerre ordinaire, cette guerre industrielle. est ruineuse pour les deux parties. Aux ouvriers, elle coûte, en premier lieu, la perte de leurs salaires pendant la durée de la grève, en second lieu, leurs frais de nourriture et d'entretien, sans parler des privations et des souffrances auxquelles la nécessité de ménager leurs ressources les condamne eux et leurs familles. Aux entrepreneurs, elle coûte les intérêts du capital engagé dans leur industrie, la détérioration de leur matériel et ce qui leur cause un dommage plus grave encore et moins réparable, la désertion partielle ou même totale de leur clientèle. C'est par centaines de millions que se chiffrent chaque année ces pertes. Les guerres ordinaires coûtent, à la vérité, plus cher encore; mais elles deviennent de plus en plus rares tandis que la guerre industrielle est devenue permanente.

[252]

Cet état de malaise et de crise dans lequel se débattent aujourd'hui nos sociétés, malgré les progrès qui ont depuis un siècle accru dans d'énormes proportions les matériaux du bien-être, devait naturellement susciter une demande extraordinaire de remèdes. Mais cette demande on ne pouvait la satisfaire bona fide, ces remèdes on ne pouvait les découvrir que par l'observation exacte des causes du mal. C'était l'affaire de la science. Malheureusement, la science venait seulement de naître, et le malade était pressé. On s'explique donc qu'il ait eu recours à des empiriques qui lui promettaient une guérison certaine et immédiate et qu'au danger de la maladie soit venu s'ajouter le danger des remèdes.

 


 

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CHAPITRE IX. LES SOLUTIONS SOCIALISTES DE LA QUESTION SOCIALE.

Les deux catégories d'empiriques. Les socialistes et les anarchistes. Origine de l'idée de la puissance illimitée de l'État. Accord des socialistes sur la nécessité de s'emparer de l'État pour opérer la régénération sociale. Point de départ commun du socialisme et de l'anarchisme. Qu'ils ne se séparent qu'en apparence. Que l'un et l'autre aboutissent à l'asservissement de l'individu à l'État. Le socialisme d'État et le socialisme chrétien. - Leur impuissance à lutter contre le socialisme révolutionnaire. Que le socialisme ne peut avoir d'autre résultat que d'aggraver les maux qu'il prétend guérir.

On peut ranger les empiriques qui prétendent résoudre d'une manière instantanée la question sociale en deux catégories: ceux qui la résolvent par l'extension limitée ou illimitée de l'État, et ceux qui en demandent la solution à la suppression de l'État.

Les premiers appartiennent aux nombreuses variétés du socialisme, les seconds aux deux variétés, communiste et individualiste, de l'anarchisme.

Que l'idée de recourir à l'État pour résoudre la question sociale se soit présentée d'abord, cela s'explique aisément lorsqu'on considère le rôle prépondérant que l'État a joué de tout temps dans la vie des sociétés. L'État a été, dès l'origine, un organisme dans lequel se concentraient au besoin toutes les [254] forces nécessaires à la conservation et à l'expansion de la société. Ceux qui le possédaient avaient été investis par la Divinité, à laquelle devait succéder plus tard la Nation, d'un pouvoir souverain, c'est-à-dire sans limites. Mais ce pouvoir qui leur avait été conféré dans l'intérêt de la société pour la préserver de tous les périls et tous les maux auxquels elle était exposée, qu'en ont-ils fait? Suivant la conception socialiste de l'économie de l'histoire, conception qui n'est point d'ailleurs particulière au socialisme, ils l'ont détourné de sa destination pour l'employer exclusivement à leur profit. Ils s'en sont servi pour exploiter le travail de la multitude, d'abord sous le régime de l'esclavage et du servage, ensuite sous le régime du salariat, simple transformation de la servitude. Telle a été, d'après les théoriciens du socialisme, l'origine de la fortune de la noblesse et de la bourgeoisie, de l'oppression et de la misère séculaires du peuple.

Nous avons remarqué déjà que cette idée de la puissance illimitée de l'État n'appartient pas aux socialistes, qu'ils en ont hérité des jurisconsultes; que ceux-ci la tenaient des théocrates qui faisaient émaner de la Divinité elle-même le pouvoir des chefs d'État. Comment ce pouvoir de source divine n'aurait-il pas été illimité? Comment aurait-il cessé de l'être en passant à la Nation, cette autre Divinité? Mais, de même qu'il a été employé à faire la fortune de la noblesse, puis de la bourgeoisie, aux dépens du peuple, il peut l'être aujourd'hui à enrichir le peuple aux dépens de la bourgeoisie, le travail aux dépens [255] du capital. (Car c'est encore une idée qui remonte à l'époque où l'industrie productive par excellence était la guerre et le pillage ou la conquête, que le profit des uns est fait du dommage des autres.)

Il s'agit donc, avant tout, de s'emparer de l'État et de le remettre aux mains du peuple, ou, si, comme il y a malheureusement apparence, le peuple est incapable de manier cet instrument tout-puissant mais délicat, aux mains des amis du peuple, soit qu'ils aient été délégués par lui ou qu'ils se soient délégués eux-mêmes. Cette prise ou plutôt cette reprise de possession de l'État (car les théoriciens du socialisme démontrent encore que l'État a été créé par le peuple et qu'il lui a été enlevé par la coalition des nobles et des prêtres, auxquels les bourgeois l'ont ravi à leur tour), cette reprise ne pourra, bien entendu, s'opérer que par la force. C'est pourquoi une révolution sociale est indispensable. Cette révolution faite, les représentants ou les délégués du peuple préposés à la mise en œuvre de l'État emploieront cet instrument tout-puissant à réorganiser la société sur un plan nouveau. Que sera cette réorganisation? Sur ce point, les systèmes abondent et diffèrent. Mais l'essentiel, c'est d'abord de conquérir l'État. Nul ne doute, et ici encore apparait une réminiscence atavique de la révélation divine, - que l'amour du peuple ne suggère à ses mandataires le système le plus propre à assurer le bonheur universel. Cependant, quel que soit ce système, communiste ou collectiviste, il aura pour fondement l'État. Toutes les [256] individualités dont se compose la société seront assujetties, dans tous les actes de leur existence, à des règles imposées par l'État. C'est l'État qui régira et devra régir la production, la distribution et la consommation de la richesse, sans oublier les relations sexuelles, s'il veut empêcher l'inégalité des fortunes et des conditions de renaître, et la population de déborder ses moyens de subsistance. Que sera donc, en définitive, ce régime? Ce sera la mise en tutelle de tous les membres de la société, c'est-à-dire la suppression de la liberté individuelle, le rétablissement de la servitude, aggravée et universalisée. Voilà où aboutissent tous les systèmes compris sous la dénomination générique de socialisme.

La même ignorance des lois naturelles qui gouvernent l'activité humaine, la même conception fausse de l'économie de l'histoire, et la même vue superficielle des maux qui affligent actuellement la société ont donné naissance à l'anarchisme dans ses deux variétés, communiste et individualiste.

L'anarchisme et le socialisme ont un point de départ commun: c'est la croyance que tous les maux de la société ont leur source dans l'assujettissement et l'exploitation séculaires de la multitude par la classe en possession de l'État, ce qui implique de même la croyance à la toute-puissance de l'État. Seulement, tandis que les socialistes sont convaincus que cet instrument d'oppression et d'exploitation, placé entre leurs mains, deviendra aussi bienfaisant qu'il a été jusqu'à présent malfaisant, les anarchistes pensent [257] qu'en quelques mains qu'il se trouve il ne peut faire que du mal, et qu'il faut, en conséquence, non le déplacer, mais le supprimer.

Qu'en déplaçant l'État, fut-ce même pour le remettre entre les mains des meilleurs amis du peuple, on ne réalise point un progrès assuré et manifeste, c'est une opinion qui peut s'appuyer sur l'expérience des nombreuses révolutions dont notre monde civilisé a été le théâtre depuis un siècle. Tous les révolutionnaires se sont proposé pour but, ou du moins ont affiché l'intention formelle d'améliorer la condition de la multitude, mais lorsqu'ils sont arrivés à leurs fins, lorsqu'ils ont disposé à leur guise de cet instrument de progrès, qu'en ont-ils fait ? Ils se sont contentés de l'appliquer à l'amélioration de leur propre condition, et ils ont même, invariablement, augmenté les charges du peuple au lieu de les diminuer. A cet égard, les anarchistes ont donc raison contre les socialistes. En revanche, l'anarchisme, qu'il soit communiste ou individualiste, aboutit nécessairement à la reconstitution de l'État, sous une forme ou sous une autre, et, en cela, il se confond avec le socialisme dont il prétend se séparer. Comment, en effet, établir le communisme et le faire subsister sans employer la force pour courber sous ce régime égalitaire les individus que l'instinct naturel de la propriété, dont l'espèce humaine est douée comme toutes les autres, pousserait à s'y refuser ou à s'en dégager. Et cette force indispensable comment assurer son efficacité et sa durée, à moins de l'investir [258] dans un organisme collectif et permanent assez puissant pour surmonter toutes les résistances individuelles, autrement dit, dans un État? De même, l'anarchisme individualiste pourrait-il subsister si les plus faibles n'étaient point préservés des agressions des plus forts par une puissance supérieure ? Et cette puissance supérieure, où la trouver sinon dans une force collective organisée, c'est-à-dire encore dans un État ? Les anarchistes supposent, à la vérité, que l'État, cause de tous les maux, étant supprimé, les plus forts cesseront d'abuser de leur force; que chacun connaîtra exactement son droit et s'abstiendra religieusement d'empiéter sur le droit d'autrui, mais l'expérience tarderait-elle longtemps à faire justice de cette hypothèse puérile et à démontrer la nécessité de la reconstitution d'un État, assureur du Droit ?

Enfin, si les anarchistes diffèrent des socialistes en ce qu'ils veulent s'emparer de l'État non pour s'en servir, mais pour le supprimer, ils s'accordent avec eux sur les moyens de s'en emparer, savoir par une révolution sociale, impliquant, comme toute révolution, le recours à la force. A la vérité, ils diffèrent sur les moyens d'employer la force. Les socialistes veulent opposer une force collective et organisée à la classe en possession de l'État, et, la victoire obtenue, l'État tombé entre leurs mains, s'en assurer la conservation par la confiscation des biens et, au besoin, par la proscription de la classe dépossédée. N'est-ce pas ainsi qu'avaient procédé leurs grands ancêtres, [259] les révolutionnaires de 93? Les anarchistes ont imaginé un moyen plus radical et plus expéditif d'arriver à leurs fins, c'est de détruire d'abord la classe possédante de l'Etat, et ils procèdent individuellement à cette destruction en mettant en œuvre les engins foudroyants que leur ont fournis les progrès de la chimie. Les possesseurs et les exploitants de l'État supprimés, l'État tombera de lui-même en poussière. Cependant, quelle que soit la vertu des explosifs dont les progrès de la chimie les a munis, des individus opérant isolément, suivant le mode anarchique, peuvent-ils déployer une puissance de destruction égale à celle d'une collectivité bien organisée ? L'expérience n'a-t-elle pas déjà suffisamment démontré aux anarchistes à bombes que le risque d'être détruits par la société dépasse chez eux la chance de la détruire? Ne seront-ils pas obligés finalement d'en revenir aux procédés collectivistes du socialisme révolutionnaire pour faire main basse sur l'État? Les théoriciens de l'anarchisme essaient donc en vain de le séparer du socialisme. Des deux côtés, ce sont les mêmes moyens aboutissant à la même fin l'asservissement de l'individu à une collectivité, c'est-à-dire à un État.

Si les classes dirigeantes des sociétés luttent aujourd'hui avec toute l'énergie qu'elles puisent dans l'instinct et de la conservation contre le socialisme et l'anarchisme, elles ne paraissent pas cependant avoir une notion beaucoup plus exacte que les socialistes et les anarchistes des causes de la crise actuelle [260] et des réformes propres à y mettre fin. D'abord, les rêveries des pères du socialisme n'ont guère excité chez elles qu'une curiosité amusée ou dédaigneuse, mais, à mesure que ces rêveries ont pris corps et qu'en passant à l'état de doctrines, elles se sont propagées dans la multitude, à mesure qu'elles ont provoqué des agitations et des attentats révolutionnaires, qu'elles ont enfin pénétré dans les Parlements, grâce à l'extension du droit de suffrage, la curiosité, l'amusement ou le dédain ont fait place à la crainte. On s'est préoccupé alors sérieusement des moyens de combattre ces doctrines dangereuses pour l'ordre social. Comme d'habitude, on a commencé par recourir aux moyens répressifs. On ne discute pas avec le socialisme, disait un conservateur fougueux, on le supprime comme la faux supprime l'ivraie. On a donc édicté toute sorte de lois destinées à protéger la propriété, la famille et la religion, et à entraver la propagande du socialisme. Malheureusement, l'expérience ayant démontré l'insuffisance de ces moyens de défense de la société, il a bien fallu en chercher d'autres. Qu'a-t-on fait? On a eu recours au procédé homœopathique de la guérison par les semblables. On a entrepris de combattre le socialisme par le socialisme, en atténuant la dose. On a inventé le socialisme d'État. Cette médication étatiste est actuellement en voie d'expérience et elle a déterminé l'application d'une série de remèdes empruntés au Codex socialiste: on a limité la durée de travail sans rechercher si cette limitation artificielle n'aurait pas pour [261] résultat de diminuer encore les ressources déjà insuffisantes des travailleurs; on a commencé à établir, avec la participation obligatoire des entrepreneurs d'industrie et de l'État, des assurances contre les maladies, les accidents et la vieillesse sans se demander si cet accroissement des charges des industriels et des contribuables ne se répercuterait point sur la classe ouvrière elle-même. On ne s'arrêtera sans doute pas là: on décrètera la réduction de la journée de travail à huit heures, probablement aussi l'établissement d'un minimum de salaire, etc., etc. Mais, si loin que l'on aille dans cette voie, réussira-t-on à supplanter le socialisme communiste, collectiviste ou anarchiste? Il est facile de prévoir que ni le socialisme d'État, ni son congénère le socialisme chrétien n'auront raison d'un concurrent qui offre à sa clientèle une abondance de biens qu'ils ne peuvent lui promettre et à laquelle d'ailleurs elle ne croirait pas s'ils la lui promettaient.

Cependant toutes ces promesses, d'où qu'elles viennent, sont illusoires et décevantes. Aucun des remèdes du Codex socialiste ne peut avoir la vertu d'améliorer la condition de la multitude; ils ne peuvent que l'aggraver. Ce ne sont pas des remèdes, ce sont des poisons.

Est-ce à dire qu'il n'y ait point de remèdes et que nous soyons menacés d'une faillite de la civilisation? Non, à coup sûr. D'où viennent le mal dont elle souffre et la crise qu'elle traverse? Ils viennent du changement que les progrès de la puissance destructive et [262] productive de l'homme et de sa capacité à se gouverner lui-même ont causé dans les conditions d'existence des sociétés et qui ont nécessité un changement correspondant dans leur organisme politique et économique. C'est une œuvre de réforme et de rénovation qui s'impose à elles, et quoique retardée par des obstacles de toute sorte cette œuvre est, malgré tout, en voie de s'accomplir. Elle s'opère en silence, et n'attire que faiblement l'attention des esprits qui n'en aperçoivent point le résultat final. Elle a pour moteur la même loi naturelle qui a déterminé de tous temps l'évolution progressive des sociétés, la loi de la concurrence vitale.

 


 

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CHAPITRE X. LA SOLUTION ÉCONOMIQUE DE LA QUESTION SOCIALE.

La concurrence moteur naturel du progrès. Sa sanction. Récapitulation des progrès qu'elle a suscités dans les deux premières périodes de l'existence de l'humanité. Son mode actuel d'action. Progrès qu'elle rend nécessaires dans l'organisation et l'outillage de l'industrie, dans le gouvernement de la société et de l'individu. — Qu'elle agit en dépit de tous les obstacles pour adapter ce double gouvernement aux conditions d'existence actuelles des sociétés, autrement dit pour résoudre la question sociale.

C'est, disons-nous, la concurrence qui a été de tout temps le moteur du progrès. Elle l'a rendu nécessaire sous la plus efficace des sanctions: la décadence et la mort. A l'origine, lorsque les hommes se trouvaient en concurrence avec les puissants animaux qui les avaient devancés sur notre globe, elle a suscité l'invention de l'armement artificiel qui leur a donné la victoire. Plus tard, lorsque les sociétés guerrières se sont trouvées en concurrence d'abord pour l'acquisition des terrains de chasse ou des gisements de végétaux alimentaires, ensuite pour la conquête et l'exploitation des régions occupées par les races inférieures, la concurrence a provoqué tous les progrès nécessaires à l'accroissement de leur puissance: progrès du matériel et de l'art de la guerre, qui augmentaient leur puissance destructive, progrès de [264] l'organisation politique et des services de l'État qui prévenaient les déperditions de forces provenant des atteintes au Droit et des manquements au Devoir, progrès des religions, qui concouraient au même but en élevant l'étalon de la moralité, progrès de l'agriculture et des autres industries, qui accroissaient les moyens matériels de soutenir la lutte. Ces progrès, qui ont produit par leur accumulation le phénomène de la civilisation, se sont particulièrement multipliés dans les régions où la pression de la concurrence, sous sa forme primitive de guerre, était la plus forte et la plus persistante.

Mais à mesure que la guerre, en donnant la prépondérance aux sociétés les plus progressives, a agrandi la sphère de la sécurité, élargi les débouchés. de la production et provoqué ainsi l'extension de la division du travail et de l'échange, on a vu naître et se développer une autre forme de la concurrence: la concurrence productive ou industrielle. D'abord localisée et limitée aux frontières de chaque pays par le défaut de sécurité et de moyens de communication, elle a franchi successivement ces frontières et elle a fini par s'étendre sur toute la surface du globe. Toutes les nations exportent une quantité continuellement croissante de leurs produits sur un marché universalisé, où elles se trouvent en concurrence les unes avec les autres. Sur ce marché, leurs industries ne peuvent conserver leur clientèle qu'à la condition de produire à aussi bas prix que les industries concurrentes; ce qui implique la nécessité de réduire au [265] taux le plus bas possible leurs frais de production, partant, de réaliser tous les progrès propres à les réduire. Sinon, elles s'exposent à être supplantées par leurs rivales plus. intelligentes et plus actives, et exclues du marché. Or, quelle est la conséquence de cette exclusion? C'est de priver de ses moyens d'existence la population qui fournissait le capital et le travail de l'industrie exclue. Telle est la pénalité qu'inflige la concurrence à ceux qui se montrent incapables de la soutenir.

Que font les industriels exposés à cette dure et inflexible pénalité? Ils s'appliquent à perfectionner l'organisation de leurs entreprises, leur outillage et leurs procédés, à rendre plus efficace et moins onéreuse la coopération de leur personnel; ils s'efforcent, en un mot, d'obtenir la plus grande quantité de produits en échange de la moindre dépense. Et la science appliquée à l'industrie pourvoit tous les jours à leur demande - celle-ci d'autant plus active que la concurrence est plus pressante de nouveaux procédés, de nouveaux outils, de nouvelles machines qui leur permettent de produire d'une manière plus conforme à la loi de l'économie des forces.

Mais ces progrès sont-ils les seuls auxquels on puisse recourir et qu'il soit nécessaire de réaliser pour abaisser les frais de la production? Si l'on considère l'ensemble des industries qui fournissent à une population quelconque ses moyens d'existence, on s'aperçoit que leurs frais de production sont grossis d'une série de charges qui ont un caractère de généralité et [266] qui ne peuvent être réduites que par des progrès ayant de même un caractère général. Ce sont celles qui proviennent de l'état arriéré, des abus et des vices du gouvernement collectif de la société et du self government individuel de ses membres. Cette imperfection et cette corruption du gouvernement collectif et individuel occasionnent une déperdition de forces et affaiblissent du montant de ces forces perdues la puissance productive de la société. Seulement, tandis que la nécessité du progrès industriel est visible à tous les yeux, tandis que ce progrès peut s'opérer sinon toujours librement, du moins avec un minimum d'entraves, lorsque la pression de la concurrence le commande, il n'en est pas de même du progrès du gouvernement collectif et individuel. La nécessité en est moins immédiatement sensible, et le nombre est bien petit des hommes qui se rendent compte des charges et des risques que font peser l'imperfection et la corruption de ce double gouvernement sur l'ensemble des industries nourricières des sociétés. Enfin, les progrès politiques, économiques et moraux, qu'il s'agit d'accomplir pour le reformer rencontrent des obstacles difficiles à surmonter dans les intérêts à courte vue des classes gouvernantes, dans l'ignorance de la multitude, dans l'immoralité de tous. Cependant, à mesure que la pression de la concurrence devient plus générale et plus intense, le péril dont elle menace les sociétés en retard devient aussi plus manifeste et la réforme plus urgente.

Conformer ses institutions, son outillage, ses pro [267] cédés et ses pratiques à la loi de l'économie des forces, afin de produire dans toutes les branches de l'activité humaine la plus grande somme de pouvoirs de conservation et d'augmentation de la vitalité, en échange d'une dépense incessamment réduite, réaliser tous les progrès nécessaires pour atteindre cet objectif, telle est, en dernière analyse, l'obligation que la concurrence impose aux sociétés, sous peine de décadence et de mort.

De même donc que la concurrence agit pour transformer l'outillage de la production, elle agit avec une puissance croissante à mesure qu'elle se développe en intensité et en étendue, pour déterminer la réforme du gouvernement collectif et individuel et l'adapter aux nouvelles conditions d'existence des sociétés, autrement dit pour résoudre la « question sociale ».

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LIVRE IV. LA REVOLUTION SILENCIEUSE

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CHAPITRE PREMIER. COMMENT LA CONCURRENCE AGIT POUR SUSCITER LE PROGRÈS INDUSTRIEL, EN NÉCESSITANT L'ABAISSEMENT DES FRAIS DE LA PRODUCTION.

Causes déterminantes des progrès de la production. Résultats de l'extension des marchés. Qu'en dépit de tous les obstacles et en particulier du régime de la protection, les marchés se sont agrandis et la concurrence s'est généralisée. Qu'en donnant la victoire aux industries les plus progressives, elle a provoqué une demande croissante du progrès industriel. Conditions nécessaires de la production du progrès industriel: l'étendue du débouché des inventions et la garantie de la propriété des inventeurs. État actuel des échanges internationaux. Proportion croissante de la population qui dépend de l'étranger pour ses moyens de subsistance. Conséquences de cette révolution silencieuse. Que toutes les nations sont désormais obligées de réduire leurs frais de production sous peine de décadence et de ruine. Qu'elles ne peuvent échapper à la décadence en s'isolant. - Que les frais de production se grossissent des charges et des déperditions de forces causées par l'imperfection et les vices du gouvernement de la société et de l'individu. - Que la concurrence agit pour nécessiter ce double progrès. Obstacles qui le ralentissent.

Comment la concurrence agit pour susciter le progrès industriel en le rendant nécessaire sous peine de ruine et d'élimination des entreprises qui s'obstinent à conserver leur vieil outillage, nous avons pu nous en rendre compte en consultant l'histoire et en [272] observant les faits qui se produisent tous les jours sous nos yeux.

Lorsque les progrès de la sécurité et des moyens de communication eurent étendu les débouchés de l'industrie et à mesure qu'ils les étendaient, la concurrence, d'abord localisée et limitée par le régime corporatif, limitation qui avait d'ailleurs sa raison d'être dans celle des marchés, la concurrence, disons-nous, mit aux prises, les industries des peuples civilisés. Sur les nouveaux marchés que leur ouvraient, par exemple, la découverte et la conquête du nouveau monde, ces industries se disputèrent les consommateurs. Les plus progressives, celles qui produisaient aux moindres frais et vendaient aux prix les plus bas, n'auraient pas manqué de l'emporter sur leurs rivales, si les gouvernements n'avaient pas taxé ou même prohibé l'importation des produits étrangers dans leurs possessions coloniales. La concurrence se trouva limitée aux industries du même pays, dans les colonies espagnoles aux industries de l'Espagne, dans les colonies françaises à celles de la France, dans les colonies anglaises à celles de l'Angleterre. Quoique la concurrence perdît ainsi une partie de son énergie, elle agissait cependant; elle donnait la victoire aux entreprises dont la machinerie, les procédés et l'organisation étaient le plus conformes à la loi de l'économie des forces, et elle provoquait la réforme du régime corporatif, qui faisait obstacle au progrès industriel en imposant l'emploi d'une machinerie et d'une organisation surannées. Sous le nouveau [273] régime de la liberté de l'industrie et du commerce intérieur, toutes les entreprises du même pays se trouvaient en concurrence pour l'exploitation du marché de la métropole et de ses colonies, et dans cette lutte les plus progressives ne manquaient point de l'emporter sur les autres.

La pression de la concurrence eût été toutefois autrement forte si elle n'avait pas été entravée par l'obstacle des barrières douanières, si les entreprises des pays où l'industrie avait réalisé le plus de progrès avaient pu faire librement concurrence à celles des pays dont l'industrie demeurait en retard. Dans ce cas, de deux choses l'une, ou celles-ci auraient dû se mettre au niveau de progrès de celles-là ou elles auraient été condamnées à périr. De là, le mouvement général en faveur de la protection que les intérêts menacés dans leur routine ont suscité à l'époque où l'extension de la sécurité et le développement des moyens de communication ont mis en concurrence les industries des différents pays. Nous savons quels ont été les résultats de ce système, ou, pour mieux dire, de cet expédient. Ç'a été, en premier lieu, de ralentir le progrès industriel, en permettant aux industries en retard de conserver plus longtemps leur vieille machinerie, en second lieu, de renchérir les matériaux de la production et, comme les produits de la plupart des industries servent de matériaux aux autres, d'élever les frais de production de la généralité, par conséquent de diminuer l'étendue de leur débouché intérieur, et de les rendre moins capables, sur les marchés extérieurs, [274] de soutenir la concurrence des industries des pays de libre échange ou de moindre protection. La concurrence n'a pas moins continué d'exercer dans quelque mesure sa pression salutaire, même dans les pays où le marché intérieur était, aussi exclusivement que possible, réservé à l'industrie nationale: elle a contraint, peu à peu, les industries en retard à se mettre au niveau des entreprises progressives ou à disparaître.

En dépit des entraves que le système protecteur lui opposait, la concurrence a donc fait sentir partout son action propulsive et, en se généralisant par l'aplanissement des obstacles naturels de l'insécurité et de la distance, rendu le progrès industriel plus nécessaire. Or, à mesure qu'il l'est devenu davantage, il a été plus « demandé » et l'on a trouvé plus de profit à le produire. Cependant, il ne suffit pas qu'une chose soit demandée pour être produite. Il faut que les agents nécessaires à sa production existent, qu'ils puissent être mis librement en œuvre et rétribués.

Quels étaient les agents nécessaires à la production du progrès industriel? C'étaient, d'une part, la capacité et la science, d'une autre part, le capital. La capacité résidait dans une faculté spéciale: le génie de l'invention; la science consistait dans la connaissance de la matière et des lois qui la régissent, le capital, dans l'avance indispensable pour pourvoir aux frais de l'invention jusqu'au moment où elle devenait applicable et réalisable. Il fallait donc que le progrès [275] industriel fût assez demandé pour que le prix qu'on pouvait obtenir d'une invention ou d'une découverte couvrit les frais de sa production, avec adjonction d'un profit équivalent à celui de tout autre emploi du travail et du capital. Aussi longtemps que les débouchés de l'industrie étaient demeurés étroitement limités par l'obstacle du défaut de sécurité et de la distance, la demande du progrès industriel ne s'était que rarement produite et nous en avons vu la raison: c'est qu'un progrès qui augmentait la puissance productive d'une entreprise ne pouvait être profitable qu'à la condition que le débouché ouvert à cette entreprise fût assez étendu pour absorber la quantité accrue de ses produits. A quoi aurait servi une machinerie qui aurait permis de fabriquer un million d'épingles par jour si le marché n'en pouvait absorber qu'un millier? La demande du progrès industriel se trouvait subordonnée à l'extension des débouchés de l'industrie. Cette demande, la découverte du nouveau monde et de la nouvelle route de l'Inde, en agrandissant soudainement la sphère des échanges, ne manqua pas de la faire surgir après une période de stagnation séculaire. Alors commença à se produire l'efflorescence de progrès qui a donné naissance à la grande industrie. Cependant, si l'extension des débouchés apparaissait comme la condition nécessaire pour rendre les inventions profitables aux industriels, elles ne pouvaient l'être aux inventeurs qu'à une autre condition celle d'en avoir la propriété. Cette propriété, ils pouvaient dans certains cas se l'assurer, en [276] conservant le secret de leurs procédés; mais, le plus souvent, ce secret était aisément pénétré, l'inventeur était frustré du fruit de son travail, et ses commanditaires, de la rétribution de leurs avances. Sous peine d'enrayer des progrès que la pression croissante de la concurrence rendait de plus en plus nécessaires, il fallait les leur garantir. Quoique cette garantie, accordée au moyen de brevets temporaires, soit demeurée incomplète [8], elle a permis aux inventeurs de réaliser des progrès qui ont augmenté, dans des proportions énormes, la productivité de l'industrie.

Telle est la genèse du progrès industriel. Au moment où nous sommes, les industries de toutes les nations se trouvant en concurrence, malgré les obstacles artificiels à l'aide desquels les gouvernements protègent celles qui demeurent en retard, ce progrès s'impose partout, et il est d'autant plus nécessaire et plus demandé que l'élargissement des débouchés étend et augmente davantage la pression de la concurrence. Or, en consultant la statistique du commerce international, on peut constater que la masse des échanges entre les différents pays a au moins décuplé depuis un siècle, et qu'elle s'accroit chaque fois que s'abaissent les obstacles naturels ou artificiels qui les séparent. Pour ne parler que des pays dont les relations commerciales se sont au plus [277] haut point internationalisées, l'Angleterre exporte aujourd'hui pour 5,650 millions de francs environ de produits de son agriculture et de son industrie, la France pour 3,824, l'Allemagne pour 4,624, la Belgique pour 1,350, et, de l'autre côté de l'Océan, les États-Unis pour 4,155. Cette masse de produits de toute sorte qui sont versés sur tous les marchés y sont offerts en concurrence aux consommateurs, et ceux-ci donnent naturellement la préférence aux meilleurs et surtout aux moins chers. D'où il résulte que les industries qui alimentent l'exportation de chaque nation ne peuvent conserver leur place sur le marché international qu'à la condition d'abaisser leurs frais de production au niveau de ceux de leurs concurrentes les plus progressives.

Si nous examinons maintenant ce que représentent en moyens de subsistance, ces masses de produits qui alimentent le commerce international, nous serons frappés de l'importance vitale de leur rôle. Quoique la statistique officielle ne nous fournisse à cet égard que des données insuffisantes et incertaines, nous pouvons évaluer à un millier le nombre des individus, entrepreneurs d'industrie, capitalistes, ouvriers, auxquels chaque million de produits exportés fournit leurs moyens d'existence, sous forme de profits, d'intérêts et de salaires. En France, on compterait donc aujourd'hui près de 4 millions d'individus subsistant de l'exportation, soit 1/9e de la population, en Angleterre 5,650,000, soit 1/7e, en Allemagne 4,264,000, soit 1/11e, en Belgique 1,350,000, soit 1/5e, aux États [278] Unis 4,155,000, soit 1/15e. La proportion diffère, comme on voit, sensiblement, d'un pays à un autre, mais ce qu'il importe surtout de remarquer c'est à quel point elle s'est accrue depuis l'avènement de la locomotion à vapeur malgré l'obstruction protectionniste. En 1840, elle n'était encore que de 1/34e pour la France.

Cette « révolution silencieuse» qui s'est opérée dans les relations internationales, a donc eu pour résultat de faire dépendre du débouché étranger les moyens de subsistance d'une portion croissante de la population de chaque pays. Or, ce débouché est également accessible à toutes les nations et nous venons de voir qu'elles y prennent une part plus ou moins grande. Cette part peut diminuer ou s'augmenter. Chaque fois qu'elle diminue, une partie de la population qui vit de l'exportation, subit une perte de revenus égale à cette diminution. Son pouvoir d'achat de toute sorte de produits et services s'abaisse d'autant. Le débouché qu'elle offre à la généralité des producteurs se rétrécit en conséquence, et, en se rétrécissant, les oblige à réduire leur production. Le résultat final, c'est une diminution générale des emplois du capital et du travail, partant, des revenus que ces emplois procurent. Les capitaux, dont le débouché s'est amoindri, baissent de prix et cessent de s'offrir ou émigrent dans les pays où ils sont plus demandés et mieux rétribués. Les travailleurs privés des emplois qui les faisaient vivre émigrent de même ou tombent à la charge de la charité publique. La nation s'appauvrit et s'affaiblit. Un mouvement opposé se produit au sein de la nation [279] dont l'industrie l'a emporté sur sa rivale, dans l'arène de la concurrence internationale. Elle s'enrichit et se fortifie. La concurrence productive produit, en dernière analyse, les mêmes effets que sa devancière, la concurrence destructive. Elle donne la victoire aux plus capables et élimine les moins capables, à l'avantage de l'espèce.

Les nations retardataires peuvent-elles échapper à cette loi, en s'isolant? Dans l'état actuel du monde, un isolement complet est difficile sinon impossible. A moins de se priver des articles que la nature de leur sol et de leur climat ne leur permet pas de produire, elles sont obligées de les demander à l'étranger, en offrant en échange les produits de leur industrie, et ceux-ci ne peuvent s'échanger sur le marché international qu'au prix déterminé par la concurrence des plus capables. Il faut qu'elles les fournissent à ce prix, et elles ne le peuvent qu'à la condition de réaliser les progrès qui ont permis aux industries concurrentes d'abaisser les frais de production des leurs, ou de payer la différence par un exhaussement correspondant du prix des articles importés. En admettant que cet état d'isolement puisse subsister à une époque où les obstacles naturels qui séparaient les peuples sont continuellement entamés par la vapeur et l'électricité, quel sera le résultat? C'est que les industries de la nation isolée, si active que soit la concurrence intérieure, ne pourront, à cause de la moindre étendue de leur débouché, se développer dans la même mesure que celles des autres. Leur [280] productivité demeurera moindre, et la population qu'elles alimentent sera condamnée à un état de faiblesse et d'infériorité, dont elle ne pourra sortir qu'en se soumettant à la loi à laquelle elle avait prétendu se dérober.

Réduire leurs frais de production par l'augmentation de leur puissance productive et la diminution de leurs dépenses, telle est donc l'obligation que la concurrence impose d'une manière plus pressante à mesure que s'étend sa sphère d'action, à toutes les entreprises qui fournissent aux membres de chaque société leurs moyens de subsistance. Mais les progrès nécessaires pour obtenir ce résultat conforme à une autre loi naturelle, celle de l'économie des forces, ne sont pas seulement ceux qui accroissent la puissance de la machinerie des entreprises et qui rendent leur organisation plus efficace et moins coûteuse; ce sont encore ceux qui diminuent les frais et les risques généraux, qui grèvent leurs agents productifs et leurs produits et s'ajoutent aux frais particuliers de chacune. Ceux-ci concernent le gouvernement collectif des sociétés et le self government de l'individu, et ils sont du ressort des sciences morales et politiques.

Tout ce qui augmente l'efficacité des services du gouvernement de la société et en diminue les frais, et en même temps tout ce qui développe la capacité de l'individu à se gouverner lui-même, contribue à abaisser les frais généraux de la production, partant à élever le pouvoir d'achat de tous les produits et services, autrement dit le « pouvoir de consommation ».

[281]

Or, tandis que des progrès de tous genres ont transformé économiquement depuis un siècle la machinerie et l'organisation de la plupart des industries, le gouvernement collectif aussi bien que le gouvernement individuel sont demeurés visiblement en retard. Le gouvernement collectif impose aux sociétés des charges croissantes sans que les services qu'il leur rend aient progressé dans une mesure équivalente. Le gouvernement individuel a subi un retard sinon même un recul analogue, à quoi il faut ajouter que l'imperfection de l'un et de l'autre est devenue plus nuisible qu'elle ne l'était sous l'ancien régime de la production, par le fait de l'extension de la solidarité, causée par l'agrandissement de la sphère des échanges.

Pourquoi la concurrence n'a-t-elle pas agi avec une efficacité suffisante pour déterminer dans le gouvernement collectif de la société et dans le self government de l'individu des progrès analogues à ceux qui ont si prodigieusement accru, depuis un siècle surtout, la puissance destructive et productive de l'homme? Cela tient, d'une part, à l'insuffisance de son développement et de sa pression, de l'autre, à la puissance des obstacles qu'elle a rencontrés dans l'ignorance et les intérêts à courte vue de la classe en possession de la machinerie du gouvernement collectif, dans l'ignorance encore et les appétits déréglés de l'individu appelé à se gouverner lui-même. Elle agit cependant, et son action, quoique silencieuse et lente, devient tous les jours plus efficace pour [282] contraindre la société et l'individu à adapter leur gouvernement aux nouvelles conditions d'existence que les progrès de la puissance destructive et productive leur ont faites. Elle agit notamment, en dépit de toutes les apparences contraires, pour pacifier les rapports des nations et mettre fin à l'état de guerre.

 


 

[283]

CHAPITRE II. COMMENT LA CONCURRENCE AGIT POUR METTRE FIN A L'ÉTAT DE GUERRE.

Recrudescence du risque de guerre. Ses causes. La persistance de la sujétion. Les frontières naturelles. Le principe des nationalités. Le rapprochement des États et le partage des domaines des peuples inférieurs. - Inégalité du risque de guerre et des charges qu'il nécessite. - Dangers qui en résultent pour l'Europe. Problème du désarmement. Comment il peut être résolu. Que c'est au Droit des gens qu'il faut en demander la solution. - Les progrès du Droit des gens. Le Droit des neutres. Que la guerre ayant cessé d'être utile et inévitable, les neutres ont le droit d'intervenir pour l'empêcher en raison des dommages croissants qu'elle leur cause. Comment une assurance internationale contre la guerre pourra et devra se substituer aux assurances nationales. Qu'elle implique la constitution de tribunaux internationaux pour juger les procès entre les États.

Quoique la guerre ait cessé d'avoir sa raison d'être dans la nécessité d'assurer la sécurité de la civilisation et qu'elle soit devenue économiquement improductive, elle a non seulement continué de subsister mais nous avons vu que le risque de guerre a subi une recrudescence depuis la fin du siècle dernier et qu'il est aujourd'hui plus élevé que jamais. Nous trouverons l'explication de ce phénomène en examinant les causes diverses qui ont agi pour multiplier les causes de conflits entre les peuples civilisés.

[284]

Les théoriciens politiques de la révolution française s'imaginaient volontiers qu'en transférant à la nation tous les droits afférents à la Souveraineté, on mettrait fin sinon à toutes les guerres, du moins à celles qui étaient causées par l'ambition et les querelles des maisons souveraines. Ces maisons propriétaires des États de l'ancien régime avaient pour objectif principal, et elles s'en faisaient gloire, l'agrandissement de leur domaine politique; elles s'appliquaient continuellement à étendre leur territoire et à augmenter le nombre de leurs « sujets », partant de leurs revenus. Cet objectif ne différait, pour le dire en passant, de celui des entreprises industrielles que par les procédés nécessaires pour l'atteindre. Mais une nation qui s'était affranchie elle-même de la sujétion pouvait-elle se proposer pour but de conquérir des sujets? Si elle pouvait, si elle devait même aider les autres peuples à s'affranchir du joug des « tyrans », ne lui était-il pas interdit, sous peine de mentir à ses principes, de s'agrandir à leurs dépens? Cependant, s'il leur convenait de se réunir à elle, devait-elle s'y refuser, et renoncer pour toujours à étendre son territoire? Non, sans doute, les principes ne s'opposaient point à l'union de deux peuples sympathiques, mais c'était à la condition formelle qu'elle fût, des deux côtés, librement consentie. En conséquence, lorsque la Convention eut voté l'annexion de la Belgique à la France, et, plus tard, lorsque l'Italie eut cédé à sa libératrice la Savoie et le comté de Nice, on demanda aux populations leur consentement, non [285] toutefois sans avoir pris les précautions usitées en pareil cas pour obtenir un vote favorable. Seulement, une question restait à résoudre après avoir consenti à s'annexer, une population demeurait-elle maîtresse de se désannexer, soit pour se réunir de nouveau à son ancienne patrie ou à toute autre, soit pour se constituer une patrie autonome, ou bien ce mariage politique était-il conclu à perpétuité? Excluait-il absolument le droit de séparation ou le divorce? Cette question n'a pas été résolue en principe, mais, en fait, les États-Unis, par la guerre de la sécession, la France, par sa loi contre le séparatisme, l'ont vidée dans le sens de la perpétuité; ce qui diminue, il faut l'avouer, singulièrement le droit imprescriptible qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes. Car la population annexée ne se possède plus, elle est la propriété de la nation, dont elle fait partie. Si, par hasard, il lui plaisait, fût-ce au bout de cent ans ou même de mille, de rompre le contrat d'annexion, la nation annexante aurait le droit d'employer contre elle et son complice, s'il elle en avait un, les moyens coercitifs, pour réprimer cette tentative de rébellion et d'embauchage. Voilà donc une issue ouverte à la guerre sous le droit nouveau comme elle l'était sous l'ancien. En voici une autre. C'était une des préoccupations habituelles des souverains d'autrefois de donner à un État des frontières qualifiées de naturelles, un fleuve, une chaîne de montagnes. Ces frontières naturelles sont-elles moins nécessaires aux nations souveraines? Aussi longtemps qu'elles ne les ont point acquises, [286] peuvent-elles couler des jours paisibles, avec le sentiment d'une existence assurée? Malheureusement ni la géologie ni la géographie ne peuvent fournir à cet égard des données certaines. Si deux chaînes de montagnes ou deux fleuves, par exemple, sont parallèles, lequel devra être considéré comme la frontière naturelle de deux nations voisines? La guerre seule pourra résoudre cette question épineuse, encore ne sera-ce jamais d'une manière définitive. En voici une troisième: une nation peut-elle avoir la conscience d'être « faite » aussi longtemps que des populations qui appartiennent à sa race et parlent sa langue demeurent soumises à un autre gouvernement que le sien? L'Allemagne n'avait-elle pas de ce chef le droit incontestable de s'annexer l'Alsace sinon la Lorraine, et l'Italie ne demeurera-t-elle pas une nation incomplète et boiteuse jusqu'à ce qu'elle ait pris ou repris le Trentin, Trieste et Nice? Ce droit ethnique et linguistique, invoqué par les théoriciens des nationalités, commence à troubler sérieusement le repos des gouvernements qui étendent leur domination sur des populations de races et de langues variées, et ils s'efforcent de parer au danger dont il les menace. S'il n'est pas en leur pouvoir de changer la race, ils s'appliquent du moins à changer la langue, en Russie à russifier les Polonais et les Allemands, en Hongrie à maggyariser les Roumains et les Croates. Cette œuvre nécessaire d'unification rencontre naturellement des résistances; elle demeure une source abondante, probablement même inépuisable, de conflits [287] intérieurs et de complications extérieures. Enfin, les progrès qui ont diminué les distances entre les États et multiplié entre leurs populations les relations. d'affaires, ceux encore qui portent aujourd'hui les États européens à se partager, plus ou moins fraternellement, les domaines des peuples arriérés ou barbares de l'Asie et de l'Afrique ne peuvent manquer de susciter entre eux des occasions de conflits de plus en plus nombreuses.

On ne peut pas se dissimuler cependant que les progrès combinés de la puissance destructive et de la puissance productive ont pour résultat de rendre la guerre de plus en plus coûteuse et dommageable et le fardeau de la paix armée de plus en plus lourd. Tous les jours, de nouvelles inventions qui augmentent la puissance destructive nécessitent la mise à la réforme du matériel de guerre existant et son remplacement par un armement perfectionné: c'est par centaines de millions que se chiffrent les frais de ce renouvellement indispensable. En même temps, les progrès incessants de la puissance productive, en augmentant les ressources que les nations peuvent appliquer à la guerre, la rendent plus coûteuse aux belligérants, et en étendant la sphère des échanges, ils font participer davantage les neutres aux perturbations et aux dommages qu'elle cause.

Mais, en présence de la persistance et même de l'aggravation du risque de guerre, les nations qui y sont particulièrement exposées peuvent-elles renoncer à l'appareil d'assurance de la paix armée? [288] Celles qui prendraient l'initiative du désarmement ne seraient-elles pas condamnées à subir dans le cas d'un conflit, toujours facile à provoquer, la dure loi du plus fort? L'exemple récent de la Chine n'atteste-t-il pas que dans l'état actuel du monde une nation qui néglige le soin de sa défense s'expose aux pires avanies et aux plus cruels désastres ?

En vain, des philanthropes généreux, héritiers du bon abbé de Saint-Pierre, engagent-ils les gouvernements à désarmer et à soumettre leurs différends à des arbitres ou à un tribunal international, leur propagande n'a pas eu la vertu d'enrayer les progrès du militarisme. C'est que les gouvernements et les gouvernés eux-mêmes n'ont qu'une faible confiance dans l'efficacité d'une justice qui ne disposerait que d'une force purement morale pour faire exécuter ses verdicts. Il se peut que la sanction de l'opinion suffise seule un jour pour assurer l'exécution des décisions des arbitres et des arrêts des tribunaux nationaux ou internationaux et qu'on puisse congédier les soldats en même temps que les gendarmes et les sergents de ville, mais ce jour-là n'est pas encore venu. En attendant, c'est à la force matérielle qu'il faut recourir pour assurer la sécurité à l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur et obliger les nations comme les individus à vivre en paix.

Le problème à résoudre consiste donc à mettre au service de la paix une force supérieure à celle de toute puissance qui entreprendrait de la troubler, sous n'importe quel motif ou prétexte, et à contraindre [289] ainsi les nations à renoncer à employer la force pour faire prévaloir leur droit ou ce qu'elles croient être leur droit. On remarquera que ce problème est le même que celui que les sociétés ont eu à résoudre pour établir la paix intérieure. C'est en instituant et en mettant en œuvre une puissance collective supérieure à toutes les forces individuelles qu'elles l'ont résolu. Et, de même encore que la concurrence sous sa forme destructive a rendu nécessaire, sous peine d'expropriation, de mort ou d'asservissement, l'établissement de l'appareil destiné à assurer la paix. intérieure, c'est aujourd'hui la concurrence, sous sa forme productive, qui agit pour nécessiter l'institution d'un appareil de pacification internationale.

Mais il ne suffit pas que la nécessité d'un progrès se fasse sentir et même s'impose. Il faut encore que l'on possède les moyens de le réaliser. Ce sont les sciences physiques et naturelles qui ont fourni les données nécessaires à la transformation de l'outillage et des procédés de la destruction et de la production. Ce sont les sciences morales et politiques qui fournissent de même les principes et les règles qu'il faut suivre pour adapter le gouvernement des nations et le self government de l'individu aux nouvelles conditions d'existence qu'a faites aux sociétés civilisées l'accroissement prodigieux de la puissance destructive et productive de l'homme. Parmi ces sciences, il y en a une, le Droit des gens, qui a pour objet spécial la connaissance des coutumes et des lois qui régissent les rapports des nations pendant la paix et pendant la [290] guerre. C'est au Droit des gens que les nations qui plient aujourd'hui sous le fardeau de la paix armée devront demander et demanderont tôt ou tard, sous la croissante et inexorable pression de la concurrence, le moyen de substituer à l'appareil onéreux de l'assurance individuelle contre le risque de guerre un organisme collectif à la fois plus économique et plus efficace.

Le Droit des gens s'est formé à mesure que se sont développés les rapports des nations entre elles. A l'origine, ces rapports n'existent pas plus entre les sociétés humaines qu'entre les sociétés animales. Chaque société ignore les autres quand elle n'entre pas en lutte avec elles pour défendre ses moyens de subsistance ou s'emparer des leurs. Les premiers rapports internationaux naissent de la guerre elle-même, Au lieu de massacrer immédiatement les vaincus, les vainqueurs les font prisonniers, d'abord pour les offrir en holocauste à leurs Divinités, ensuite, lorsque les progrès de l'industrie alimentaire ont rendu l'esclavage avantageux, pour en faire des esclaves. Parmi les captifs, les plus riches demandent à racheter leur vie ou leur liberté en échange d'une rançon. Cet échange est l'objet d'une négociation et nécessite une interruption des hostilités; on les interrompt encore d'un consentement mutuel pour rendre les honneurs aux morts; enfin, les peuples qui demandent leur subsistance à l'agriculture s'accordent pour conclure une trêve aux époques des semailles et de la moisson. Pendant cette trêve, ils se rapprochent, [291] des rapports commerciaux s'établissent entre eux, et ces rapports, dont l'expérience fait reconnaître les avantages, nécessitent l'institution de coutumes ou de lois ayant pour objet de sauvegarder la vie et la propriété des échangistes étrangers. Lorsque la trêve se prolonge, elle prend le nom de paix. Alors aussi les relations deviennent plus nombreuses et plus intimes. S'il arrive que deux peuples qui ont conclu un traité de paix aient à redouter les agressions d'un troisième dont la puissance dépasse la leur, leur intérêt commun les porte à unir leurs forces et à conclure un traité d'alliance. On voit se former ainsi peu à peu un code de coutumes et de lois concernant les unes la pratique de la guerre, les autres celle de la paix.

Le code de la guerre l'emporte d'abord quant au nombre de ses prescriptions et de ses règles sur le code de la paix, car la guerre est l'état habituel des peuples et la paix l'exception.

Un des caractères dominants du code de la guerre, c'est l'étendue et la rigueur des obligations qu'il impose aux neutres. Non seulement les belligérants interdisent aux neutres de fournir à l'ennemi des armes et des munitions de guerre, en appliquant cette dénomination à une multitude d'articles, y compris parfois les denrées alimentaires, mais encore ils interrompent leur commerce par le blocus des ports et des côtes, en s'attribuant le droit de visiter les navires neutres, d'y saisir la marchandise ennemie, et même de confisquer la marchandise neutre à bord [292] d'un navire ennemi. Pendant longtemps, les servitudes imposées aux neutres ne rencontrent de leur part aucune opposition, car ils en bénéficient de leur côté quand ils font la guerre, et les dommages qu'elles infligent à leur commerce n'ont, en comparaison, qu'une faible importance.

Mais la situation a changé depuis que l'extension des débouchés et les progrès de l'industrie ont accru dans des proportions rapidement croissantes les relations de peuple à peuple. Le code de l'état de paix s'est développé à son tour. Les droits et les garanties de liberté et de propriété des nationaux ont été généralement étendus aux étrangers; des conventions de navigation, des unions postales, télégraphiques, monétaires, etc., ont été conclues, et ces institutions internationales ont eu naturellement pour effet d'entrecroiser et de solidariser davantage les intérêts des membres de la communauté civilisée.

Dans ce nouvel état des choses, les dommages que les servitudes de la guerre infligent aux neutres ont été se multipliant et ils ont fini par dépasser les avantages que ces servitudes leur procurent lorsqu'ils se trouvent, à leur tour, engagés dans une guerre. Sous l'influence de ce changement dans la balance des intérêts de la paix et de la guerre, une réaction s'est produite les neutres ont protesté contre les exigences des belligérants, et ils ont, à diverses reprises, formé des ligues pour exiger la réforme des pratiques qui avaient été jusqu'alors universellement acceptées comme justes et nécessaires. Des restrictions ont été [293] opposées au droit de visite; la confiscation des marchandises ennemies à bord d'un navire neutre a été interdite en vertu d'un principe nouveau, savoir que le pavillon couvre la marchandise; il en a été de même de la saisie de la marchandise neutre à bord d'un navire ennemi, le nombre des articles qualifiés de contrebande de guerre a été réduit, et si le droit de blocus a continué d'être en vigueur, l'exercice en a été soumis à des règles plus étroites on a cessé d'admettre la validité d'un blocus sur le papier, et l'on a exigé qu'il fût exercé par des forces suffisantes [9].

Cependant ce progrès est demeuré incomplet à bien des égards et notamment sur un point d'une importance capitale. Tandis que les infractions aux servitudes imposées par l'état de guerre donnent ouverture à des indemnités pour les dommages directs et même indirects que ces infractions peuvent causer aux belligérants, tandis que les nations les plus puissantes se résignent à payer ces indemnités, il n'en est pas de même pour les dommages que la guerre leur inflige. Si elles réclament parfois des indemnités pour les dommages causés à leurs nationaux par une guerre civile ou étrangère, c'est seulement quand elles ont affaire à des États trop faibles pour résister à leurs exigences. Cette pratique constitue-t-elle un abus de la force ou bien est-elle conforme au droit, et dans ce cas, n'y a-t-il pas lieu de la généraliser? Voilà ce [294] qu'il importe d'abord de savoir, si l'on veut résoudre le problème de l'assurance économique de la paix.

Que nul n'ait le droit de causer un dommage à autrui, c'est un principe qu'on ne songe point à contester quand il s'applique aux individus. C'est sur ce principe que se fonde, en particulier, la législation qui régit les industries qualifiées de dangereuses ou insalubres. Cette législation est tantôt préventive et tantôt répressive. Dans les pays tels que la France où elle a un caractère préventif, elle soumet les établissements dangereux ou insalubres à une réglementation destinée à atténuer sinon à supprimer les dommages qu'il est dans leur nature de causer; elle interdit, par exemple, la fabrication de la poudre et des autres explosifs dans le voisinage des foyers de population, mais elle ne préserve qu'imparfaitement les habitants des villes des émanations d'une nombreuse catégorie d'industries insalubres dont elle autorise l'établissement dans la banlieue. Dans d'autres pays, tels que l'Angleterre, elle atteint plus efficacement son but, en rendant les propriétaires des usines dangereuses ou insalubres, responsables des nuisances que leur industrie cause à autrui. A moins de s'exposer à des procès et à des dédommagements ruineux, ils sont obligés de réaliser des progrès qui suppriment ces nuisances, ou, si elles ne peuvent être supprimées, d'exercer leur industrie dans des localités isolées.

Mais ce principe qui est généralement appliqué aux entreprises individuelles, est-il applicable à cette entreprise nationale que l'on nomme la guerre ? Voilà [295] ce qu'il s'agit encore de savoir et ce qui exige la solution préalable d'une autre question que l'on peut poser ainsi:

Dans l'état actuel du monde, la guerre a-t-elle conservé le caractère d'un accident de force majeure qu'il n'est pas possible aux peuples civilisés d'éviter et peut-on la considérer encore comme nécessaire à la sécurité de la civilisation? Ou bien dépend-il des nations civilisées de l'éviter, sinon complètement, du moins entre elles, et sont-elles, dès à présent, pourvues d'une puissance destructive suffisante pour assurer la sécurité de la civilisation contre le péril des invasions barbares?

Si la guerre est demeurée inévitable et « utile », il n'y a pas lieu évidemment de modifier les anciennes règles et prescriptions du Droit des gens. Les belligérants ne peuvent être rendus responsables des dommages qu'il est dans la nature de la guerre de causer aux neutres puisqu'il n'a pas dépendu d'eux de l'éviter. Enfin, si la guerre a continué d'être utile, toutes les nations sont intéressées à ce qu'elle se pratique librement, et toute entrave opposée à ses opérations, sous n'importe quel motif ou prétexte, toute immixtion abusive d'un tiers dans l'exercice du droit de la guerre doit être rigoureusement interdite. et réprimée.

S'il dépend, au contraire, de la volonté des nations de vider leurs différends autrement que par la force et si la guerre a cessé d'être utile à la communauté civilisée, la situation change. En se fondant sur [296] le principe de droit commun qui est appliqué aux actes et aux industries nuisibles à autrui, les neutres peuvent exiger une réparation pour les dommages que la guerre leur cause. Et s'il est démontré que ces dommages sont inhérents à la guerre, que rien ne peut les empêcher de se produire, les neutres ont le droit manifeste de recourir à des mesures préventives pour se préserver de cette nuisance certaine.

Au moment où nous sommes, cette question demeure encore pendante. Si les amis de la paix sont convaincus que la guerre a cessé d'être inévitable et utile, s'ils prétendent même à tort qu'elle ne l'a jamais été, l'opinion contraire est demeurée prépondérante, au moins parmi les politiciens et les militaires de carrière qui sont ou se croient intéressés au maintien du régime actuel. Mais à mesure que les relations internationales se développeront et que la concurrence fera sentir davantage à la multitude des capitalistes, des industriels et des ouvriers, le poids des gros armements et les nuisances de la guerre, la réforme de ce régime sera réclamée avec plus d'énergie et les gouvernements devront, qu'ils le veuillent ou non, aviser au moyen d'y mettre fin. Ce moyen, c'est le Droit des gens qui le leur fournira. par la reconnaissance du Droit des neutres à intervenir pour empêcher la guerre.

Depuis longtemps déjà, les neutres ont pris l'habitude d'interposer leurs bons offices lorsqu'une querelle vient à éclater entre deux nations ou, pour mieux dire, entre deux gouvernements, mais leur intervention [297] demeure purement morale, et un gouvernement qui veut la guerre n'en tient aucun compte. Il en sera autrement le jour où les neutres pourront s'appuyer sur un droit généralement reconnu, et où la pression de l'opinion les obligera à faire prévaloir au besoin ce droit par la force. Nous avons montré ailleurs comment pourra s'établir cette « assurance collective de la paix » par la constitution d'une Ligue des neutres qui, en joignant ses forces à celles de l'État ou des États menacés d'une agression, rendrait cette agression impossible [10].

Or, du moment où l'expérience aura démontré qu'un État, si puissant qu'il soit, s'expose, en recourant à la force pour vider ses différends et ses procès, à soulever contre lui une force incomparablement supérieure, l'énorme appareil de la paix armée perdra sa raison d'être. Tandis que chaque nation est obligée aujourd'hui de s'assurer individuellement contre le risque de guerre et d'employer à cette assurance un maximum de force, sans être jamais certaine de couvrir entièrement ce risque, une assurance collective exigera seulement le maintien de l'appareil de destruction nécessaire pour garantir la sécurité de la communauté civilisée. Et si l'on songe qu'il suffirait d'une centaine de mille hommes, tout au plus, pour préserver l'Europe des agressions des peuples barbares ou arriérés, on pourra se faire une idée de [298] l'énorme économie que lui procurera ce remplacement de l'assurance nationale contre le risque de guerre par une assurance internationale.

Cependant ce système progressif d'assurance devra être complété par l'institution d'un organe judiciaire chargé de résoudre pacifiquement les différends et les procès qui ont été vidés jusqu'à présent par la guerre. Le recours à l'arbitrage pourra y suffire, sans doute, dans un grand nombre de cas, mais s'il arrive qu'une nation attente aux droits d'une autre et se refuse à soumettre sa cause à des arbitres, il faudra bien que la partie lésée ait quelque moyen de faire respecter son droit, puisqu'il lui sera interdit d'y pourvoir elle-même. La nécessité s'imposera donc d'établir des tribunaux internationaux, dont la Puissance collective se chargera d'exécuter les verdicts. Alors la paix entre les nations sera pleinement assurée, car elle reposera à la fois sur la force et sur la justice.

[299]

CHAPTER III. COMMENT LA CONCURRENCE AGIT POUR ADAPTER LE GOUVERNEMENT DES SOCIÉTÉS A LEURS NOUVELLES CONDITIONS D'EXISTENCE.

L'accroissement des frais de gouvernement. -- Sa cause. La souveraineté illimitée. Nécessité de fixer une limite à la sphère d'activité de l'État. Que cette limite est marquée par la nature même des choses. Les produits et les services dont la consommation est naturellement individuelle. Ceux dont la consommation est naturellement collective. Que les premiers appartiennent au domaine de l'activité collective nationale, provinciale ou communale. Que la production des services naturellement collectifs peut être économiquement livrée à des entreprises spéciales et concurrentes.

En substituant une assurance collective et mutuelle contre le risque de guerre à l'assurance individuelle, les nations de notre vieux continent réaliseront une économie considérable; elles pourront diminuer, dans une large mesure, les impôts qui augmentent les frais de production de toutes les branches d'industrie. Cependant, les dépenses militaires ne contribuent pas seules à l'aggravation des charges publiques. Ces charges s'augmentent d'abord par le fait de l'accroissement continu et jusqu'à présent irrésistible des frais du triple gouvernement de l'État, de la province et de la commune, ensuite par le fait des monopoles, des privilèges et des protections que [300] les pouvoirs délégués à l'exercice de la souveraineté allouent à certains individus ou à certaines classes aux dépens de la généralité. Aux États-Unis, par exemple, où les dépenses militaires sont relativement insignifiantes, le budget des dépenses, dans l'ensemble de ses chapitres (dépenses de l'Union, des Etats particuliers, des villes, etc.), n'est point sensiblement inférieur à celui des États les plus militarisés de l'Europe. Si l'on tient compte de l'impôt de la protection qui s'y ajoute, on s'expliquera que l'industrie américaine n'ait tiré jusqu'à présent qu'un faible avantage de la légèreté du budget de la guerre de l'Union.

C'est le pouvoir souverain dont ils sont investis qui permet aux gouvernements d'augmenter progressivement les charges des nations, par les impôts et les restrictions à la liberté de l'individu que ces impôts nécessitent, impôts et restrictions établis, soit à leur profit, soit à celui des classes sur lesquelles ils s'appuient. Nous avons vu qu'en dépit de toutes les réformes et de toutes les révolutions, la souveraineté est demeurée de nos jours ce qu'elle était sous l'ancien régime illimitée. Dans les États qualifiés de démocratiques, le pouvoir que le monarque de droit divin possédait sur ses sujets, et qu'il exerçait tant par lui-même que par ses agents, c'est la nation qui le possède et qui l'exerce par ses délégués.

Les législateurs du nouveau régime se sont préoccupés, à la vérité, de mettre les sujets de la nation à l'abri des abus de son pouvoir souverain, et les [301] « constitutions » qu'ils ont confectionnées ont stipulé en faveur de l'individu, de sa propriété et de sa liberté, des garanties de diverses sortes. Mais ces garanties sont toujours insuffisantes et fréquemment illusoires; elles ne comprennent notamment ni la liberté du travail, ni celle de l'échange, ni celle de l'association, que les délégués à l'exercice de la souveraineté peuvent réglementer à leur gré [11]. Or, nous avons vu aussi [302] que de tous les droits afférents à la souveraineté, le droit électoral étant le seul que la nation, ou pour mieux dire le pays légal, puisse pratiquer, ses délégués sont investis du pouvoir d'imposer aux individus toutes les charges et de soumettre leur liberté à toutes les restrictions qu'ils jugent nécessaires. La possession de cet énorme pouvoir et des avantages matériels et moraux qu'il procure, suscite la formation et la lutte des partis politiques, et ceux-ci ne pouvant l'emporter sur leurs rivaux qu'à la condition de rétribuer d'une façon ou d'une autre leurs [303] partisans, il en résulte une surenchère qui implique la nécessité de multiplier les emplois, les monopoles et les protections, et, par conséquent, d'étendre la sphère d'activité de l'État aux dépens de l'individu. C'est ainsi que les gouvernements modernes sont poussés par une impulsion irrésistible à accaparer successivement toutes les branches de la production, et que les nations sont entraînées sur la pente du communisme d'État.

Le seul moyen de les arrêter sur cette pente, c'est de fixer une limite à la sphère d'activité de l'État, limite qu'il lui soit interdit de franchir. Cette limite, l'économie politique nous apprend qu'elle est marquée par la nature même des produits et des services nécessaires à l'individu et à la société.

Ces produits et ces services forment deux catégories entièrement distinctes l'une comprend ceux dont la consommation est naturellement individuelle, l'autre, ceux dont la consommation est naturellement collective.

Les premiers sont l'objet de la multitude des industries qui pourvoient au plus grand nombre des besoins de l'homme nourriture, vêtement, logement, éducation, religion, etc. A la rigueur, l'individu peut y pourvoir lui-même isolément, mais dans une société en voie de civilisation, où la division du travail s'est généralisée, il sont desservis par des industries spéciales, dont les consommateurs se procurent individuellement par l'échange, les produits ou les services, la consommation de chacun étant indépendante de celle d'autrui.

[304]

Les seconds ont un autre caractère, en ce qu'ils ne peuvent être consommés que collectivement. Tels sont, en première ligne, ceux qui ont pour objet l'établissement de la sécurité extérieure et intéeure.

Si la population d'un pays est exposée au risque d'une invasion, il sera nécessaire, pour la préserver de ce risque, d'établir un appareil de défense, de réunir et d'organiser une armée, de construire des forteresses, etc. Dans toute l'étendue du territoire protégé par cet appareil, les habitants profiteront de la sécurité qu'il procure. Il en sera de même pour le risque des agressions intérieures contre la vie et la propriété individuelles; ce risque nécessitera l'établissement d'un appareil de justice et de police, dont profiteront tous les habitants des localités où il fera régner la sécurité. Il en sera de même encore pour le risque d'une inondation dans les contrées riveraines de la mer. Toute la population exposée à ce risque jouira de la protection des digues. La sécurité, dans ces différents cas, apparaît donc comme une denrée dont la consommation est naturellement collective, et elle nécessite l'association des consommateurs pour en supporter les frais. Ceux qui se refuseraient à fournir leur quote-part des frais de construction, d'entretien ou de mise en œuvre de ces appareils de défense augmenteraient d'autant celle des autres. Enfin, dans une société en voie de civilisation, il y a une série croissante de services d'un caractère local qui rentrent dans la même catégorie: tels sont ceux de [305] l'éclairage et du pavage des rues, des égouts, etc., et qui exigent de même la constitution d'associations de consommateurs.

Selon la nature des services qu'elles consomment, ces associations doivent être plus ou moins nombreuses et s'étendre sur un territoire plus ou moins vaste. S'il s'agit de la sécurité extérieure, elle doit comprendre la totalité de la population et du territoire. S'il s'agit de besoins d'un caractère local, tels que ceux de la viabilité, du pavage, de l'éclairage, de l'écoulement des immondices, c'est l'espace dans lequel ces besoins se font sentir qui constitue la sphère naturelle de l'association. De là les associations nationales, provinciales, communales, correspondant chacune à des catégories particulières de besoins collectifs. L'association des consommateurs des services propres à pourvoir à ces besoins, peut en entreprendre elle-même la production, de même. que l'individu peut produire les articles propres à la satisfaction de ses besoins individuels de nourriture, de vêtements, de logement. Mais, comme l'individu, elle peut aussi s'adresser à des entreprises spéciales en se bornant à conclure avec elles des contrats pour la fourniture de la sécurité, de la construction et de l'entretien des digues, du pavage, de l'éclairage, des égouts, et des autres services naturellement collectifs. Que ce second système soit plus conforme que le premier à la loi de l'économie des forces, l'expérience le démontre pour la satisfaction des besoins collectifs comme pour celle des [306] besoins individuels. Toutefois, c'est dans l'un et l'autre cas à la condition que l'échange s'opère ou que le contrat se conclue sous un régime de concurrence. Si la concurrence n'existe point ou est insuffisante, il pourra être plus avantageux à l'association des consommateurs, aussi bien qu'au consommateur isolé, de produire le service que de subir les conditions d'une entreprise de monopole. Seulement, il peut arriver que les consommateurs de ce service soient incapables de le produire, et s'il s'agit d'un service indispensable, tel que celui de la sécurité, ils seront à la merci du producteur investi d'un monopole. Dans ce cas, leur seule garantie efficace contre l'abus résidera dans l'intérêt du producteur lui-même. Mais, en supposant que la concurrence existe ou soit possible entre les producteurs de services naturellement collectifs, les consommateurs trouveront plus de profit à les demander à une entreprise spéciale qu'à les produire eux-mêmes, comme le consommateur individuel trouve plus de profit à se pourvoir de pain chez un boulanger dans une localité où il existe des boulangeries concurrentes qu'à le fabriquer lui-même. Dans ce cas, enfin, et dans les autres analogues, la fonction de l'association de consommation se réduira à conclure des contrats pour la fourniture des services naturellement collectifs et à en surveiller l'exécution, ou pour mieux dire, à nommer des délégués auxquels elle confiera les pouvoirs nécessaires pour remplir cette fonction, en se réservant seulement le droit de contrôler leurs actes.

[307]

Telles sont les données que fournit l'économie politique pour la solution du problème de la limitation des attributions des collectivités nationales, provinciales et communales. La nécessité de résoudre ce problème se fera sentir davantage à mesure que l'accroissement de la pression de la concurrence contraindra les gouvernements comme les autres entreprises à se conformer de plus près à la loi de l'économie des forces. Malheureusement, la concurrence, en matière de gouvernement, se trouve aujourd'hui, sinon annulée, du moins singulièrement amortie par la persistance du régime de la sujétion politique. Tandis que le consommateur a été, du moins pour une bonne part, affranchi de la sujétion économique pour les produits et services naturellement individuels, il est demeuré complètement sous le régime de la sujétion politique pour les services naturellement collectifs.

 


 

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CHAPITRE IV. LA SUJETION POLITIQUE ET LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE.

Effets comparés de l'établissement de la liberté économique et du maintien de la sujétion politique. Progrès réalisés sous la pression de la concurrence dans la production des produits et services naturellement individuels. Qu'en renversant ou en croyant renverser l'ancien régime, les révolutionnaires se sont bornés à remplacer une sujétion par une autre. - Faits nouveaux qui ont atténué l'assujettissement des consommateurs des services naturellement collectifs. - Que cette atténuation est demeurée insuffisante. - Augmentation progressive du poids des gouvernements, de plus en plus libérés de la concurrence destructive et protégés par la sujétion contre la concurrence productive. -Inefficacité du constitutionnalisme pour remédier aux effets du protectionnisme politique. Que la nécessité s'imposera de soumettre la production des services naturellement collectifs au régime de la liberté économique.

Lorsque l'agriculture et l'industrie, en multipliant les moyens de subsistance, eurent rendu possible. la multiplication de l'espèce humaine et fait succéder des nations nombreuses aux troupeaux et aux clans primitifs, l'organisme social s'adapta à ces nouvelles conditions d'existence, en se divisant et se spécialisant. Les sociétés en voie de civilisation apparaissent alors partagées en corporations auxquelles les différentes branches de travail sont appropriées. Une corporation supérieure, constituée par l'union des plus forts et des plus intelligents, remplit les [309] fonctions du gouvernement et de la défense de la société et se rétribue de ces fonctions par des impôts en travail, en nature ou en argent auxquels elle assujettit les autres catégories sociales. Au-dessous d'elle s'étage une série de corporations ou de communautés vouées aux travaux de la production agricole ou industrielle. Les traits caractéristiques de cette organisation sont l'appropriation de chaque fonction, profession ou industrie à des producteurs associés ou syndiqués, la sujétion des consommateurs aux producteurs, sujétion plus ou moins réglée et tempérée par la coutume.

Sous ce régime, la sujétion économique se joignait donc à la sujétion politique. Sous le régime actuel, la sujétion économique a disparu, du moins en partie, mais la sujétion politique a subsisté dans son intégrité, avec cette seule différence que l'individu n'est plus le sujet d'une corporation ou d'une maison, mais d'une nation.

Nous avons examiné déjà les effets de l'abolition de la sujétion économique et ceux du maintien de la sujétion politique. Il nous suffira d'en remettre un court aperçu sous les yeux de nos lecteurs.

Depuis que le consommateur a été affranchi de la sujétion que lui imposait le régime corporatif, chacun est devenu libre de choisir entre les producteurs concurrents et de donner sa clientèle à ceux dont les produits ou les services lui paraissent mériter la préférence sous le double rapport du prix et de la qualité. Cette liberté du consommateur n'a pas [310] cessé toutefois d'être limitée par les barrières douanières établies dans un but de fiscalité ou de protection. Lorsque les produits ou les services étrangers sont prohibés, le consommateur est réduit à s'approvisionner chez les producteurs nationaux et il se trouve à la merci de leurs exigences et de leurs coalitions; lorsqu'ils sont simplement taxés, le consommateur peut s'adresser à des producteurs étrangers, mais en payant une taxe égale à la différence des prix et qualités des produits et services du dehors et de ceux du dedans.

Malgré ces exceptions et ces restrictions, la liberté de la consommation a fait merveille. Sous la pression de la concurrence et à mesure qu'elle croissait en étendue et en intensité, toutes les industries se sont transformées; elles ont perfectionné incessamment leur outillage et leurs procédés, augmenté leur puissance productive et diminué leurs frais de production, en se conformant ainsi de plus en plus à la loi de l'économie des forces. Si l'on compare l'industrie du XIXe siècle à celle du XVIII, on sera frappé de l'immensité des progrès réalisés dans ce court intervalle d'un siècle. Tandis que sous le régime des syndicats corporatifs et des marchés appropriés, l'industrie demeurait presque stationnaire, elle a pris sous la pression de la concurrence dégagée, quoique encore d'une manière incomplète, des obstacles naturels et artificiels qui la limitaient, un essor extraordinaire, et fourni à la consommation des masses croissantes de produits à des prix de plus en plus réduits.

Mais si le consommateur a été affranchi, au moins [311] partiellement, de la sujétion pour les produits ou les services individuellement consommables, s'il est devenu libre de donner sa clientèle à qui bon lui semble, sauf les restrictions qu'opposent à sa liberté les monopoles et les privilèges protectionnistes, il est demeuré le « sujet » de l'entreprise qui lui fournit les services naturellement collectifs, soit que cette entreprise continue à appartenir à une corporation ou à une maison, ou qu'elle appartienne à la nation. Sous ce rapport, on ne peut signaler aucun changement appréciable dans sa situation. Lorsque les révolutionnaires eurent exproprié le gouvernement de la maison de France pour le remplacer par un gouvernement qualifié de national (le leur), ils ne s'avisèrent point de demander aux populations des provinces dont se composait le territoire français si elles consentaient ou non à accepter les services de ce gouvernement de leur fabrique. Ils l'imposèrent à la totalité des populations du territoire sur lequel la monarchie avait étendu sa domination, en proclamant ce territoire « indivisible ». Cependant, tout en soumettant en bloc à leur gouvernement les populations que la monarchie avait, sans leur demander leur consentement, assujetties au sien, ils firent, en matière d'annexions territoriales, une concession aux idées qui avaient germé dans le cours du XVIIIe siècle. Sans renoncer à l'usage du droit de conquête bien qu'en déclarant indivisible le territoire de leur nation, ils eussent dû logiquement reconnaître et respecter l'indivisibilité de celui des autres ils subordonnèrent [312] l'exercice de ce droit au consentement des populations.

Mais, consenties ou non, les annexions sont perpétuelles, et toute tentative de sécession est considérée comme un acte de haute trahison, et passible de peines particulièrement rigoureuses. A cet égard, le protectionnisme politique est moins tolérant encore que le protectionnisme économique.

Quelle est la conséquence de cette persistance du régime de la sujétion politique? c'est de soustraire presque entièrement les gouvernements à la pression de la concurrence sous sa forme productive. Deux sortes de progrès agissent néanmoins pour leur faire sentir cette pression, les uns directement, les autres indirectement. Ces progrès sont ceux qui ont, dans toute l'étendue du monde civilisé, facilité l'émigration et l'internationalisation des hommes et des capitaux, avec l'échange des produits. Dans les pays où le poids des impôts qui frappent le capital et le travail est excessif, où, en même temps, la liberté et la propriété sont chargées d'entraves, le capital et le travail ont une tendance irrésistible à émigrer. Jusqu'à une époque récente, des obstacles naturels et artificiels -- obstacle de la difficulté des communications, lois interdisant l'émigration, défaut de sécurité, etc. - ont ralenti cette tendance. Mais, à mesure que ces obstacles ont été levés ou aplanis, l'émigration s'est accrue et elle a cessé aujourd'hui d'être une quantité négligeable. D'une autre part, le développement progressif des moyens de communication ayant pour conséquence de mettre en concurrence les industries de toutes les [313] parties du monde, qu'arrive-t-il? C'est que les industries des pays où le poids des impôts et des monopoles va s'aggravant, perdent peu à peu l'avantage que leur procurait sur les marchés avoisinants et sur leur propre marché l'obstacle des distances et peuvent de moins en moins soutenir la concurrence des industries des pays plus économiquement gouvernés. Elles sont fatalement condamnées à décliner et les populations auxquelles elles fournissent leurs moyens d'existence à s'appauvrir. Or l'appauvrissement des populations entraîne celui du gouvernement, qui puise ses revenus dans les leurs. Les gouvernements sont donc intéressés et ils le seront chaque jour davantage sous peine de décadence et de ruine à améliorer leurs services et à en diminuer les frais. Mais ces effets de la concurrence internationale ne se produisent qu'avec lenteur et ils n'ont exercé jusqu'à présent qu'une action infinitésimale.

Le ralentissement et l'insuffisance de la concurrence, voilà quelle est, en définitive, la cause de l'aggravation progressive du poids des gouvernements. Sous sa forme destructive de guerre, la concurrence ne s'exerce et ne peut plus s'exercer qu'à des intervalles de plus en plus longs. Sous sa forme productive, elle est limitée par le régime toujours subsistant de la sujétion politique et ne peut agir que d'une manière indirecte et lointaine. On a essayé de remédier à son insuffisance, par un système analogue à celui qui limitait le monopole des corporations industrielles, mais l'expérience se [314] charge tous les jours de démontrer l'inefficacité de ce système le prix des services des gouvernements va s'élevant sans cesse dans les pays où leur pouvoir est limité et réglementé par une Constitution aussi bien que dans ceux où il ne l'est point. D'où il est permis de conclure que le remède à cet état de choses est le même que celui qui a suscité depuis un siècle les merveilleux progrès de l'industrie; il consiste à affranchir de la sujétion politique les consommateurs des services des gouvernements, comme ils ont commencé à l'être de la sujétion économique. Nous avons vu ailleurs comment cette réforme s'opèrera par la reconnaissance et la mise en pratique du droit de sécession [12].

Lorsqu'elle sera accomplie, lorsque les gouvernements seront, comme les autres entreprises, pleinement soumis à la concurrence sous la seule forme que comportent désormais les conditions d'existence des sociétés civilisées, ils seront obligés, eux aussi, de se conformer à la loi de l'économie des forces, sous peine d'être dépossédés de leur clientèle. Ils se débarrasseront de leurs attributions parasites pour se borner à la production des services naturellement collectifs qui sont de leur ressort, et cette production, actuellement la plus arriérée de toutes, se perfectionnera, comme les autres, sous l'inexorable et salutaire pression de la concurrence.

 


 

[315]

CHAPITRE V. DE L'INTRUSION DES GOUVERNEMENTS MODERNES DANS LE DOMAINE DE L'ACTIVITÉ INDIVIDUELLE ET DES OBSTACLES QU'ELLE OPPOSE AU PROGRÈS.

Effets nuisibles de l'intrusion du gouvernement dans le domaine de l'activité privée. - Retards et perturbations qu'elle cause. Ses effets sur la production de la monnaie. - Ce qui arriverait si les gouvernements renonçaient à intervenir dans la production de la monnaie. Comment l'industrie privée pourvoirait à la satisfaction du besoin de monnaie. - Progrès qu'elle ne manquerait pas de réaliser sous l'impulsion de la concurrence. L'accroissement de la stabilité de la mesure des valeurs par la substitution d'un étalon composé à l'étalon simple. L'abaissement du prix de loyer de la monnaie par le remplacement du métal par le papier. Qu'il ne faut pas confondre le prix du loyer de la monnaie avec l'intérêt des capitaux. Inanité de l'utopie du crédit gratuit.

Pas plus que les autres entreprises, les gouvernements n'échappent à la loi de l'économie des forces. En multipliant leurs attributions et leurs fonctions, ils diminuent leur capacité productive. Leur intrusion dans la production des articles dont la consommation est naturellement individuelle a pour effet non seulement de renchérir cette production et d'abaisser la qualité de ses produits ou de ses services, mais encore de les rendre moins capables de s'acquitter des fonctions qui leur sont propres.

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Si un gouvernement, sortant de sa sphère naturelle d'activité, s'attribue la production exclusive d'un article quelconque, il la soustrait complètement à l'action de la concurrence; s'il laisse à l'industrie privée la liberté de l'entreprendre de son côté, il n'en paralyse pas moins cette action propulsive. Un gouvernement, en effet, n'est pas obligé, comme un industriel, de couvrir ses frais de production; il peut vendre et il vend d'habitude ses produits ou ses services à un prix qui le laisse en perte, et cette perte il la fait supporter par la généralité des contribuables, parmi lesquels se trouvent ses concurrents eux-mêmes. Dans ces conditions la concurrence est faussée: elle ne contraint le gouvernement au progrès qu'autant que ses produits sont inférieurs, sous le rapport de la qualité, aux produits concurrents, dans une mesure qui dépasse la différence des prix. A quoi il faut ajouter qu'une industrie exposée à la concurrence inégale d'un gouvernement ne peut jamais être assurée d'un profit rémunérateur, car un concurrent qui dispose souverainement de la bourse des contribuables peut toujours abaisser ses prix et même fournir ses produits gratis. Elle ne peut donc attirer suffisamment les intelligences et les capitaux: elle reste en retard si elle ne disparaît point, et sa concurrence n'exerce, en conséquence, qu'une action propulsive faible ou nulle.

Enfin, en admettant qu'un gouvernement, qui entreprend une industrie en dehors de ses attributions, se croie obligé de couvrir entièrement ses frais, pourra-t-il entrer en lutte avec l'industrie privée ? [317] L'expérience confirme sur ce point pleinement la théorie. On ne pourrait citer aucun exemple d'une préférence accordée aux produits ou aux services d'un gouvernement sur ceux de l'industrie privée, lorsque les uns et les autres sont créés dans des conditions égales de concurrence, savoir lorsque le gouvernement ne les vend point à perte, et n'empêche point, par des règlements et d'autres entraves, l'industrie concurrente de s'établir et de fonctionner librement. Dira-t-on qu'on chercherait en vain, dans l'histoire économique des peuples, un exemple de ce genre, qu'aucun gouvernement ne s'est avisé en aucun temps de lutter à armes égales avec l'industrie privée? Mais cette objection ne fournit-elle pas mieux qu'aucun exemple la preuve manifeste de l'infériorité industrielle des gouvernements? Et cette infériorité, dont ils ont eux-mêmes conscience, d'où provient-elle sinon de ce qu'ils dérogent à la loi de l'économie des forces en cumulant l'exercice de plusieurs industries de nature différente, lesquelles comportent des proportions inégales d'établissement, une organisation adaptée à leur nature et une direction qui leur soit propre? Car la loi de l'économie des forces gouverne le mécanisme des entreprises aussi bien que celui des instruments de la production, outils ou machines. Toute entreprise comme toute machine dont la construction déroge, dans quelqu'une de ses parties, à cette loi naturelle ne peut développer autant de force utile qu'une entreprise ou une machine construite en conformité avec elle.

Mais les gouvernements ne se préoccupent guère [318] des lois de la mécanique économique. Ils empiètent sur le domaine de l'activité privée sous toutes sortes de motifs ou de prétextes. C'est ainsi qu'ils se sont emparés successivement de la fabrication et de l'émission de la monnaie et du transport des lettres, dans un intérêt de fiscalité ou de domination, et qu'ils s'emparent aujourd'hui de l'enseignement et des instruments perfectionnés de communication, chemins de fer, télégraphes, téléphones, etc. Cette intrusion économique dans le domaine de l'industrie privée est encouragée par l'ignorance de la généralité du public et en particulier des apôtres de la régénération sociale.

C'est une opinion universellement répandue, par exemple, que les nations seraient réduites à revenir au troc primitif si les gouvernements ne se chargeaient point de leur fournir l'instrument nécessaire des échanges, la monnaie.

Sous l'ancien régime, la fabrication et l'émission de la monnaie étaient considérées comme un « droit régalien », et, malgré l'effroyable abus que les gouvernements ont fait et font tous les jours de ce droit prétendu, malgré les falsifications monétaires qu'ils n'ont pas cessé de pratiquer sans le moindre scrupule, rien n'a pu encore ébranler à cet égard la croyance populaire. L'expérience atteste cependant, avec une irrésistible clarté, que le monopole du monnayage exercé par les gouvernements a eu de tous temps et continue d'avoir pour effet de jeter la perturbation ans les échanges, en causant d'incalculables [319] dommages aux échangistes et d'empêcher l'établissement d'un régime monétaire économique et sûr.

Supposons que ce monopole vienne à être aboli et qu'il soit interdit aux gouvernements d'intervenir d'une manière ou d'une autre dans la production de la monnaie, aussi bien en métal qu'en papier, et essayons de nous rendre compte des conséquences de la non-intervention gouvernementale dans la production d'un instrument de première nécessité, sans doute, mais dont la consommation est naturellement individuelle. Les populations seront-elles à jamais privées de cet instrument indispensable de l'échange? Il ne nous sera pas difficile de démontrer qu'elles s'en trouveront, au contraire, mieux et plus économiquement pourvues. La monnaie répondant à un besoin généralement ressenti celui de l'échange, il y aura profit de satisfaire à ce besoin comme à tout autre, plus même qu'à tout autre, en raison de son caractère de nécessité et d'universalité. Sous un régime de pleine liberté, la concurrence ne manquera pas non plus d'agir pour rendre l'instrument de l'échange, le medium circulans, aussi parfait et aussi économique que possible. Dans l'état actuel des choses, cet instrument, tel que le fournissent les fabriques des gouvernements, a un double défaut: l'incertitude de sa valeur et l'élévation de ses frais de production, partant de son prix de loyer. Comme le définissait justement Adam Smith, c'est une voiture à transporter les valeurs dans l'espace et dans le temps; mais c'est une voiture qui ne préserve point des avaries les [320] marchandises qu'elle transporte et qui les grève de frais de transport toujours onéreux et parfois excessifs.

Depuis que les gouvernements en possession du papier-monnaie ont renoncé à altérer la monnaie métallique, l'incertitude de sa valeur provient exclusivement de celle de la matière première dont elle est faite. Comme tous les autres produits, l'or et l'argent ont une valeur sujette à varier elle varie suivant que la production de ces deux métaux est plus ou moins abondante et qu'ils sont plus ou moins demandés. Elle varie plus lentement que celle des autres produits à cause de leur durabilité, mais ses variations n'en sont pas moins incessantes et parfois considérables: l'argent n'a-t-il pas perdu depuis vingt ans la moitié de sa valeur, d'un côté, sous l'influence de la découverte de nouvelles mines particulièrement abondantes, et de procédés d'extraction plus économiques; de l'autre, par suite de son infériorité comme instrument monétaire et de la concurrence croissante que lui font des agents de circulation moins imparfaits? A la vérité, le problème de l'immutabilité de la valeur est considéré à bon droit comme la quadrature du cercle de l'économie politique; mais si l'on ne peut transformer un cercle en un carré qui ait la même superficie, on peut en approcher avec une différence infinitésimale. Il en est de même pour l'immutabilité de la valeur. Si l'on ne peut assurer à l'étalon monétaire, qui sert de mesure à toutes les autres valeurs, une fixité entière et permanente, il est possible d'en réduire les variations à une quantité [321] presque inappréciable. Nous avons indiqué ailleurs la solution de ce problème [13]. Elle consiste à substituer à un étalon simple un étalon composé, à la valeur d'un produit celle de l'ensemble des produits. Ce progrès ne tarderait pas, selon toute apparence, à s'imposer avec celui de la réduction au minimum du prix de location de la monnaie sous un régime de liberté du monnayage.

Si les gouvernements cessaient de fabriquer de la monnaie, tant en métal qu'en papier, cette industrie devenue libre ne manquerait pas, comme toutes les autres, et au début même, plus que les autres, d'attirer l'esprit d'entreprise et les capitaux. Elle s'est déjà développée, au surplus, en dehors des gouvernements, mais sous leur tutelle onéreuse et étroite: c'est l'industrie des banques d'émission, qui fabriquent et jettent dans la circulation des quantités de plus en plus considérables de monnaie de papier. Cette monnaie ne porte point, comme la monnaie métallique, sa valeur avec elle mais elle est acceptée comme si elle la portait: 1° parce qu'elle est appuyée sur des valeurs dont le public connaît ou croit connaître l'existence (on sait que les gouvernements, en faisant aux banques des emprunts subreptices, lui infligent à cet égard de cruels mécomptes); 2° parce qu'elle est toujours échangeable contre de la monnaie métallique (quoique les gouvernements [322] interviennent fréquemment pour exonérer les banques privilégiées de cette obligation ou la rendre illusoire) et que la banque accumule dans ce but une encaisse suffisante pour couvrir le risque de remboursement. Il n'y a pas bien longtemps que le montant considéré comme nécessaire de cette encaisse métallique ne dépassait pas un tiers de la somme des billets en circulation, et cette proportion était plus que suffisante, le risque de remboursement ne s'élevant jamais à 33 p. 100, mais depuis que les gouvernements de l'Europe civilisée sont revenus, nous avons vu sous l'influence de quelles causes, à un état de guerre latent, ils ont jugé opportun de transformer en trésors de guerre, les banques, dites nationales, royales ou impériales, auxquelles ils confèrent le monopole de l'émission des billets ils les obligent à accumuler une somme de métaux précieux, monnayés ou monnayables, presque égale au montant de leur circulation. De là un renchérissement artificiel du prix de location de cet intermédiaire de l'échange dans l'espace et le temps. Les frais que les Banques avaient à couvrir auparavant en le louant, sous forme d'escompte ou de prêt, consistaient seulement dans le coût de la fabrication des billets, dans le risque, ordinairement infinitésimal, que leur faisaient courir les escomptes ou les prêts, et, finalement, pour un tiers, dans l'intérêt du capital accumulé dans leurs caves, sous forme de métaux précieux, pour couvrir le risque de remboursement. Ce capital, égalant actuellement en Europe le montant des billets, la location de la monnaie de pa [323] pier se trouve grevée de l'intérêt de la totalité; en sorte que le public est obligé de payer le transport des valeurs dans le temps par cette voiture de papier aussi cher que si elle était en métal.

Mais supposons que les banques, devenues libres et indépendantes des gouvernements -- réduits, ceux-ci, à leurs attributions naturelles -- se chargent de fournir au public toute la monnaie tant en papier qu'en métal dont il aura besoin, comment s'acquitteront-elles de cet office? Elles continueront, comme aujourd'hui, à émettre des billets, avec cette seule différence qu'elles en émettront de toutes les coupures demandées par le public, et dans toutes les quantités qu'il demandera. Le public, de son côté, continuera de les accepter, en premier lieu, s'il juge qu'ils sont garantis par des valeurs suffisantes; en second lieu, si ces billets sont toujours remboursables à présentation, et si l'accomplissement de cette obligation est garanti par une encaisse proportionnée au risque de remboursement. A leur émission de billets, les banques ajouteront simplement, en se conformant pour les coupures, le poids et le titre des pièces, à la demande du public, une frappe et une émission de monnaie métallique, d'or, d'argent, de cuivre ou de nickel, et elles en assureront la proportion nécessaire en les échangeant, à la volonté des porteurs, les unes contre les autres, et en particulier contre la monnaie étalon, ce que ne font point les gouvernements.

L'établissement de ce régime de production libre [324] de la monnaie aurait pour conséquence immédiate d'exonérer les nations du risque continuellement suspendu sur elles des banqueroutes du papier-monnaie d'État, et, en Europe, de dégrever la location de la monnaie de papier des frais des trésors de guerre. Mais, comme d'habitude, la concurrence ne tarderait pas à agir pour déterminer dans la production de la monnaie des progrès bien autrement considérables, et qui sont considérés encore comme purement utopiques telles sont la quasi fixité de l'étalon, la réduction à un taux approchant de la gratuité, de la location des voitures à transporter les valeurs, et, finalement, l'unification internationale de leurs types, unification aussi nécessaire pour le transport des valeurs que peut l'être celle des entrevoies des chemins de fer pour le transport des hommes et des marchandises.

La quasi fixité de la valeur de la monnaie sera le résultat de la substitution, déterminée par la concurrence de l'étalon composé à l'étalon simple. Supposons qu'au lieu d'étalonner ses billets sur la valeur instable de l'or ou de l'argent, une banque progressiste prenne pour étalon le prix du marché de l'ensemble des produits commerçables, et qu'en choisissant pour point fixe la valeur actuelle du franc et en se réglant sur la cote de cet ensemble de marchandises, elle restreigne son émission de billets chaque fois que cette cote accuse un mouvement général ou même une simple tendance à un mouvement de hausse, lequel à cause de sa généralité ne pourra provenir [325] que d'une surabondance de la quantité du medium circulans, et que, dans le cas contraire, savoir si l'ensemble des produits commerçables subit un mouvement de baisse, elle augmente sa circulation, le franc deviendra un étalon monétaire aussi stable que possible, et la monnaie de papier de la banque qui aura pris l'initiative de ce progrès sera préférée à celle des autres, jusqu'à ce qu'elles emploient le même système d'étalonnage, comme elles ne tarderont pas à y être obligées, sous peine de perdre leur clientèle. De même, à mesure que les relations internationales se multiplieront et que la diversité des monnaies deviendra en conséquence plus gênante et plus onéreuse, les Banques de circulation seront amenées à fixer leurs monnaies sur l'étalon le plus généralement demandé. Enfin, ce système, en substituant un étalon monétaire idéal à un étalon matériel, déterminera l'abaissement successif du prix de location de la monnaie par la diminution et, finalement même, par la suppression des encaisses métalliques devenues inutiles. En effet, des banques dont la circulation serait garantie à la fois par les titres de leurs prêts ou de leurs escomptes et par un capital suffisant pour en couvrir les risques; qui, de plus, auraient intérêt, pour conserver la confiance du public, à soumettre leur portefeuille et leur caisse à la vérification et au contrôle incessants de quelque institution de comptabilité indépendante, de telles banques, disons-nous, ne seraient qu'exceptionnellement et de moins en moins exposées à des demandes de remboursement de [326] leur monnaie de papier. Jusqu'à ce que ce système vint à se généraliser et il ne faut pas oublier que tout progrès s'impose rapidement sous un régime de concurrence, elles auraient toutefois à pourvoir à des demandes de métaux précieux pour solder des excédents d'importation, par exemple, mais cette éventualité ou toute autre n'exigerait qu'une immobilisation temporaire de valeurs sous cette forme. Le prix de revient de la monnaie prix de revient composé des frais et risques et du profit nécessaire du prêteur descendrait ainsi à un minimum approchant de la gratuité, et la concurrence en abaisserait naturellement, sous un régime de liberté des banques d'émission, le prix courant au niveau de ce minimum,

Est-ce à dire que le profit ou l'intérêt des capitaux engagés dans la multitude des branches de la production s'abaisserait dans la même proportion et que l'on verrait se réaliser ou à peu près l'utopie du crédit gratuit? Non, sans doute. Toute industrie comporte des risques plus ou moins élevés, et ces risques qui affectent principalement le capital doivent être couverts par une prime d'assurance, à laquelle s'ajoute comme un second élément constitutif du profit ou de l'intérêt, une autre prime nécessaire pour déterminer le capitaliste à se priver de son capital en l'engageant dans une entreprise de production. L'abaissement du prix de location de la monnaie, c'est-à-dire de la voiture qui sert à transporter les capitaux, n'aura donc pas pour effet d'en diminuer la rétribution sous forme d'intérêts, de profits ou de dividendes; il aura [327] seulement pour effet de réduire les frais généraux de la production, dans lesquels le voiturage des capitaux compte pour une part notable, et d'élever par conséquent le pouvoir d'achat des consommateurs de la généralité des produits et services.

 


 

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CHAPITRE VI. DE L'INTRUSION DU GOUVERNEMENT DANS LE DOMAINE DE L'ACTIVITÉ INDIVIDUELLE ET LES OBSTACLES QU'ELLE OPPOSE AU PROGRÈS (Suite).

L'intervention des gouvernements dans l'enseignement et ses effets. Langues mortes et langues vivantes. L'affaiblissement des intelligences causé par la surcharge des programmes. Ce qui arriverait si les gouvernements cessaient d'intervenir dans l'enseignement. L'infériorité des gouvernements dans les autres branches de l'activité privée. - Ce que valent les arguments en faveur de leur intervention en matière de travaux publics. — Ce qu'elle coûte aux contribuables. Les effets des subventions qu'ils accordent à l'industrie. La réglementation et les charges compensatrices des subventions allouées aux cultes.- Les subventions des théâtres et des beaux-arts, les subventions protectionnistes.- Que l'intrusion des gouvernements dans le domaine de l'activité privée diminue leur capacité à remplir leurs fonctions naturelles. - Aggravation constante des dépenses causées par l'extension anti-économique des attributions du gouvernement et des charges qu'elles nécessitent. Ce que coûterait un gouvernement réduit à ses attributions naturelles.

C'est par milliards que se comptent les pertes et les dommages que l'intervention des gouvernements dans la production de la monnaie a causés aux consommateurs, d'abord, par l'altération de la monnaie métallique, ensuite, par l'émission du papier-monnaie, sans parler de l'obstacle que cette intervention anti-économique n'a pas cessé d'opposer au [329] perfectionnement de la machinerie du transport des valeurs dans l'espace et le temps. Des dommages d'un autre ordre, mais bien plus considérables encore, sont causés tous les jours par leur intrusion dans la branche élevée de la production qui a pour objet de former l'homme lui-même. L'intervention des gouvernements dans l'enseignement n'en est pas moins considérée comme aussi nécessaire qu'elle peut l'être dans le monnayage.

L'intervention gouvernementale, dans toutes les industries où elle s'exerce, a le défaut capital de subordonner le consommateur au producteur. Tandis que dans les industries de concurrence, les producteurs sont obligés d'adapter leurs produits ou leurs services aux besoins des consommateurs, l'État leur impose les siens, et les contraint à les accepter tels quels. Ce sont ses propres convenances qu'il consulte et non les leurs. Dans l'enseignement, par exemple, il a imposé l'étude des langues mortes, quoi qu'elles aient visiblement cessé d'être les instruments nécessaires de la culture de l'esprit et des communications intellectuelles d'un pays à un autre. En vain, l'état du monde a changé, en vain les langues vivantes se sont perfectionnées et l'expérience a démontré qu'elles étaient mieux adaptées au génie de chaque peuple que celles de peuples étrangers et disparus, si parfaits que pussent être celles-ci, le latin et le grec ont continué d'occuper le premier rang dans les programmes officiels et d'être exigés pour l'exercice de la plupart des professions dites libérales. Cependant, [330] les progrès des sciences et de leurs applications, d'une part, le développement des relations internationales, de l'autre, ont nécessité l'adjonction d'articles nouveaux aux anciens. On a surchargé les programmes sans tenir compte de la capacité limitée des cerveaux. Ce bourrage des intelligences n'a pas seulement pour effet de les débiliter, il cause encore une perte de temps qui augmente les frais de production des services des individus qui le subissent. Dégagée du fatras des programmes officiels, l'instruction nécessaire pour former un médecin, un avocat, un professeur même exigerait moins de temps, partant reviendrait à meilleur marché. A la vérité, une partie des frais de leur éducation professionnelle est mise à la charge des contribuables, mais elle n'en est que plus onéreuse pour la communauté, car les frais de perception de l'impôt viennent s'y ajouter. De plus, elle constitue une subvention allouée aux dépens de la multitude aux classes les plus aisées de la population, qui profitent presque seules de l'instruction supérieure et moyenne. L'intervention du gouvernement dans l'enseignement primaire a des vices d'un autre ordre, plus funestes encore au moral du grand nombre que la surcharge des programmes ne l'est à l'intelligence du petit. Les traits qui la caractérisent chez tous les peuples, c'est l'exaltation de la vanité nationale. Sous prétexte de développer en eux l'amour de la patrie, les institutions officielles enseignent aux enfants que leur nation est la première entre toutes, et que cette prééminence indiscutable, elle la doit aux [331] institutions et au gouvernement que le monde lui envie.

En supposant que l'enseignement à tous les degrés se trouvât abandonné à l'industrie privée, qu'il fût absolument interdit au gouvernement national, provincial ou communal de le distribuer ou de le subventionner, qu'arriverait-il ? La société serait-elle plongée dans les ténèbres de l'ignorance, comme on se plait généralement à l'affirmer? Est-il nécessaire de dire que l'instruction est un besoin, que tout besoin suscite la demande du produit ou du service propre à le satisfaire, et que la demande détermine l'offre de ce produit ou de ce service, aussitôt qu'elle devient assez intense pour en rembourser les frais. Or, le besoin d'instruction ne devient-il pas chaque jour plus intense et plus général? Ne peut-on pas constater, même chez le plus grand nombre des pères de famille des classes aisées, une tendance manifeste à procurer à leurs enfants une instruction supérieure aux emplois auxquels ils peuvent raisonnablement aspirer? Enfin, si dans les régions inférieures, des parents méconnaissent l'obligation de pourvoir à l'alimentation intellectuelle et morale de leurs enfants, cette obligation ne pourrait-elle pas leur être imposée comme l'est celle de pourvoir à leur alimentation physique? Parce que le code de tous les États civilisés oblige les parents à nourrir leurs enfants, s'ensuit-il que l'État doive se faire boulanger? [14]

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De même que dans la production de la monnaie et dans celle de l'enseignement, l'infériorité économique de l'État se manifeste dans toutes les autres branches de l'activité humaine, tant par la surélévation du prix de revient de ses produits ou de ses services, que par son incapacité à les adapter aux besoins des consommateurs. En outre, ses fonctionnaires et employés de tous grades, redevables pour la plupart de leur nomination à des services politiques, considèrent volontiers leurs fonctions comme une rétribution pour cette sorte de services, et ils ne se croient tenus de remplir les devoirs qu'elles leur imposent que dans la mesure de leurs convenances. Ils ne sont pas au service du public, ils ne lui doivent rien ! Ils sont les agents de l'État qui leur a délégué une partie de son autorité, c'est-à-dire de son droit de commander. De là la conscience qu'ils possèdent de leur supériorité naturelle sur la vile multitude des « sujets » de l'État et le sans-gêne qui les caractérise dans leurs rapports avec eux.

Un des arguments les plus usités pour justifier l'intrusion de l'État dans le domaine de l'activité privée surtout en matière de travaux publics, c'est celui qui est tiré de la supériorité de ses ressources. Il y a, dit-on, des entreprises qui dépassent les forces des particuliers et qui ne peuvent d'ailleurs fournir qu'à la longue, si même ils le fournissent jamais, un profit rémunérateur. C'est à l'État qu'il appartient de s'en charger. Les entreprises colossales que l'industrie privée a menées à bien, notamment en Angleterre et [333] aux États-Unis, ont enlevé, à la vérité, quelque crédit à cet argument. Mais on s'explique aisément qu'il ait pu être fondé et paraître péremptoire. De tous temps, l'État s'est montré jaloux des grandes aggrégations de forces: il les considérait comme un danger pour sa domination, — et elles pouvaient, en effet, le devenir sous le régime de la concurrence destructive. -Il ne souffrait donc point la constitution d'un « État dans l'État ». S'il accordait à des compagnies l'autorisation de se créer, c'était en imposant des charges et des restrictions de toute sorte à leur propriété et à leur liberté il limitait arbitrairement leur durée, réglementait leur organisation et leur gestion, imposait une limite à leurs profits ou les partageait avec elles. Dans ces conditions l'industrie privée se gardait naturellement de se charger d'entreprises que l'État s'appliquait à rendre improductives ou elle ne s'en chargeait qu'avec son concours. C'est ainsi qu'en France, les contribuables ont dû payer et continuent tous les jours à payer les frais des restrictions que l'État a imposées aux compagnies de chemins de fer, quant à la durée des concessions, à la limitation des tarifs, au choix des tracés, choix dicté d'ailleurs à l'État lui-même par des influences électorales. S'il s'agit des entreprises dont l'État se charge parce qu'elles ne peuvent couvrir leurs frais et procurer le profit nécessaire pour attirer l'industrie privée, elles constituent un détournement encore plus nuisible et onéreux des capitaux existants de leurs emplois productifs. Lorsqu'il arrive que des particuliers engagent [334] leurs capitaux dans des entreprises de cette sorte, le déficit persistant de l'exploitation finit tôt ou tard par dévorer le capital. Le capital dévoré, l'entreprise meurt et le déficit avec elle. Dans une entreprise d'État, le déficit ne meurt point, il se perpétue avec elle et doit être perpétuellement comblé par les générations successives des contribuables. Il peut dévorer ainsi, à la longue, un capital décuple, centuple même du capital originaire, engagé dans l'entreprise. Sans doute, un chemin de fer, par exemple, qui ne couvre pas ses frais peut procurer un surcroît de bénéfices à la région où il est établi, en augmentant la valeur des terres, en étendant le débouché des industries locales, mais en ce cas n'est-ce pas à ceux qui en doivent recueillir les profits qu'il incombe d'en supporter les frais? On conçoit qu'ils trouvent plus d'avantage à les mettre à la charge de la généralité des contribuables et qu'ils usent de leur influence électorale ou autre pour arriver à cette fin. Ce n'est, en réalité, autre chose qu'une subvention qu'ils se font allouer par l'État aux dépens de la nation.

La même observation s'applique aux subventions que l'État, particulièrement en France, alloue à un nombre continuellement croissant d'entreprises, subventions directes aux entreprises de travaux publics, aux cultes, aux théâtres, à la peinture, à la sculpture, à la musique, à la marine marchande, subventions indirectes à l'agriculture et à l'industrie par la protection douanière. Ces subventions, quel qu'en soit l'objet, n'accordent aux uns que ce qu'elles enlèvent [335] aux autres, avec adjonction des frais de perception et des entraves de l'impôt, sans oublier la règlementation et les charges spéciales auxquelles sont assujettis la plupart des industries ou des services subventionnés et qui compensent, le plus souvent et au delà, le bénéfice de la subvention. Telles sont notamment celles qui sont imposées aux cultes. En échange de la subvention que l'État leur alloue, l'État limite le droit d'association et de propriété de leur clergé, il nomme les hauts fonctionnaires de la hiérarchie ecclésiastique, il asservit, en un mot, la religion sous le prétexte de la protéger. Cependant, de deux choses l'une, ou le besoin religieux existe ou il n'existe point. S'il existe, ceux qui l'éprouvent ne fourniront-ils pas d'eux-mêmes toute la rétribution nécessaire pour le satisfaire? S'il n'existe point, est-ce en imposant aux populations l'obligation de pourvoir aux frais du culte qu'on le fera naître? La subvention de l'État permet, dira-t-on peut-être, de satisfaire ce besoin à bon marché. Mais c'est un bon marché illusoire, car il faut ajouter à la somme payée au clergé les frais nécessaires pour la percevoir, au moyen des impôts directs et indirects. C'est encore un bon marché dolosif, car les impôts qui le procurent sont prélevés sur ceux qui n'usent point des services du culte comme sur ceux qui en usent. Enfin, le régime des subventions, en écartant la concurrence, a pour effet naturel et inévitable de ralentir l'activité des ministres de la religion et d'abaisser la qualité de leurs services plus qu'il n'en diminue le prix s'il le diminue. L'expérience [336] ne confirme-t-elle pas ici, d'une manière décisive, la théorie? La culture religieuse ne va-t-elle pas s'abaissant et se corrompant dans tous les pays où l'État protège et subventionne les cultes, tandis qu'elle s'élève dans ceux où ils les abandonne à eux-mêmes?

Les subventions allouées aux théâtres et aux beaux-arts ne sont pas moins anti-économiques et elles nuisent de même au sentiment du beau qu'elles ont pour objet de cultiver et de développer. Les subventions des théâtres obligent les nombreux contribuables qui ne fréquentent point les salles subventionnées à payer une partie du prix des places du commun des spectateurs et la totalité de celui des spectateurs privilégiés du monde politique, administratif ou plus ou moins lettré qui jouit des entrées de faveur. On prétend que ces deux catégories de spectateurs qui se recrutent dans l'élite de la nation ne pourraient pas se procurer, sans l'intervention de l'État national ou communal, les jouissances élevées qu'ils trouvent dans les théâtres subventionnés et qu'il en résulterait un abaissement notable du niveau de la littérature dramatique, de la musique et de la danse, partant une détérioration du sentiment du beau. Mais, encore une fois, si le besoin de ces jouissances élevées existe dans l'élite de la nation ne s'imposera-t-elle pas les sacrifices nécessaires pour le satisfaire; s'il n'existe point, les subventions auront-elles la vertu de le créer? Sont-elles en définitive autre chose qu'un des nombreux modes d'exploitation du grand nombre par le petit?

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Enfin, on peut en dire autant des subventions indirectes que le régime protectionniste alloue aux entrepreneurs d'industrie aux dépens des consommateurs. En les protégeant contre leurs concurrents étrangers, ce régime leur permet d'élever les prix de leurs produits à un taux artificiel, supérieur au taux naturel de la concurrence. Ce sont les consommateurs qui payent la différence et c'est, par conséquent, une subvention payée à une minorité par la généralité. Que cette subvention ait pour effet d'encourager la routine et de diriger les capitaux vers des industries justement qualifiées de parasites puisqu'elles vivent aux dépens d'autrui, qu'elle empêche, aussi bien au détriment des producteurs qu'à celui des consommateurs, l'établissement d'un équilibre nécessaire entre la production et la consommation et rende ainsi toutes les existences précaires, c'est ce que l'expérience se charge de démontrer tous les jours. Aucun des impôts que l'État perçoit à son profit exclusif n'est aussi lourd et aussi fécond en nuisances de toute sorte que cet impôt dont il partage le produit avec des individus qui n'y ont aucun droit et ne rendent en échange aucun service.

Mais l'intrusion de l'État dans le domaine de l'activité individuelle n'a pas seulement pour effet de renchérir les produits ou les services qui appartiennent à ce domaine et d'en abaisser la qualité, elle a encore pour résultat de diminuer sa capacité à remplir la fonction qui lui appartient: celle d'assurer la sécurité des individus et de la nation contre toute atteinte [338] intérieure ou extérieure. Si le risque de guerre toujours subsistant et même aujourd'hui en pleine recrudescence excite les gouvernements à développer et à perfectionner leurs appareils de destruction, on peut douter que les lourdes charges qu'ils imposent de ce chef aux nations produisent un effet utile proportionné à leur poids. Les administrations de la guerre et de la marine ne sont réputées nulle part comme des modèles d'ordre et d'économie. Toutefois on peut constater l'influence de la concurrence internationale sur l'armement et la mobilisation, sinon sur l'intendance. En revanche, le service non moins nécessaire de la sécurité intérieure, qui se trouve entièrement à l'abri de la concurrence, est le plus arriéré de tous. La justice n'a pas cessé d'être coûteuse, lente et incertaine, la police insuffisante et vexatoire, la pénalité tantôt excessive et tantôt trop faible, le système pénitentiaire plus propre à développer la criminalité qu'à la restreindre. Comment en serait-il autrement? Comment les fonctions naturelles des gouvernements ne souffriraient-elles pas de l'accroissement incessant de leurs fonctions parasites? Quelle entreprise particulière pourrait subsister si elle était constituée et gérée comme un gouvernement, et accaparait, à son exemple, des industries multiples et disparates? Au point de vue économique, les gouvernements modernes sont-ils autre chose que des « monstres »?

A mesure que les gouvernements ont ajouté à leurs attributions naturelles des attributions parasites, qu'ils ont entrepris ou subventionné des industries [339] appartenant au domaine de l'activité individuelle, leurs dépenses se sont inévitablement accrues. Depuis un siècle, les budgets de l'ensemble des nations civilisées ont au moins quadruplé. Il a fallu augmenter les recettes dans la même proportion que les dépenses. Malgré les progrès de tous genres qui ont contribué à accroître la puissance productive de l'industrie humaine, les anciens impôts n'ont pu y suffire et l'on a épuisé les ressources de la fiscalité pour combler des déficits toujours renaissants. On a aggravé les impôts existants, à commencer par ceux « qu'on ne voit pas » et l'on en a créé de nouveaux, sans réussir cependant à résoudre le problème de l'équilibre des budgets. Heureusement les gouvernements ont trouvé dans le crédit une ressource commode et, en apparence, inépuisable. D'une part, l'accroissement extraordinaire de la puissance productive, en augmentant la masse des matériaux de l'épargne, et la disparition de la tutelle obligatoire de l'esclavage et du servage, en la rendant indispensable à la multitude, chargée désormais du soin de son existence, d'une autre part, l'attribution aux nations devenues souveraines ou réputées telles, de la responsabilité des dettes contractées par leurs gouvernements, ont contribué au développement rapide du crédit public.

Si dans la vie privée un père de famille hésite à contracter des dettes en laissant à ses enfants le soin de les acquitter, les gouvernements, qui n'ont rien de commun avec les pères de famille, ne sont pas retenus par le même scrupule. C'est ainsi qu'ils [340] ont mis, en moins d'un siècle, à la charge de la population de l'Europe une dette de 120 milliards, soit de 333 francs environ par tête. Et, chaque année, elle va s'accroissant du montant du déficit régulier de 1,500 millions à 2 milliards que crée, en pleine paix, l'insuffisance des recettes. Mais il faut bien payer les intérêts des emprunts, et déjà nous voyons les nations financièrement les moins résistantes ployer sous le faix. En vain leurs gouvernements multiplient et aggravent les impôts, ils les rendent d'autant moins productifs qu'ils en augmentent davantage le nombre et le poids. Un jour arrivera donc où l'épuisement des recettes et du crédit commandera la réduction des dépenses et déterminera par là même plus efficacement qu'aucune propagande économique la réforme du système d'intrusion des gouvernements dans le domaine de l'activité individuelle.

En attendant, l'énorme appareil de la fiscalité non seulement enlève aux populations une portion de leur revenu qu'on peut évaluer en moyenne à un cinquième et les oblige ainsi à travailler pour le fisc de deux à trois mois sur douze, mais encore il rend, par la multiplicité de ses entraves et son défaut de fixité, leur travail moins productif et leur existence plus précaire. Dans le plus grand nombre des pays civilisés il comprend trois catégories d'impôts: 1° La corvée militaire qui enlève ici pendant trois ans, là pendant cinq ans l'élite de la jeunesse aux travaux de la production, auxquels il les rend [341] ensuite moins aptes; 2° Les impôts directs qui frappent avec les immeubles et les valeurs mobilières l'exercice de toutes les industries; 3o Les impôts indirects et les monopoles qui atteignent la généralité des articles de consommation et qui sont perçus en partie au profit de l'État, en partie au profit de catégories plus ou moins nombreuses de privilégiés. L'instabilité de la plupart de ces impôts, les modifications qui sont continuellement apportées dans leur assiette et qui se répercutent davantage d'un pays à un autre à mesure que les rapports d'échange se multiplient entre les peuples, se joignent aux entraves et aux gênes que nécessite leur perception pour complèter la nuisance de cet informe et monstrueux système. Que l'on y ajoute encore le détournement des emplois productifs de la masse de capitaux qu'absorbent les emprunts d'États et l'on aura un aperçu des maux qu'engendre le pouvoir illimité que possèdent les détenteurs de la « souveraineté » d'envahir le domaine de l'activité individuelle.

Supposons maintenant que les gouvernements soient réduits à leurs attributions naturelles, que le gouvernement national ait seulement à pourvoir à la sécurité intérieure et extérieure des individus et de la nation, et qu'une assurance internationale contre la guerre réduise les armements des peuples civilisés au minimum nécessaire pour les préserver des agressions des peuplades ou des hordes barbares pour lesquelles la guerre n'a pas cessé encore d'être une industrie productive, les frais de cette assurance de la [342] vie et de la propriété ne dépasseraient pas sensiblement ceux des assurances contre l'incendie. Il y a un demi-siècle à peine que Bastiat ne les évaluait pas à plus de 200 millions pour la France [15], et ce chiffre suffirait encore aujourd'hui, même en admettant que le gouvernement assureur fût, comme il est juste, tenu au remboursement des pertes et dommages causés par le vol et la destruction de la vie et de la propriété. Il suffirait alors d'une faible contribution, proportionnée à la valeur de la propriété immobilière, mobilière et personnelle des assurés pour y pourvoir, et cette contribution pourrait être prélevée directement et à peu de frais.

Les services locaux absorberaient, selon toute apparence, une somme plus considérable, car ces services sont destinés à se développer à mesure que les populations deviennent plus exigeantes en matière de voirie, d'éclairage et d'hygiène. Toutefois si, d'une part, il était interdit aux gouvernements urbains ou ruraux d'empiéter sur le domaine de l'activité individuelle, si, d'autre part, la rétribution de chaque service était spécialisée, si chaque contribuable savait [343] exactement ce que lui coûtent le pavage, l'éclairage et le reste, si, enfin, le gouvernement communal était rendu effectivement responsable de sa gestion, ces dépenses ne pourvoiraient qu'à des services réels, et la concurrence intercommunale interviendrait d'ailleurs pour les réduire au strict nécessaire.

Bref, le progrès agirait dans l'industrie qui a pour objet la satisfaction des besoins naturellement collectifs comme il agit dans ceux qui pourvoient à la satisfaction des besoins naturellement individuels, pour abaisser les prix et améliorer la qualité des services. Le gouvernement à bon marché, qui est demeuré jusqu'à présent une utopie, deviendrait une réalité.

 


 

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CHAPITRE VII. COMMENT LA CONCURRENCE ET LA LOI DE LA VALEUR AGISSENT POUR DÉTERMINER L'ÉQUILIBRE DE LA PRODUCTION ET DE LA CONSOMMATION.

Résumé des progrès qui réduisent les frais particuliers et les frais généraux de la production. Que la concurrence internationale nécessite la réduction de ceux-ci aussi bien que de ceux-là. Qu'elle contraindra les gouvernements à diminuer les charges qui les aggravent, en les obligeant à se renfermer dans leurs attributions naturelles, et à abandonner l'industrie à elle-même.

Est-il vrai, comme le prétendent les socialistes, que l'intervention du gouvernement soit nécessaire pour régler la production et la distribution de la richesse ? Son impuissance à remplir cet office de régulateur. Inutilité de son intervention. Que la production et la distribution de la richesse sont naturellement réglées par l'opération combinée de la concurrence et de la loi de la valeur. Comment s'établit le prix des choses sous un régime de concurrence. Comment la concurrence a suscité la création successive des organes de transmission des produits et d'éclairage des débouchés qui lui sont nécessaires pour remplir son office de régulateur. — Que la concurrence et la loi de la valeur agissent avec une efficacité croissante à mesure que ces organes se développent pour déterminer l'équilibre de la production et de la consommation au niveau du juste prix des choses.

La concurrence agit dans toutes les branches de l'activité humaine pour déterminer l'abaissement des frais de la production. Mais, dans l'ensemble des industries qui fournissent les produits et les services naturellement individuels, ce résultat ne peut être ob [345] tenu que par des progrès de deux sortes ceux qui diminuent les frais particuliers de chacune et ceux qui réduisent les frais généraux des charges publiques qui pèsent sur toutes. Les frais particuliers se réduisent par le perfectionnement du mécanisme des entreprises, de l'outillage et des procédés de la production, de l'augmentation de la capacité et de l'activité du personnel, de l'accroissement et de la disponibilité des capitaux. En même temps, ils tendent à s'égaliser dans les différentes parties du globe à mesure que les inventions se propagent et que le capital et le travail se transportent plus facilement d'un pays dans un autre. Les frais généraux se réduisent de même par l'amélioration des services du gouvernement et la diminution des charges qu'ils nécessitent; mais, tandis que les industries soumises à la pression de la concurrence internationale sont obligées, sous peine d'être éliminées du marché, de réaliser tous les progrès dont les industries concurrentes des autres pays ont pris l'initiative, les gouvernements assurés quand même de la conservation de leur marché par l'assujettissement de leur clientèle ne ressentent pas au même degré la nécessité du progrès. S'il arrive que quelques-uns diminuent les charges publiques, ou pour mieux dire, ne les augmentent qu'avec une modération relative, les autres ne se croient pas tenus de les imiter. Cependant, dans les pays où ces charges s'accroissent le plus rapidement et où elles sont les plus lourdes, elles rendent les industries, dont elles aggravent les frais, moins capables de soutenir la [346] concurrence internationale. On peut sans doute en déplacer le poids, mais ce poids subsiste! Si l'on soulage certaines branches du travail, c'est en écrasant les autres. Seulement, les effets de l'aggravation des charges publiques sont lents à se produire, et le jour est encore éloigné où les classes gouvernantes s'apercevront qu'en augmentant le fardeau qui pèse sur la production, elles travaillent à leur propre ruine. Ce jour viendra néanmoins, quoi qu'on fasse pour le retarder. Alors, les gouvernements seront obligés à leur tour de renoncer au monopole que leur confère le vieux régime de la sujétion, et de réduire, sous la pression de la concurrence, leurs attributions à la production des services naturellement collectifs, partant d'abaisser les charges publiques au minimum.

Mais ici se présente une question essentielle que le socialisme a posée. S'il est interdit au gouvernement d'intervenir d'une manière ou d'une autre dans la production des articles qui pourvoient à la satisfaction des besoins naturellement individuels, cette production, en l'absence d'un pouvoir régulateur, pourra-t-elle s'équilibrer avec la consommation, et ses produits se répartir équitablement entre ses coopérateurs, entrepreneurs, capitalistes et ouvriers? La production et la distribution de la richesse ne seront-elles pas livrées à l'anarchie? Les produits et les services abandonnés à l'opération aveugle et brutale des forces individuelles ne seront-ils pas tantôt à l'état de déficit et tantôt à l'état d'excédent? Et dans la [347] répartition des résultats de la production, les faibles ne se trouveront-ils pas à la merci des forts, les travailleurs ne seront-ils pas plus que jamais asservis par les entrepreneurs et exploités par les capitalistes? N'est-il pas indispensable que le gouvernement intervienne dans toutes les branches de l'activité humaine pour « régler la production et la distribution de la richesse?

Cette nécessité, toutes les écoles socialistes s'accordent à la reconnaître. Elles diffèrent seulement sur le mode d'institution du pouvoir, qui aura pour mission d'établir dans chaque société un ordre économique, fondé sur la justice et l'utilité commune. Selon les unes, le gouvernement doit se charger lui-même d'organiser et de gérer toutes les industries et d'en répartir les produits entre tous les coopérateurs de la production; selon les autres, il doit les confier à des associations de travailleurs placées sous sa direction et soumises à une loi de distribution des produits qu'il se chargera de découvrir (car elle n'est pas encore découverte) et d'édicter. Mais la tendance dominante, actuellement du moins, est celle du collectivisme, c'est-à-dire de l'absorption de toutes les industries dans l'organisme de l'État, partant de leur transformation en fonctions, et de leurs coopérateurs en fonctionnaires. Cette tendance, disons-nous, est actuellement dominante. Les gouvernements eux-mêmes n'y répugnent point, car elle répond à leur propension naturelle à étendre leurs attributions; elle appartient au socialisme d'État, qui se qualifie de [348] conservateur, aussi bien qu'au socialisme révolutionnaire. Elle n'en est pas moins anti-économique. Supposons, en effet, qu'un Etat s'organise d'une manière conforme à la théorie du collectivisme, qu'il mette en régie toutes les industries, et qu'il entreprenne à la fois de régler la production et la distribution de tous les produits et services, pourra-t-il suffire à cette besogne énorme et complexe? Il aura beau établir une administration spéciale pour chaque industrie, il devra diriger chacune de ces administrations et en surveiller le fonctionnement, construire et outiller les ateliers, acheter les matières premières, recruter le personnel et le former. Il devra encore acheter au dehors les articles que la nature du sol et du climat ne lui permettent pas de produire, et fournir en échange d'autres produits. Il devra enfin, et ce ne sera pas la partie la moins difficile de sa tâche, régler la distribution des produits entre les millions de coopérateurs de la production, qui rempliront ses ateliers, de manière à les rétribuer tous suivant leurs mérites. A moins de posséder l'omniscience et la toute-puissance d'une Divinité, quel État pourrait s'acquitter d'une pareille tâche?

Mais cette tâche qu'aucune puissance humaine ne pourrait accomplir, elle s'accomplit d'elle-même par l'opération combinée de deux lois naturelles, dont les socialistes paraissent ignorer l'existence la loi de la concurrence et celle de la valeur.

Nous avons vu comment ces deux lois agissent pour mettre la production en équilibre avec la [349] consommation au niveau du prix nécessaire des choses (1re partie, chap. II). Aussitôt qu'un besoin quelconque demande le produit ou le service propre à le satisfaire en appuyant cette demande sur l'offre d'une valeur suffisante pour en couvrir les frais de production, ce produit ou ce service est créé sans qu'aucun pouvoir ait à intervenir pour en ordonner la création. Des entreprises se fondent, attirent le capital et le travail nécessaires, les mettent en œuvre, créent le produit que d'autres entreprises transportent dans l'espace et le temps pour les mettre à la portée et à la disposition des consommateurs. Cependant, la demande n'est pas illimitée; il suffit d'une quantité plus ou moins considérable du produit ou du service pour y pourvoir. Qu'est-ce qui règle cette quantité? C'est le prix, c'est-à-dire la somme de valeur que le demandeur offre en échange. Et comment se règle le prix sous un régime de concurrence? Si la somme de valeur offerte en échange dépasse le montant des frais de la production y compris le profit nécessaire de l'entrepreneur, les entreprises concurrentes créent et mettent au marché une quantité croissante de produits ou de services. Or, à mesure que cette quantité augmente, le prix baisse, et, comme nous l'avons constaté encore, il baisse en progression géométrique. Il ne tarde donc pas à descendre au niveau des frais de la production, et sil la quantité produite et apportée au marché continue à s'accroître, il tombe rapidement au-dessous. Alors, les frais de la production n'étant plus couverts, elle se [350] ralentit, une quantité moindre est mise au marché, le prix se relève au niveau des frais. Le montant des frais nécessaires pour créer un produit et le mettre à la disposition des consommateurs apparait ainsi comme le point central vers lequel gravite le prix de toutes choses et où la production tend constamment à se mettre en équilibre avec la consommation.

C'est la concurrence qui remplit, depuis l'avènement de la liberté de l'industrie, avec l'auxiliaire de la loi de la valeur, cet office de régulateur de la production.

Lorsque les marchés ont cessé d'être appropriés à des syndicats corporatifs, les entreprises se sont multipliées et, en se multipliant, elles se sont fait une concurrence de plus en plus active. Cette concurrence a agi d'abord comme un propulseur du progrès. Les entreprises dont l'organisation, l'outillage et la mise en œuvre étaient les plus économiques, dont les frais de production étaient le plus bas pouvant abaisser, dans les mêmes proportions, leurs prix de vente, les entreprises concurrentes se trouvaient obligées, sous peine de ruine, de réaliser des progrès qui leur permissent de faire descendre leurs frais et leurs prix au même niveau. De là l'essor prodigieux qui a été imprimé à la généralité des industries et qui a eu pour conséquence l'accroissement extraordinaire de la puissance productive de l'homme.

Cependant la nécessité d'équilibrer la production avec la consommation ne s'imposait pas moins sous ce nouveau régime qu'il ne s'était imposé sous l'ancien. [351] Nous allons voir comment la concurrence a agi pour y pourvoir en suscitant la création d'un vaste organisme de transmission des produits dans l'espace et le temps: moyens de communication perfectionnés, chemins de fer, canaux, navigation à vapeur, télégraphes, téléphones, établissement commerciaux de plus en plus vastes, institutions de crédit et d'assurances, bourses et agences de publicité industrielle, commerciale et financière. C'est une végétation économique qui s'est rapidement propagée sur toute la surface du globe, et dont on peut déjà apercevoir la destination finale, quoiqu'elle soit née d'hier et que sa croissance régulière soit retardée par des obstacles de tous genres. Il faut remarquer encore que ces organes de l'ordre nouveau se sont, pour la plupart, créés d'eux-mêmes, sous l'impulsion des besoins auxquels ils répondaient, sans qu'aucun pouvoir soit intervenu pour en ordonner la création, trop souvent malgré les entraves fiscales ou protectionnistes que les gouvernements n'ont pas cessé de leur opposer.

Essayons de nous rendre compte de leur genèse. A mesure que l'aire des échanges s'est étendue, la production a pu se spécialiser, conformément à la loi de l'économie des forces, et se séparer de la transmission des produits. Au lieu de chercher eux-mêmes le placement de leurs produits dans des localités, souvent fort éloignées du siège de leur industrie, les producteurs ont trouvé profit à concentrer leur activité et leurs efforts sur la production proprement dite et à livrer leurs produits à des [352] intermédiaires, spécialement occupés d'en chercher le placement. Ces intermédiaires, plus capables, à cause de leur spécialisation, d'explorer le marché que les producteurs eux-mêmes, découvraient les consommateurs et se chargeaient de les approvisionner moyennant une rétribution inférieure à la somme de frais que le placement direct des produits coûtait aux producteurs. Grâce à ce rouage de transmission, et à mesure qu'il s'est développé et perfectionné, les produits ont pu être portés jusque dans les régions les plus éloignées des foyers de production. Les produits manufacturés, les articles du vêtement, de l'ameublement, de l'outillage, et, plus tard, les substances alimentaires ont trouvé un débouché universel au lieu du marché local où ils étaient, pour le plus grand nombre, confinés auparavant. En moins de deux siècles, le commerce extérieur des peuples civilisés a vingtuplé. Cependant l'obstacle des distances continuait de subsister, l'imperfection et l'insuffisance des moyens de transports grevaient toutes les marchandises d'un supplément considérable de frais. La masse de marchandises à transporter n'en allait pas moins croissant. Dans les directions où les marchandises affluaient, les entreprises de transport se multipliaient et se faisaient une concurrence de plus en plus vive. Elles étaient excitées en conséquence à se perfectionner, et elles sollicitaient l'esprit d'invention par l'appât d'un profit d'autant plus élevé que la masse des transports était devenue plus-grande. [353] L'application de la vapeur à la locomotion maritime et terrestre a répondu à cette demande et elle a presque annihilé l'obstacle des distances. Les matériaux lourds et encombrants, ne renfermant qu'une faible valeur sous un gros volume, qui devaient jusqu'alors être consommés sur place ont pu être portés jusqu'aux extrémités du globe: tels étaient les minerais, les engrais et la généralité des substances alimentaires. Aux marchés locaux où chaque produit se trouvait confiné à l'exception des articles de luxe renfermant une grande valeur sous un petit volume et où les consommateurs se comptaient par centaines et rarement par milliers on vit se substituer un marché général où les consommateurs se comptaient par millions. Mais la multiplication des transports de marchandises, le développement extraordinaire des rapports d'intérêt entre des localités distantes, demandaient aussi des moyens rapides de communication écrite ou mieux encore verbale. Le service postal, établi d'abord par l'industrie privée dans la mesure de la demande, mais ralenti ensuite dans son développement naturel par le monopole que s'en attribuèrent les gouvernements, cessa d'y suffire le télégraphe, puis le téléphone suppléèrent à son insuffisance, et supprimèrent l'obstacle de l'espace et du temps dans les relations d'affaires. Grâce à ce merveilleux outillage de locomotion qui va se perfectionnant et s'accroissant chaque jour, les marchandises les plus lourdes et les moins pourvues de valeur sont transportées aujourd'hui dans toutes [354] les parties du monde, à moins de frais et en moins de temps qu'elles ne l'étaient jadis dans les limites. d'une province, et les ordres de vente et d'achat sont transmis d'une manière instantanée.

Cependant, il ne suffisait pas de rendre accessible dans l'espace, le marché ainsi agrandi et unifié, il fallait encore l'étendre dans le temps: le développement des institutions de crédit, le progrès des moyens de conservation des denrées, y ont pourvu, en procurant aux producteurs, la possibilité de retarder le placement de leurs produits et de l'échelonner dans le temps, au fur et à mesure de la demande. Enfin, apparaissait un dernier besoin: celui de connaître l'état du marché agrandi, de savoir, jour par jour, quel était, pour chaque produit ou service, dans toutes ses parties devenues accessibles, la quantité des approvisionnements disponibles, la quantité demandée et le prix, ceci, afin de permettre aux producteurs de pourvoir, sans retard, aux besoins les plus urgents, en portant leurs produits dans les endroits où l'approvisionnement était le plus faible et le prix le plus élevé. A ce besoin et à la demande qu'il provoquait, ont répondu des institutions de diverse sorte: bourses de commerce, agences d'informations, de publicité et d'annonces. Sans être aussi complet qu'il pourra le devenir et qu'il le deviendra, cet ensemble d'agents et d'instruments d'information fournit déjà sur l'état du marché de chaque produit une masse énorme de renseignements, et il procure [355] aux producteurs et à leurs intermédiaires les moyens de pourvoir de plus en plus utilement à la demande. de la consommation.

Ainsi s'est créée, sous l'impulsion des lois naturelles de l'économie des forces et de la concurrence, une immense machinerie de transmission des produits et d'illumination des débouchés. Bien que cette machinerie, entravée par la réglementation tracassière et la fiscalité insatiable des gouvernements, soit loin d'avoir acquis tout son développement, on peut dès à présent se rendre compte de sa destination finale.

Cette destination, c'est l'établissement de l'ordre économique par la mise en équilibre de la production avec la consommation au niveau du prix nécessaire.

La concurrence agit avec la coopération de la loi de la valeur pour déterminer cette mise en équilibre. Mais encore faut-il qu'elle possède des organes adaptés à son opération. Ces organes, elle en suscite elle-même la création par son action propulsive, et ils lui servent à remplir son office de régulateur. Qu'ils lui soient indispensables, nous pourrons nous en convaincre par une simple hypothèse. Supposons qu'après l'invention de la machine à vapeur et des métiers mécaniques le progrès se fût arrêté, que nous ne possédions aujourd'hui ni la navigation à vapeur, ni les chemins de fer, ni le télégraphe, que les entreprises commerciales, les institutions de crédit, les agents et les instruments de publicité fussent demeurés ce qu'ils étaient il y a un siècle, comment fonctionnerait la [356] concurrence? Les marchés continuant à demeurer plus ou moins localisés par l'insuffisance, la lenteur et la cherté des moyens de transport, son opération régulatrice y serait le plus souvent empêchée: les producteurs en petit nombre, dans chaque marché local ne manqueraient pas de se coaliser pour réduire les quantités produites et offertes de manière à porter le prix au-dessus des frais de production. Si quelque producteur non affilié à la coalition apportait au marché un supplément de produits, ils auraient facilement raison de ce concurrent, en abaissant momentanément leurs prix à un taux ruineux pour lui. Après l'avoir ainsi éliminé du marché, ils se récupèreraient de la perte qu'ils auraient subie, en réduisant leur production et en relevant leurs prix. D'une autre part, à défaut d'institutions de crédit, les producteurs seraient obligés fréquemment de mettre en vente leurs produits aussitôt fabriqués quel que fût l'état du marché, et à défaut d'intermédiaires, de foyers de publicité et d'instruments d'information rapide, ils seraient de même exposés à encombrer certaines parties du marché, tandis qu'ailleurs il y aurait insuffisance ou disette. Ces désordres ont caractérisé, comme on sait, particulièrement la période de formation et de croissance des organes nécessaires de la concurrence, et ils continueront de se produire; quoique avec une intensité et une fréquence moindres jusqu'à ce que l'appareil distributeur des produits et des services soit complété dans ses parties essentielles. Mais telle est l'énergie de l'impulsion du besoin [357] qui excite à créer celles qui font défaut ou à les développer qu'aussitôt que ce besoin se manifeste, il devient profitable de le satisfaire: l'esprit d'entreprise, les capitaux et le travail se dirigent d'eux-mêmes vers la construction des voies de communication, la création d'agences de transport, de maisons de commerce ou de commission, d'institutions de crédit, de bourses et d'instruments de publicité jusqu'à ce qu'il soit amplement pourvu au besoin et à la demande. Si aucun obstacle ne venait entraver cette création spontanée de l'appareil distributif et troubler son opération, la concurrence associée à la loi de la valeur remplirait pleinement son office de régulateur du vaste marché du monde désormais unifié, en rapprochant continuellement, par une impulsion identique à celle qui détermine la chute des corps, le prix courant de toutes choses de la somme de frais qu'exige leur production, autrement dit de leur juste prix.

 


 

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CHAPITRE VIII. COMMENT LA CONCURRENCE ET LA LOI DE LA VALEUR AGISSENT POUR DÉTERMINER LA RÉPARTITION UTILE ET ÉQUITABLE DES RÉSULTATS DE LA PRODUCTION. LA PART DU CAPITAL.

Que l'abaissement des frais de la production profite d'une manière permanente à la généralité des consommateurs. Que le progrès a pour effet de diminuer la part du capital et d'augmenter celle du travail. Nature du capital et de sa fonction. Nécessité de sa rétribution. - Eléments du taux nécessaire de cette rétribution. Comment la concurrence agit pour faire graviter le taux courant vers le taux nécessaire. De l'intensité inégale des besoins de prêter et d'emprunter. Effets de cette inégalité sur les marchés où la concurrence est limitée. Raison d'être originaire des lois limitatives du taux de l'intérêt. Progrès qui l'ont fait disparaître et ont rendu la limitation nuisible aux emprunteurs eux-mêmes. Tendance des marchés de capitaux à s'unifier. Que l'intensité inégale des besoins a cessé d'être sur ces marchés un facteur du taux du prêt. Que le rapport des quantités offertes et demandées y détermine seul le taux courant de la rétribution du capital. - Que les lois naturelles de la concurrence et de la valeur y agissent pour ramener incessamment le taux courant au niveau du taux nécessaire. Progrès qui abaissent le taux nécessaire.

Sous l'impulsion combinée des lois naturelles de la concurrence et de la valeur, le prix courant de toutes choses, c'est-à-dire le prix auquel elles s'échangent sur le marché, tend continuellement à se fixer au niveau de leur prix nécessaire, c'est-à-dire des frais [359] qu'il a fallu faire pour les produire et les mettre à la disposition des consommateurs. Mais, à mesure que s'accroit la puissance productive de l'homme, ce niveau s'abaisse. A qui profite cet abaissement des frais de production, partant du prix courant? Au consommateur, dont il augmente dans la proportion de chaque progrès réalisé le pouvoir d'achat ou la puissance de consommation. Comment ce résultat est-il obtenu? Qu'arrive-t-il chaque fois qu'une invention nouvelle abaisse le niveau des frais nécessaires de la production d'un article quelconque? Il arrive que l'inventeur ou ceux qui exploitent son invention peuvent offrir cet article à un prix inférieur à celui de leurs concurrents. Ce prix contient toutefois le montant de la rétribution de l'inventeur. Mais quand même la loi ne limiterait pas l'exercice du droit de l'inventeur (et nous n'avons pas besoin de dire que cette limitation communiste a pour effet de ralentir la transformation progressive de la production et, par conséquent, de nuire au consommateur qu'elle a pour objet de favoriser), les inventions se faisant concurrence, la rétribution des inventeurs descendrait d'elle-même au taux nécessaire pour rétribuer leur industrie. Quand donc une invention nouvelle vient à surgir dans une branche quelconque de la production, tous les producteurs sont obligés de la mettre en œuvre, sous peine d'être exclus du marché. En sorte que le prix courant gravite toujours finalement vers le niveau. le plus bas des frais de production, en conférant ainsi au consommateur la totalité du bénéfice du progrès [360] réalisé, déduction faite de la rétribution nécessaire de l'industrie de l'invention. Nous allons voir toutefois que le progrès agit dans la répartition des résultats de la production pour diminuer la part du capital et augmenter celle du travail.

Ce sont les mêmes lois naturelles qui déterminent cette répartition en faisant graviter le taux courant de la rétribution du capital, intérêt, profit ou dividende, et le taux courant de la rétribution du travail, salaire ou part de profit, vers leur taux nécessaire comprenant la somme de frais qu'il faut couvrir pour assurer la conservation de ces deux agents indispensables de la production et les mettre d'une manière permanente à son service.

Si l'on veut avoir une notion claire du taux nécessaire de la rétribution du capital, il faut se bien rendre compte de la nature du capital et de ses fonctions. Le capital n'est, comme on sait, autre chose qu'une épargne faite sur la consommation. Au lieu d'employer la totalité de son revenu à pourvoir à ses besoins actuels, tout homme prévoyant en épargne une partie. Cette mise en réserve est plus ou moins grande, selon que le revenu est plus ou moins important, et celui qui le possède plus ou moins économe. Elle consiste en valeurs investies sous une forme ou sous une autre et constitue un capital. Dans quel but l'épargneur s'est-il imposé la privation qu'implique, sauf dans le cas exceptionnel d'un revenu surabondant, la formation de ce capital? C'est dans le but soit de pourvoir à des besoins futurs soit d'accroître son [361] revenu, en appliquant à la production le fruit de son épargne. Toute production, en effet, exige une avance. On ne peut produire qu'à la condition de disposer d'un matériel adapté à la production, terres, bâtiments, outils, machines, matières premières, et d'un personnel, lequel ne possède point d'habitude les moyens de subsister jusqu'à ce que le produit soit réalisé. Avec les valeurs épargnées qui constituent le capital, les entrepreneurs de production se procurent le matériel et fournissent au personnel, sous forme de salaires, les avances de subsistance qui lui sont nécessaires. Mais il est clair qu'aucun épargneur ne se dessaisira de son capital pour le mettre au service de la production s'il ne trouve point un intérêt à s'en dessaisir. Il faut qu'il obtienne une rétribution pour le service qu'il rend au producteur, en lui fournissant cette avance sans laquelle la production est impossible. Quelle devra être cette rétribution, à quel taux devra-t-elle être fixée pour que l'épargneur ait intérêt à se dessaisir de son capital plutôt qu'à le conserver et en garder la libre disposition ? Il faudra que le producteur lui alloue une prime destinée: 1° à compenser le dommage que peut lui causer la privation de son capital; 2° à couvrir les risques qu'il court en le prêtant; 3° à lui procurer un profit suffisant cette compensation faite et ce risque couvert pour le décider à le prêter plutôt qu'à le garder. Ces divers éléments constituent le taux nécessaire vers lequel gravite la rétribution du capital, c'est-à-dire le taux courant auquel il est mis effectivement [362] au service de la production. Lorsque la production est active, la demande du capital s'accroît, et le taux courant de sa rétribution tend à dépasser et dépasse fréquemment le taux nécessaire. Alors la production du capital ou son apport du dehors se trouve encouragé, tandis, au contraire, que son emploi tend à diminuer, l'offre augmente et la demande se ralentit jusqu'à ce que le taux courant descende au niveau du taux nécessaire. S'il descend plus bas, si non seulement le capitaliste cesse d'être excité à prêter par l'appât d'un profit, mais encore si la privation et le risque cessant d'être couverts, il s'expose à subir un dommage ou une perte, l'offre diminue jusqu'à ce que le taux courant se relève et atteigne le taux nécessaire. C'est un va-et-vient perpétuel, déterminé d'un côté par la concurrence des individus qui ont besoin d'emprunter, d'un autre côté, par celle des individus qui cherchent pour leurs capitaux disponibles un emploi avantageux.

Mais ici, il y a une observation essentielle à faire: c'est que le besoin d'emprunter est naturellement plus intense que le besoin de prêter. En supposant même que le détenteur d'un capital ne puisse l'employer dans sa propre industrie, il ne subit aucun dommage en le conservant inactif, sauf le faible risque d'en être dépossédé, et ce risque est presque infinitésimal dans les pays où la sécurité est suffisamment garantie. L'emprunteur, au contraire, est excité à demander un capital, soit pour satisfaire un besoin ou un appétit impérieux, dont la non satisfaction lui cause une souffrance, soit pour pourvoir à des [363] engagements, dont le non accomplissement lui causerait. un dommage à la fois matériel et moral, et pourrait même entraîner son déshonneur et sa ruine, soit enfin pour réaliser un supplément avantageux de profits. A l'époque où les marchés des capitaux, comme ceux des produits, étaient étroitement limités par des obstacles naturels ou artificiels, cette intensité inégale des besoins de prêter et d'emprunter mettait le plus souvent les emprunteurs à la merci des prêteurs et donnait naissance à l'usure.. De là, les coutumes et les lois limitatives du taux de l'intérêt et même l'interdit jeté par l'Église sur le prêt à intérêt. Cet interdit n'a cependant pas toujours été absolu: l'Église finit par admettre deux circonstances dans lesquelles le prêteur pouvait recevoir, à titre de dédommagement, une indemnité de l'emprunteur ces deux circonstances étaient celles du dommage naissant et du lucre cessant [16], et elles comprenaient les deux éléments principaux de l'intérêt: la privation et le risque. Les adversaires du prêt à intérêt, tels qu'Aristote, et après lui, les Pères de l'Église, n'avaient évidemment aucune idée du rôle indispensable que joue le capital dans la production, mais quand même ils auraient compris et apprécié ce rôle, on s'explique que la limitation du taux du prêt, sinon l'interdiction du prêt leur eût parue justifiée. Ne l'était-elle pas encore beaucoup plus tard -- et cette fois, il faut le dire, avec moins de raison -- aux yeux d'Adam Smith [364] lui-même? En effet, à une époque où la production était peu développée et ой l'étroitesse du marché des capitaux conférait aux prêteurs un véritable monopole, les emprunts s'effectuaient pour le grand nombre en vue de la consommation, et les prêteurs, en exploitant l'imprévoyance des emprunteurs, pouvaient en élever à leur gré le taux. Les coutumes ou les lois qui le limitaient n'opposaient donc point une entrave trop gênante à la production, et elles empêchaient, dans quelque mesure, l'exploitation abusive des emprunteurs imprévoyants. L'opinion, qui avait édicté la coutume ou la loi, condamnait, en le flétrissant du nom d'usure, le prêt effectué au-dessus du taux coutumier ou légal, et cette condamnation, plus encore que les pénalités qui sanctionnaient la loi, avait pour effet d'empêcher le plus grand nombre des prêteurs d'abuser du pouvoir que leur conférait leur monopole. Cependant, les progrès de l'industrie, le développement du commerce et l'extension des marchés modifièrent peu à peu cet état de choses la demande de capitaux pour la production alla croissant à mesure que les entreprises industrielles et commerciales, en possession de débouchés de plus en plus vastes, allaient se multipliant; en même temps, l'extension des marchés entamait et finissait par supprimer le monopole du prêt, au moins dans les régions où les intermédiaires du crédit avaient pu se multiplier de leur côté. Alors, la limitation du taux, non seulement perdit l'efficacité qu'elle avait pu avoir à l'époque où elle suppléait à l'absence [365] ou à l'insuffisance du régulateur de la concurrence, mais encore elle devint un obstacle à l'opération de ce régulateur naturel, en entravant l'apport des capitaux dans les parties du marché où ils étaient le plus demandés, par une industrie en voie d'accroissement, et où cet apport aurait fait baisser le taux du prêt, en le nivelant graduellement avec celui des autres parties du marché. La persistance de ce régime, adapté aux circonstances d'une autre époque, a eu pour résultat de retarder la diffusion utile des capitaux et de prolonger l'existence du monopole du prêt, tout en n'opposant qu'un obstacle de moins en moins efficace à l'abus de ce monopole. De moins en moins efficace, disons-nous, car dans les localités où une industrie en progrès est excitée à se développer par de gros profits, elle trouve avantage à emprunter à un taux élevé. Si la barrière du taux légal décourage l'apport des capitaux du dehors, et laisse ainsi les prêteurs locaux maîtres du marché, ceux-ci ne sont pas en peine de trouver des expédients pour éluder la loi, en profitant de l'éloignement de la concurrence. Chose digne de remarque: après avoir protégé l'emprunteur contre le prêteur, ce régime, en perdant sa raison d'être, est devenu un instrument de protection du prêteur au détriment de l'emprunteur.

Cependant, ni cette réglementation surannée dont, au surplus, les gouvernements se sont affranchis pour eux-mêmes tout en continuant à l'imposer à leurs sujets, ni les obstacles qu'ils ont opposés à la multiplication, à la constitution et au fonctionnement utile [366] des intermédiaires du crédit, et au perfectionnement de l'instrument de la circulation, n'ont empêché les marchés des capitaux comme ceux des produits de s'agrandir et de tendre à s'unifier. En dépit de ces obstacles, les organes nécessaires de la concurrence, banques d'émission, d'escompte, de prêt, bourses des valeurs, titres de toutes sortes, se sont multipliés et ont progressivement facilité et étendu la circulation des capitaux, en les portant incessamment des régions où ils sont produits en abondance et où ils sont à bon marché, dans celles où ils sont rares et chers. Il s'est créé un marché général, dont le taux gouverne celui de toutes les transactions particulières. Grâce à l'établissement et à l'extension de plus en plus grande de ce marché, l'inégalité d'intensité du besoin de l'emprunteur et du prêteur a cessé d'agir comme un facteur du taux du prêt, la multitude des prêteurs en concurrence ne pouvant plus, comme le faisaient les prêteurs isolés ou en petit nombre, sur des marchés étroits, apprécier l'intensité du besoin des emprunteurs et rendre d'autant plus dures les conditions du prêt qu'ils jugeaient ce besoin plus impérieux. Le taux courant de l'intérêt a été désormais uniquement déterminé par le rapport des quantités offertes et demandées, et, dans sa mobilité, il a gravité incessamment vers le taux nécessaire. Quand la production est en voie de développement, la demande s'accroît et, sous l'influence combinée de la concurrence et de la loi de la valeur, le taux de l'intérêt s'élève aussitôt dans une progression plus rapide que l'aug [367] mentation des quantités demandées. Alors, l'appât d'un profit qui excède le nécessaire excite les capitalistes à accroître leur épargne, et les intermédiaires à apporter des capitaux du dehors; le taux de l'intérêt s'abaisse en premier lieu par le ralentissement de la demande, causée par la hausse, en second lieu, par l'accroissement de l'offre, jusqu'à ce qu'il descende au niveau du taux nécessaire. S'il tombe au-dessous, si cette part de l'intérêt qui excite le capitaliste à se dessaisir de son capital disparaît, à plus forte raison, si la privation et les risques ne sont plus couverts, le capital cesse de s'offrir, jusqu'à ce que la diminution de l'offre combinée avec l'augmentation de la demande suscitée par la baisse relève de nouveau le taux courant au niveau ou au-dessus du taux nécessaire. Les lois naturelles agissent, comme l'on voit, pour réduire la part du capital à la somme indispensable pour assurer sa conservation et déterminer ses détenteurs à le mettre au service de la production. Enfin, un progrès du mécanisme des entreprises de production et des instruments de crédit a agi, d'un autre côté, pour abaisser le niveau du taux nécessaire en supprimant presque entièrement l'un des éléments de ce taux, savoir la compensation de la privation, par la création et la multiplication rapide des. valeurs mobilières. Lorsqu'un capital prêté ou engagé d'une manière on d'une autre dans la production ne pouvait en être dégagé, lorsque le capitaliste n'en pouvait recouvrer la disponibilité qu'au terme plus ou moins éloigné du prêt ou de l'engagement, il fallait que le taux auquel il prêtait ou engageait [368] son capital en échange d'un intérêt ou d'un profit, couvrit pleinement la perte ou le manque à gagner auquel il s'exposait en s'en dessaisissant. Il n'en est plus ainsi depuis que les titres du prêt ou de l'engagement, actions, obligations, titres de rentes, façonnés en coupures régulières et accessibles au grand nombre des épargneurs, ont permis aux actionnaires et aux prêteurs de recouvrer, aussitôt qu'ils en éprouvent le besoin, la disponibilité de leurs fonds. S'ils peuvent subir une perte, en les vendant, lorsque le titre est en baisse, ils peuvent en revanche réaliser un bénéfice lorsqu'il est en hausse. Le risque de l'une et la chance de l'autre se compensant d'habitude, la privation se trouve annihilée, et c'est à cette cause qu'il faut attribuer la baisse graduelle du taux de l'intérêt ou du profit, à mesure que les valeurs mobilières se multiplient. Lorsque la transformation des entreprises individuelles à capitaux immobilisés, en sociétés à capital mobilisable sera complète - et comme nous le verrons plus loin, l'élimination de cet élément du taux de la rétribution du capital dans les sociétés à capital mobilisable la rendra inévitable,— le taux du prêt ne comprendra plus que la couverture des risques et le faible tantième nécessaire pour déterminer le capitaliste à se dessaisir de ses fonds plutôt qu'à les conserver inactifs. Et si d'autres progrès entament peu à peu les risques, la part du capital dans les résultats de la production se réduira de manière à en laisser, sinon la totalité, au moins une part absolument prépondérante, au travail.

 


 

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CHAPITRE IX. COMMENT LA CONCURRENCE ET LA LOI DE LA VALEUR AGISSENT POUR DÉTERMINER LA RÉPARTITION UTILE ET ÉQUITABLE DES RÉSULTATS DE LA PRODUCTION. LA PART DU TRAVAIL.

Conditions auxquelles un produit ou un service peut être créé et mis à la disposition du consommateur. Que les entreprises propres à satisfaire le besoin du consommateur se fondent aussitôt que ces conditions sont remplies. - Comment se fondent et s'organisent les entreprises individuelles. - Que la concurrence agit pour abaisser la rétribution de l'entrepreneur au niveau du taux nécessaire. Les entreprises fondées par voie d'association. Qu'elles se partagent en deux catégories. Comment elles s'organisent. — Que les produits se distribuent de la même manière dans toutes les entreprises. Que la concurrence en règle la distribution. - Le taux nécessaire de la rétribution du travail. - Eléments qui le constituent. Qu'il varie suivant la nature des industries et des fonctions. Que le progrès a pour effet de l'élever. —Que ce taux est déterminé sous un régime de monopole par le rapport de l'intensité des besoins, sous un régime de concurrence, par le rapport des quantités offertes et demandées. Que la coutume ou la loi était impuissante à remédier à l'intensité inégale des besoins. Raison d'être de l'esclavage. L'émancipation hâtive des travailleurs et les maux dont elle a été la source. Progrès qui ont agi pour améliorer la situation de l'ouvrier vis-à-vis de l'entrepreneur. Qu'ils auront pour résultat final d'éliminer le facteur de l'intensité des besoins et de déterminer l'établissement régulier du prix courant du travail au niveau du taux nécessaire. Que la forme de la rétribution n'influe pas sur le prix. —Que le salariat est celle qui répond le mieux à la situation et aux convenances de la généralité des travailleurs. Que l'entrepreneur est un banquier et un assureur du travail. — Qu'il ne [370] peut, sous un régime de pleine concurrence, recevoir à ce double titre que sa rétribution nécessaire. Effets des obstacles à la concurrence sur le taux du profit, de l'intérêt et du salaire. Résumé du rôle de la concurrence dans la production et la distribution de la richesse.

Pour qu'un produit ou un service quelconque puisse être créé et mis à la disposition des consommateurs, il faut 1° Que le capital employé à la production soit entièrement reconstitué avec adjonction de la prime nécessaire pour couvrir la privation et les risques afférents à son emploi et déterminer le capitaliste à l'engager dans la production; 2° Que le travail qui met le capital en œuvre soit de même reconstitué avec adjonction d'une prime analogue. C'est à cette double condition seulement que la production peut subsister et pourvoir d'une manière régulière et permanente aux besoins de la consommation.

Lorsque les consommateurs éprouvent un besoin assez intense pour les exciter à demander le produit propre à le satisfaire, lorsque, en même temps, ils possèdent les ressources suffisantes pour payer ce produit à un prix qui couvre la reconstitution et la rétribution nécessaire du capital et du travail, on voit aussitôt surgir une ou plusieurs entreprises qui se chargent de répondre à leur demande. Ces entreprises sont constituées soit par un individu soit par une association en vue du profit que peut procurer la production d'un article demandé par la consommation. Dans l'entreprise individuelle, demeurée jusqu'à présent la plus générale, l'entrepreneur est à la fois un capitaliste et un travailleur. Il possède [371] ou i emprunte le capital dont il a besoin pour se procurer les instruments et les matériaux de la production, et subvenir à son entretien et à celui de ses auxiliaires jusqu'à ce que le produit soit réalisé. S'il ne possède pas lui-même la totalité du capital, il en emprunte une partie, et tel est le cas le plus ordinaire. A quelles conditions? Moyennant l'engagement de fournir à ses prêteurs tantôt une part éventuelle de profit, tantôt une rétribution fixe, autrement dit un intérêt; il complète ce capital en se procurant des avances sur ses produits au moyen de l'escompte. De même, s'il ne suffit pas seul à son entreprise, comme c'est encore le cas ordinaire, il engage des auxiliaires, employés et ouvriers, et il se procure leur coopération en leur offrant soit une part éventuelle dans les résultats de la production soit une rétribution fixe, autrement dit un salaire. Dans l'état actuel des choses, c'est la rétribution fixe qui prévaut généralement parce qu'elle répond mieux que la rétribution éventuelle à la situation et aux convenances des travailleurs et même des capitalistes. L'entrepreneur assume, en conséquence, sur lui la plus grande partie, parfois même la totalité, des aléas de l'entreprise si elle réussit, c'est la fortune, si elle échoue, c'est la ruine. La concurrence agit toutefois, quand aucun obstacle n'entrave ses mouvements pour établir la rétribution de ce travailleur capitaliste comme celle du capitaliste et du simple travailleur au niveau du taux nécessaire.

Les entreprises par voie d'association se partagent [372] en deux catégories: celle des associations, sociétés ou compagnies de capitalistes, et celle des associations d'ouvriers. Les premières, de beaucoup les plus nombreuses, sont formées par des capitalistes qui assument tous les risques de l'entreprise et perçoivent leur rétribution sous forme de dividende. Mais ils ne possèdent communément que la moindre part du capital nécessaire à l'entreprise: ils se procurent le complément, en fournissant au capital auxiliaire représenté par des obligations, une rétribution fixe. De même, tout en se réservant, comme il est juste, la direction de l'affaire, dont ils ont toute la responsabilité vis-à-vis des tiers, ils enrôlent un personnel de direction, d'employés et d'ouvriers auxquels ils fournissent une rétribution fixe, appointements ou salaires, augmentée d'habitude, au moins pour le haut personnel, d'une part éventuelle dans les bénéfices. Les associations d'ouvriers se composent d'une élite de travailleurs qui gouvernent leur entreprise comme un entrepreneur collectif mais qui n'inspirent que par exception aux capitalistes assez de confiance pour obtenir d'eux le capital nécessaire quand ils ne le possèdent pas eux-mêmes.

Si, au point de vue de l'économie de la production, telle forme des entreprises peut être supérieure à telle autre, au point de vue de la répartition des produits, on ne peut signaler entre elles aucune différence appréciable. Qu'il s'agisse d'entreprises individuelles, d'associations de capitalistes ou de travailleurs, les produits se distribuent de la même manière [373] et la concurrence se charge de ramener toujours la rétribution des capitalistes et des travailleurs au niveau du taux nécessaire. A la condition toutefois qu'elle ne soit pas empêchée d'agir ou que son action régulatrice ne soit pas troublée par des obstacles naturels ou artificiels.

En quoi consiste le taux nécessaire de la rétribution du travail? Il comprend la somme qu'exige non seulement la conservation des forces du travailleur pendant la durée du travail mais encore celle que nécessite son entretien pendant la durée des chômages de son industrie, en admettant qu'il ne puisse se livrer à quelque autre occupation; la couverture des accidents et autres risques auxquels il est exposé; enfin, la somme requise pour l'élève et l'éducation professionnelle de la génération qui doit remplacer la sienne. A quoi il faut ajouter encore, quand le travailleur possède assez de ressources pour demeurer inactif, une prime suffisante pour le décider à apporter ses services à la production. Le taux nécessaire varie suivant la nature des industries et celle des fonctions plus ou moins élevées que remplit le travailleur, suivant la nature des forces, physiques, intellectuelles et morales, dont ces fonctions exigent la mise en œuvre. Nous avons constaté ailleurs que les progrès qui sont en voie de transformer l'industrie ont pour effet de modifier profondément la nature du travail, que ces progrès, en substituant au travail physique de l'homme un travail mécanique, incomparablement plus puissant et moins coûteux, mais en [374] lui laissant la charge de diriger la machinerie ou de la surveiller, exigent en revanche l'application croissante de ses facultés intellectuelles et morales [17]. Or nous avons constaté encore que la conservation et la reproduction de ces facultés supérieures exigent des frais plus élevés que ceux de la force physique et comportent, par conséquent, une élévation correspondante du taux nécessaire de la rétribution du travail. C'est ainsi que le progrès exhausse ce taux tandis qu'il abaisse celui de la rétribution du capital.

Mais le taux nécessaire n'est qu'un point idéal vers lequel la concurrence et la loi de la valeur font graviter la rétribution réelle, effective, du travail comme celle du capital. Le taux de cette rétribution est. déterminé sous un régime de monopole, par le rapport de l'intensité des besoins des deux parties en présence; sous un régime de concurrence, par le rapport des qualités offertes et demandées.

Or, dans l'ancien état de la production, l'étendue insuffisante des marchés opposant un obstacle insurmontable à l'opération régulatrice de la concurrence, le rapport de l'intensité des besoins était le facteur principal sinon unique - car la concurrence, si limitée. qu'elle fût par des obstacles naturels ou artificiels, agissait toujours dans quelque mesure de l'établissement du prix des produits, du taux du profit, de l'intérêt et du salaire. Dans cet état des choses, celui des [375] échangistes dont le besoin était le moins intense et le moins pressant pouvait ralentir son offre et même la. suspendre; il était le plus fort et imposait ses conditions à la partie adverse. La coutume ou la loi intervenait avec plus ou moins d'efficacité pour limiter son pouvoir: elle protégeait le faible contre le fort, le consommateur contre le producteur, l'emprunteur contre le prêteur. Mais la coutume ou la loi n'avait d'action que sur les choses dont la production et l'offre dépendent de la volonté de l'homme. Elle était impuissante à régler le prix de la plupart des denrées. alimentaires, dont la production dépend de l'action capricieuse de forces naturelles que l'homme demeure impuissant à maitriser. Elle l'eût été de même à régler le prix du travail d'une multitude moins capable encore de se gouverner et de proportionner sa reproduction à l'étendue de son débouché que ne l'était l'agriculteur de gouverner et de régler la production du blé. Cependant, dans le marché du travail, la situation des deux parties était précisément opposée à ce qu'elle était dans le marché du capital: l'emprunteur était d'habitude plus fort que le prêteur. L'entrepreneur d'industrie, pourvu d'avances, était moins pressé de demander le travail que l'ouvrier, réduit à vivre au jour le jour, ne l'était de l'offrir. Cela étant, la rétribution du travail n'eût pas manqué de tomber rapidement au-dessous du taux nécessaire pour assurer la conservation et la reproduction des travailleurs, si l'esclavage n'y avait point pourvu en appropriant le prêteur de travail à l'emprunteur. [376] L'esclavage a assuré l'existence de la multitude qui produisait l'énorme quantité de force physique nécessaire, à défaut du travail mécanique, pour accomplir l'œuvre de la production. Sous ce régime, l'intérêt du maître préservait l'esclave de l'abus destructif de ses forces productives et lui garantissait le minimum de subsistances indispensable à son entretien et à sa reproduction. Le maître s'attribuait l'excédent. Toutefois, les maîtres intelligents abandonnaient à leurs esclaves d'élite, sous forme de pécule, une part de cet excédent, pour stimuler leur activité et leur zèle, en leur donnant ainsi la possibilité de se racheter, lorsqu'ils se sentaient capables de s'assurer eux-mêmes, à moins de frais, contre les risques de l'existence.

Mais l'émancipation des classes ouvrières ne s'est pas accomplie par ce procédé naturel; elles ont été abandonnées à elles-mêmes à une époque où, d'une part, l'état du milieu entravait à leur détriment l'opération régulatrice de la concurrence, où, d'une autre part, elles ne possédaient encore que dans une mesure insuffisante la capacité de se gouverner elles-mêmes. Il convient de remarquer aussi que leur libération n'a pas été complète, que si elle a débarrassé les propriétaires d'esclaves ou de serfs des charges du régime de la servitude, elle n'a point conféré aux affranchis tous les droits afférents à la liberté, qu'à la servitude proprement dite a succédé un régime de protection de l'entrepreneur-capitaliste à la fois contre l'ouvrier et contre le consommateur. [377] Établissement d'un maximum de salaire, interdiction de l'émigration même à l'intérieur du pays, prohibition sous des pénalités rigoureuses des coalitions et de toute association non autorisée, renchérissement artificiel des matériaux de la vie, tels étaient les traits caractéristiques du régime auquel était assujetti l'ouvrier soi-disant émancipé.

Quelle était donc la situation de ce prêteur de travail en présence de l'emprunteur? Se trouvait-il réellement placé sous un régime de concurrence? En fait, sinon en droit, il était, en vertu de l'état du milieu aggravé par une règlementation protectionniste, à la merci de l'emprunteur. Dans un marché étroit où les confinaient l'imperfection et la cherté des moyens de transport, auxquelles se joignait l'absence d'informations sur l'état des autres marchés, sans parler des lois et règlements restrictifs de la liberté de leurs mouvements, un grand nombre d'ouvriers généralement dépourvus d'avances se trouvaient en présence d'un petit nombre d'entrepreneurs ou même d'un seul. Dans cette situation, c'était l'intensité respective des besoins des deux parties qui déterminait le taux du salaire. L'entrepreneur, pouvant attendre plus longtemps que l'ouvrier, était le plus fort et fixait ce taux à son gré. Ajoutons qu'à mesure que les entrepreneurs subissaient davantage la pression de la concurrence industrielle, la nécessité de réduire leurs frais de production les obligeait à user avec plus de rigueur de la supériorité de leur pouvoir à l'égard des ouvriers. C'est ainsi que, dans la période initiale de [378] la liberté de l'industrie, on a vu le taux du salaire descendre jusqu'au minimum indispensable pour permettre au travailleur de subsister au jour le jour et la durée du travail s'élever jusqu'au dernier maximum possible. Alors aussi s'est développée l'exploitation hâtive du travail des enfants. L'insuffisance du salaire, aggravée par le défaut de prévoyance de l'ouvrier, émancipé trop tôt, a provoqué la mise au marché des forces naissantes de ses enfants, au détriment de leur santé, de leur croissance et de leur éducation. Le profit qu'il tirait d'eux, l'a excité, en même temps, à en augmenter le nombre lorsque, aux coutumes et aux règlements limitatifs de la population, a succédé le régime opposé des subventions allouées par la charité publique et des autres encouragements aux familles nombreuses. Sous ce régime, on a eu trop souvent le spectacle de pères de famille vivant oisifs du travail de leur progéniture et ressuscitant ainsi, à leur profit et sous sa forme la plus destructive, car elle n'était pas modérée par l'intérêt du maître, l'exploitation de l'esclavage.

Cependant ce douloureux état de choses, dont les socialistes ont rendu la concurrence responsable, bien qu'il fût causé, au contraire, par l'absence ou l'insuffisance de la concurrence, s'est successivement modifié sous l'influence de progrès de diverses sortes. Le système de protection de l'entrepreneur contre l'ouvrier a été entamé par l'abrogation des lois sur les coalitions, la suppression des livrets, des passeports et des autres entraves à la circulation du travail. [379] D'autres progrès ont élargi les marchés du travail, sans les étendre toutefois dans la même mesure que ceux des capitaux et des produits. Au moment où nous sommes ils n'ont pas cessé d'être localisés, tant par la difficulté et la cherté du transport que par l'état arriéré des entreprises de placement. Il n'existe pas encore pour le travail, comme pour le capital et les principaux produits commerçables, un marché général, dont le prix fixé par la concurrence sert de régulateur à toutes les transactions particulières. Sur les marchés locaux, où un nombre limité d'ouvriers se trouvent en présence d'un nombre encore plus limité d'entrepreneurs, l'intensité comparative des besoins est demeurée un facteur du taux des salaires, mais avec cette atténuation qu'elle n'agit plus exclusivement à l'avantage de l'emprunteur de travail. L'abrogation des lois sur les coalitions ayant permis aux ouvriers de s'associer et de se créer des fonds d'avance qui leur fournissent les ressources nécessaires pour refuser leur travail et attendre, l'inégalité originaire des forces a été amoindrie, les entrepreneurs ont cessé de pouvoir imposer d'autorité leurs conditions aux ouvriers.

Entre les deux parties dont les forces tendent de plus en plus à s'égaliser, les luttes n'ont pas manqué de devenir plus vives et de se prolonger davantage. Seulement on peut prévoir dès à présent que ces luttes, dont les entrepreneurs, les ouvriers et finalement les consommateurs paient les frais, seront simplement transitoires; qu'elles prendront fin, comme celles qui [380] se produisaient et se produisent encore parfois sur les marchés locaux du capital et de l'industrie, lorsque les obstacles qui continuent de limiter les marchés du travail et d'entraver le développement du rouage des intermédiaires du placement se seront aplanis; lorsque, en un mot, le prix de loyer du travail sera déterminé comme celui du capital, uniquement par le rapport des quantités offertes et demandées sur un marché pleinement accessible à la concurrence [18].

Contrairement aux affirmations des socialistes et, en particulier, de Karl Marx, la forme sous laquelle est perçue la rétribution du travail est absolument sans influence sur le taux de cette rétribution. Comme nous l'avons remarqué, le salaire du travail correspond à l'intérêt du capital. De même qu'un obligataire qui prête son capital moyennant un intérêt fixe et plus ou moins assuré n'est pas dans une situation inférieure à celle d'un actionnaire qui engage le sien en vue d'une rétribution éventuelle et aléatoire, l'ouvrier qui reçoit sa rétribution sous forme de salaire ne court pas plus le risque d'être exploité que s'il la recevait sous la forme d'une part dans les bénéfices. De même encore que l'intérêt de l'obligataire, le salaire de l'ouvrier implique une avance et une assurance, lesquelles doivent être couvertes par une prime. Il peut arriver, sans doute, que cette prime s'élève à un taux excessif, lorsque l'assureur est en [381] position de faire la loi à l'assuré, mais, comme on va le voir, il n'en serait pas autrement si l'ouvrier recevait sa rétribution sous la forme d'une part dans les bénéfices.

Que ressort-il, en effet, de l'analyse de la production? C'est que toutes les entreprises, sans exception aucune, nécessitent une avance de capital et de travail et sont exposées à des risques. Car il s'écoule toujours un espace de temps plus ou moins long, selon la nature de l'industrie, avant que le produit soit confectionné et réalisé. Il se peut et c'est le cas ordinaire, que la réalisation du produit couvre les frais de la production et donne un bénéfice, mais il se peut aussi qu'il ne les couvre point et laisse une perte. Si les entreprises étaient constituées sous la forme d'une association de capitalistes fournissant le matériel nécessaire à la confection du produit terres, bâtiments, machines, matières premières, etc. et de travailleurs fournissant le travail physique et moral nécessaire pour mettre le matériel en œuvre, les associés ne pourraient recevoir chacun leur part qu'après la réalisation du produit, et ils devraient de même supporter les risques de la réalisation. Mais cette forme des entreprises, quoiqu'elle semble, au premier abord, la plus naturelle, ne répond ni aux convenances de la plupart des capitalistes ni à celles de la généralité des travailleurs. Si une autorité tyrannique, comme le serait celle du socialisme vainqueur, s'avisait de l'imposer, une quantité considérable de capitaux cesserait aussitôt de s'offrir à la production, [382] et la généralité des travailleurs se trouverait, faute des avances nécessaires, hors d'état d'y participer. La production s'arrêterait jusqu'à ce que l'interdit jeté sur les formes actuellement existantes des entreprises eût été levé.

Ces formes que le socialisme se propose de supprimer d'emblée se sont imposées comme les seules possibles. Qu'il s'agisse d'une entreprise individuelle ou d'une société, elles ont un trait commun, savoir: l'avance et l'assurance des résultats de la production à une partie du capital, à la totalité ou à la presque totalité du travail. L'entrepreneur emprunte, en échange d'un intérêt payable à des termes fixes, la coopération d'une partie du capital dont il a besoin, et, en échange d'un salaire payable de même à des termes fixes et ordinairement très courts, celle de ses employés et de ses ouvriers. Il possède ou se procure le capital destiné à assurer le service régulier de l'intérêt, la restitution ou l'amortissement du capital emprunté et le paiement des salaires. Des parts qui reviendraient aux capitalistes et aux travailleurs dans le cas d'une association intégrale -- pour nous servir d'une expression que les socialistes ont mise à la mode -- il faut déduire, par conséquent, l'intérêt de l'avance qui leur est faite par l'entrepreneur-banquier avec la prime du risque qui est couverte par l'entrepreneur-assureur. Si l'on veut savoir ce qui détermine le montant de cet intérêt et de cette prime, il faut se rendre compte de la situation de l'entrepreneur en sa triple qualité de chef d'industrie, de ban [383] quier et d'assureur. Comme chef d'industrie fournissant le travail de direction et une portion plus ou moins considérable du capital engagé dans la production, il lui revient une part de profit proportionnée à son apport. Comme banquier et assureur de ses coopérateurs: capitalistes et ouvriers, il lui revient deux autres parts, afférentes à ces industries complémentaires. Ce triple profit a, comme les autres formes de la rétribution du capital et du travail, son taux nécessaire et son taux courant, celui-ci gravitant vers celui-là et tantôt s'élevant au-dessus, tantôt s'abaissant au-dessous. Il s'élève lorsque l'intérêt du capital ou le salaire du travail auxiliaire s'abaisse; il s'abaisse, au contraire, lorsque l'intérêt ou le salaire s'élève. D'où la formule: « que le taux du profit est en raison inverse du taux de l'intérêt et du salaire ». Toutefois, dans ce mouvement de va-et-vient, le taux courant du profit tend continuellement à se niveler avec le taux nécessaire lorsqu'il tombe au-dessous, il diminue d'autant la part de l'entrepreneur-banquier et assureur, dont l'industrie cesse ainsi d'être rémunératrice. Alors le nombre des entreprises diminue, la demande du capital et du travail auxiliaires se ralentit, l'intérêt et le salaire baissent, tandis que le taux du profit se relève. Quand le taux courant du profit dépasse, au contraire, le taux nécessaire, le phénomène opposé se produit: le nombre des entreprises s'accroit, la demande du capital et du travail s'accélère, l'intérêt et le salaire haussent tandis que le profit baisse.

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Sous un régime de pleine concurrence, l'entrepreneur ne peut donc recevoir régulièrement que la part de profit qui lui revient comme directeur de l'entreprise et possesseur de la totalité ou d'une portion de capital employé à la production, avec adjonction des profits afférents à ses deux industries annexes de banquier et d'assureur. Mais il en est autrement lorsque des obstacles naturels ou artificiels entravent l'opération régulatrice de la concurrence. C'est alors l'intensité comparative des besoins de prêter et d'emprunter qui détermine le taux de l'intérêt du capital et du salaire du travail. S'il s'agit du capital, le besoin d'emprunter étant communément plus intense que celui de prêter, l'entrepreneur est obligé de subir les conditions du capitaliste, et le profit va s'abaissant jusqu'à ce que sa chute détermine la diminution du nombre des entreprises, partant la réduction de la demande du capital auxiliaire. S'il s'agit du travail, c'est au contraire l'entrepreneur qui peut faire la loi à l'ouvrier, car il peut attendre le travail plus longtemps que l'ouvrier ne peut attendre le salaire. Dans ce cas, le taux courant du salaire peut tomber et tombe au-dessous du taux nécessaire jusqu'à ce que sa chute ait pour effet de diminuer le nombre des ouvriers. Mais cet effet est lent à se produire. Dans l'intervalle, le profit que recueille l'entrepreneur, à titre de banquier et d'assureur, va croissant. C'est apparemment cet état de choses que Karl Marx avait en vue lorsque son imparfaite analyse de la production l'amenait à conclure que le profit de l'entrepreneur [385] se compose de la plus-value du travail de l'ouvrier. Cependant, même dans le cas où le profit de l'entrepreneur se grossit d'un excédent dû à la supériorité de sa situation, il ne conserve pas cet excédent tout entier, le nombre des entreprises s'accroit et suscite. d'abord une augmentation de la demande du capital auxiliaire, laquelle, en faisant hausser le taux de l'intérêt, oblige l'entrepreneur à abandonner aux capitalistes une partie du surcroît de profit, provenant de l'abaissement du salaire; ensuite, ce même accroissement du nombre des entreprises, en déterminant une augmentation de la quantité des produits, partant une baisse de prix, profite dans quelque mesure aux consommateurs. Mais les bénéfices que l'avilissement des salaires procure aux entrepreneurs, aux capitalistes et aux consommateurs ne peuvent être que temporaires, et ils sont suivis par une déperdition plus grande de forces et de richesses. Car, si lent que soit l'effet d'un abaissement des salaires au-dessous du taux nécessaire, cet effet finit par se produire le travail se dégrade en qualité avant de diminuer en quantité. Il revient alors de plus en plus cher, les frais de la production s'accroissent, les prix se relèvent, la consommation diminue, et jusqu'à ce que l'excédent des entreprises et des capitaux que l'avilissement des salaires avait attiré ait disparu, le taux courant des profits et de l'intérêt tombe, à son tour, au-dessous du taux nécessaire. Entrepreneurs, capitalistes et consommateurs perdent ainsi et au delà, dans la seconde phase du phénomène, ce qu'ils ont [386] gagné dans la première. Enfin, sous un régime de concurrence internationalisée, l'avilissement des salaires ne cause pas seulement une perte passagère. Les industries d'un pays où la classe ouvrière s'est affaiblie par suite d'une insuffisance de rétribution et d'un excès de travail, ne peuvent plus soutenir la concurrence de celles des pays où les ouvriers ont conservé intactes leurs forces productives; elles tombent en décadence et entraînent la ruine des populations auxquelles elles fournissaient les matériaux de l'existence.

Mais il faut remarquer que le phénomène de l'abaissement de la rétribution du travail au-dessous du taux nécessaire ne tient pas à la forme de cette rétribution; qu'il pourrait se produire, en l'absence de la concurrence, aussi bien sous le régime de l'association intégrale, préconisé par les socialistes, que sous le régime du salariat. A la vérité, l'association intégrale ne serait possible que si les ouvriers possédaient les avances indispensables pour attendre que le produit fût réalisé et courir les risques attachés à sa réalisation, en un mot, s'ils étaient capitalistes en même temps que travailleurs. Encore, dans ce cas; préféreraient-ils, selon toute apparence, à l'exemple du plus grand nombre des capitalistes, une part fixe et assurée à une part éventuelle et aléatoire. Cela ne veut pas dire que la forme actuelle des entreprises ne puisse subir aucun changement. Comme tout autre mécanisme, elle est susceptible de progrès, mais les formes nouvelles qu'elle pourra recevoir ne [387] seront viables qu'à la condition d'être plus économiques que celles qu'elles remplaceront. Et, comme tous les autres progrès qui ont accru la productivité de l'industrie, celui-ci sera suscité par l'action progressive de la concurrence [19].

Nous pouvons donner maintenant un aperçu sommaire du rôle de la concurrence dans la production et la distribution de la richesse. Elle corrobore l'impulsion de la loi de l'économie des forces en imposant aux producteurs, sous peine d'exclusion des marchés, tous les progrès qui augmentent la puissance productive, et qui, en abaissant le prix des produits, élèvent la puissance consommatrice. Elle est le propulseur de la production et de la consommation. Elle est encore le régulateur de la distribution. Avec l'auxiliaire de la loi de la valeur, elle détermine la gravitation du prix courant de toutes choses vers leurs frais de production, c'est-à-dire de la quantité de capital et de travail qu'il faut dépenser pour les produire et les mettre, dans l'espace et le temps, au service de la consommation. Seulement, ce double office de propulseur et de régulateur, elle ne peut le remplir qu'à la condition d'être libre. Or, elle rencontre des obstacles de deux sortes les uns provenant de la nature, les autres provenant de l'homme. Les uns ont été successivement entamés et sont en voie de disparaître, grâce aux progrès qui ont augmenté et qui augmentent tous les jours la [388] puissance de l'homme sur la nature. Les seconds sont bien autrement résistants, soit qu'ils proviennent du mauvais gouvernement de la société ou de l'individu. La concurrence n'agit pas moins pour faire disparaître ceux-ci aussi bien que ceux-là, en vouant à une destruction inévitable les sociétés et les individus qui se dérobent à sa pression ou se montrent incapables de la soutenir. Il suffit de la laisser faire.

 


 

[389]

CHAPITRE X. LES OBSTACLES A L'ACTION RÉGULATRICE DE LA CONCURRENCE

Conditions nécessaires au plein exercice de la concurrence. Que ces conditions n'existaient pas ou n'existaient que d'une manière insuffisante sous l'ancien régime. - Expédients au moyen desquels on suppléait à l'action régulatrice de la concurrence. Que ces expédients ont cessé d'avoir leur raison d'être. Que la concurrence ne peut toutefois, pas plus que la coutume ou la loi, ramener au taux nécessaire le prix des produits dont la production échappe à la volonté de l'homme. Remèdes qui peuvent être apportés à la surabondance et à la disette sous un régime de concurrence. Que les obstacles artificiels provenant de l'homme agissent plus encore que les obstacles naturels pour jeter la perturbation dans les prix. Effets nuisibles des obstacles que les gouvernements opposent à la liberté des associations. - En quoi consistent ces obstacles. Motifs qui ont déterminé leur établissement.. Que les entreprises individuelles étaient adaptées à la situation des marchés de l'ancien régime. Pourquoi elles ont cessé de l'être à celle du nouveau. Maux causés par leur survivance. Que l'association est la forme adaptée à l'état actuel de l'industrie et des débouchés. - Pourquoi. Que la concurrence agit pour déterminer ce progrès de la constitution des entreprises, en éliminant les obstacles que les gouvernements opposent à la liberté d'association.

C'est la concurrence qui agit avec l'auxiliaire de la loi de la valeur pour remplir l'office de régulateur de la production et de la distribution de la richesse. Mais cette action régulatrice, elle ne peut l'exercer avec l'efficacité et l'exactitude nécessaires qu'à la [390] condition de posséder à la fois dans l'espace et le temps l'entière liberté de ses mouvements. Jusqu'où doit s'étendre sa sphère d'action, en d'autres termes, quelle doit être l'étendue de son marché pour qu'elle puisse être considérée comme pleinement libre ? C'est là un problème que la science n'a pas encore résolu. En revanche, nous savons que jusqu'à l'époque où les progrès de la puissance destructive et productive de l'homme ont élargi la sphère des échanges et donné naissance à la grande industrie, les marchés des produits, des capitaux et du travail étaient, sauf de rares exceptions, trop limités pour que la concurrence pût y exercer une action efficace. Sur ces marchés étroits, le plus grand nombre des branches de la production constituaient, comme nous l'avons vu, autant de « monopoles naturels ». On y suppléait à l'absence ou à l'insuffisance de la concurrence par des coutumes ou des lois de maximum. Ces coutumes ou ces lois avaient une efficacité suffisante pour abaisser au niveau du taux nécessaire le prix des articles dont la production pouvait être réglée, mais elles demeuraient sans action sur celles dont la production était. livrée aux caprices des saisons. Depuis que les progrès de la puissance destructive et productive ont prodigieusement agrandi les marchés, les monopoles naturels, après avoir été la règle sont devenus l'exception, et les coutumes ou les lois de maximum ont cessé d'avoir leur raison d'être. On n'y a plus guère recours que dans l'industrie des transports. Encore l'utilité des [391] tarifs maximum imposés aux entreprises de chemins de fer peut-elle être contestée, au moins dans les pays tels que l'Angleterre et les États-Unis, où ces entreprises peuvent être librement établies et multipliées. Mais si la concurrence remplace avec avantage la coutume ou la loi comme régulateur des prix sur les marchés où aucun obstacle n'entrave son opération, elle ne peut pas plus que la coutume ou la loi fixer au niveau du taux nécessaire le prix des denrées, telles que la plupart des substances alimentaires et des plantes industrielles dont la production échappe encore à la volonté de l'homme. C'est là une cause de perturbation qui n'a pas cessé d'exister mais à laquelle il n'est pas impossible d'opposer des remèdes, en attendant que l'homme possède une maîtrise plus complète sur les forces de la nature. Ces remèdes consistent dans le transport dans l'espace et le temps. Grâce aux progrès de la sécurité, à la multiplication des moyens de communication et au développement du rouage des intermédiaires, le transport des subsistances dans l'espace a pu se généraliser de manière à faire disparaître le danger des disettes ou, du moins, à ne le laisser subsister que dans les régions où la population est réduite aux pires extrémités de la misère. Le mal de la surabondance a fini même par être plus redouté que le mal de la disette. Mais il n'est pas non plus sans remède. D'ingénieux procédés de conservation permettent de préserver les substances alimentaires de la destruction pendant des années, et des intermédiaires, bien pourvus de capitaux, [392] les transportent à travers le temps, aussi bien qu'à travers l'espace. Ce transport dans le temps est l'objet de la spéculation - cette bête noire des socialistes et des politiciens ignorants et il coopère avec le transport dans l'espace pour assurer la régularité des approvisionnements et déterminer la mise en équilibre des prix au niveau des frais de production. Sans doute, cette double opération ne préserve pas complètement les consommateurs de la hausse et les producteurs de la baisse, mais, en admettant qu'elle cessât d'être entravée par une réglementation inepte et qu'elle pût avoir toute l'extension dont elle est susceptible, elle réduirait au minimum les fluctuations du prix du marché autour des frais de production.

Cependant, plus encore que les obstacles provenant de la nature, les obstacles provenant de l'homme agissent pour entraver l'action régulatrice de la concurrence. Ces obstacles sont causés principalement, sinon exclusivement, par le défaut d'adaptation des institutions et des lois sociales aux conditions actuelles d'existence des sociétés.

Investis d'un pouvoir demeuré presque sans limites sur la liberté et la propriété des individus à une époque où ce pouvoir a cessé d'avoir sa raison d'être, au moins dans l'étendue qu'il a gardée, les gouvernements ont envahi le domaine de l'activité privée et jeté la perturbation dans ce domaine en entravant l'exercice et en retardant les progrès des industries dont ils n'ont pas encore réussi à s'em [393] parer. Nous avons examiné les effets de l'extension indue de quelques-unes de leurs attributions. Nous pourrions signaler les effets non moins nuisibles. des obstacles qu'ils opposent à la liberté dans toutes les branches prétendues libres de l'activité humaine. Nous nous arrêterons seulement à ceux de la réglementation à laquelle ils soumettent la liberté d'association.

Les corporations ou les « maisons » propriétaires des États politiques de l'ancien régime considéraient, non sans raison toujours, tout groupement des forces individuelles comme un danger pour leur domination. Elles assujettissaient, en conséquence, à une réglementation plus ou moins étroite les associations dont elles étaient obligées de tolérer l'existence, corporations industrielles, compagnies commerciales, congrégations religieuses et même sociétés littéraires ou savantes. Les gouvernements modernes ont hérité de cette tradition: ils réglementent les associations de tout genre, leur imposent des statuts qu'ils leur interdisent de modifier sans leur autorisation, limitent arbitrairement leur durée, etc., etc., tout en s'emparant, suivant leurs convenances, des entreprises qu'ils jugent propres à augmenter leurs revenus ou leur influence. Les entraves que cette réglementation oppose à la multiplication et à l'organisation économique des entreprises par voie d'association ont eu pour résultat naturel d'en retarder le développement utile.

Sous l'ancien régime des marchés limités et de [394] l'outillage de la petite industrie, les entreprises individuelles, soit isolées, soit réunies en syndicats corporatifs, étaient généralement adaptées à l'état de leur débouché; un entrepreneur, assisté de quelques compagnons et apprentis, mettait en œuvre un outillage rudimentaire qui n'exigeait qu'un faible capital mais qui suffisait à la confection de la petite quantité de produits que pouvait absorber sa clientèle. Cette situation a changé lorsque l'agrandissement des marchés et les progrès de l'outillage ont déterminé l'établissement de la liberté de l'industrie. L'entreprise individuelle ne suffisait plus à ce nouveau régime; il exigeait un nouvel organisme qui lui fut adapté et à défaut duquel la concurrence demeurerait impuissante à remplir son rôle de régulateur.

Que s'est-il passé, en effet, dès l'avènement de la liberté de l'industrie? Des entreprises nombreuses se sont fondées, attirées par les profits que leur promettait un marché grandissant, mais sans qu'il fût possible à leurs fondateurs de se renseigner sur l'état réel de ce marché et sur ses perspectives d'avenir. De là une tendance constante à dépasser la capacité du marché. Les entreprises surabondantes disparaissaient sans doute, mais non sans avoir causé aux autres un dommage temporaire. Toutes subissaient, de ce chef, un risque qu'il fallait couvrir par une élévation correspondante du profit. Le taux nécessaire vers lequel gravite le prix courant se trouvait ainsi artificiellement exhaussé. Mais, trop souvent, la surabondance, avant de disparaitre, empêchait le [395] prix courant d'atteindre le taux rémunérateur. De là encore l'excitation à obtenir ce résultat par des pratiques frauduleuses, telles que la tromperie sur le poids (facilitée dans certains pays par l'imposition arbitraire d'un nouveau système de poids et mesures [20] ) et la sophistication des produits. Ces pratiques véreuses finissaient, à la vérité, par éloigner la clientèle, encore la vente à crédit obligeait-elle la portion la plus pauvre de cette clientèle à les supporter, mais dans l'intervalle, l'entrepreneur malhonnête avait pu en recueillir le fruit, et moins il avait été scrupuleux dans ses rapports avec les consommateurs, plus il avait de chances de faire fortune. Tel était particulièrement le cas du commerce de détail.

Une autre cause d'instabilité, partant d'augmentation des risques de la production et de la prime nécessaire pour les couvrir, résidait dans la nécessité d'employer un outillage plus puissant ou de se procurer un approvisionnement plus complet dans un marché en voie d'agrandissement, par conséquent, de se procurer un capital plus considérable. Ce capital, il était rare qu'un entrepreneur individuel le possédât lui même en totalité; il n'en avait communément que la plus faible portion. Que faisait-il? Il empruntait, d'abord, le capital fixe dont il avait besoin pour installer sa fabrique ou son magasin. Comme il ne pouvait rembourser ce capital qu'au moyen d'une [396] épargne successive sur ses profits éventuels, il était obligé de payer aux prêteurs un intérêt grossi de la prime compensatrice de l'indisponibilité de leurs fonds engagés à long terme. Quant au capital circulant, il se le procurait principalement par la voie de l'escompte, et il se trouvait ainsi sous la dépendance des distributeurs du crédit. Alors même que les banquiers se faisaient une concurrence suffisante, circonstance exceptionnelle dans les pays où les banquiers étaient assujettis à une Banque privilégiée, — l'entrepreneur était continuellement exposé aux variations du taux de l'escompte ou, pis encore, au resserrement et même à l'arrêt du crédit. Son capital fixe lui coûtait cher, son capital circulant le soumettait à un aléa qui tantôt l'excitait à augmenter sa production sans avoir égard à l'état du marché, tantôt l'obligeait à la restreindre quand il aurait trouvé profit à l'étendre.

Que conclure de là sinon que l'entreprise individuelle avait cessé d'être adaptée aux nouvelles conditions d'existence de la production et qu'il était nécessaire de la remplacer par une forme appropriée à ces conditions?

Cette forme progressive n'avait point, au surplus, manqué de se créer à l'appel du besoin qui la demandait c'était, avec des combinaisons diverses, la société impersonnelle à capital mobilisable. Appliqué d'abord à des entreprises dépassant les forces individuelles, ce nouvel organisme de la production avait, en des points essentiels, une supériorité manifeste [397] sur l'ancien. Pouvant se constituer pour une durée illimitée, une société était intéressée à conserver à ses produits ou à ses services une réputation durable. Elle n'était point tentée comme l'entrepreneur individuel, à vie courte, de réaliser en peu de temps de gros profits per fas et nefas; il lui suffisait de distribuer à ses actionnaires un revenu simplement rémunérateur et autant que possible régulier. Elle pouvait demander par petites fractions à un public nombreux la totalité du capital dont elle avait besoin, en évitant ainsi la nécessité de recourir plus tard à un crédit aléatoire. Et ce capital, représenté par des actions et des obligations mobilisables, elle pouvait le payer moins cher de tout le montant de cette partie de l'intérêt qui sert à en couvrir la privation, car il n'était point, comme la plus grande partie du capital de l'entrepreneur individuel, frappé d'indisponibilité. La société impersonnelle à capital mobilisable présentait enfin un avantage qui dépassait tous les autres et l'adaptait particulièrement au nouveau régime de la production: c'était la mise en lumière de ses opérations et de leurs résultats. Une industrie dont les entreprises se constituaient sous cette forme révélait sa situation par la publicité de ses bilans, et alors même que cette publicité, nécessaire pour retenir la confiance, demeurait incomplète, par le chiffre de ses dividendes et le cours de ses actions. Si l'ensemble de celles-ci s'élevaient en moyenne au-dessus du pair, qu'est-ce que cela signifiait sinon que les rendements de cette branche d'industrie dé [398] passaient ses frais de production et, par conséquent, que l'esprit de l'entreprise et les capitaux avaient avantage à s'y porter. En s'y portant, ils augmentaient les quantités produites, déterminaient la diminution des prix, partant des profits, et la baisse des titres. Lorsque cet apport tendait à dépasser la mesure utile et à faire descendre le cours des titres au-dessous du pair, c'était une indication positive qui invitait le public à cesser de constituer un supplément d'entreprises et de porter un supplément de capitaux dans une industrie arrivée à son point de saturation. Grâce à cette lumière, qui éclairait et guidait maintenant ses mouvements, la concurrence pouvait exercer sûrement son office de régulateur, en équilibrant la production et la consommation au niveau du taux nécessaire pour mettre d'une manière continue les produits et les services à la disposition des consommateurs.

On peut donc se demander pourquoi cette forme progressive des entreprises a été et reste encore si lente à remplacer l'entreprise individuelle, pourquoi celle-ci subsiste après avoir cessé d'être adaptée aux conditions actuelles de la production, pourquoi même elle est encore fréquemment d'un emploi plus sûr et plus économique que sa rivale.

Ce retard que subit l'application du nouvel organisme de la production, et les nuisances dont il est la source proviennent, au moins pour la plus grande part, des entraves que les gouvernements opposent à la liberté d'association.

[399]

Au lieu de laisser les forces individuelles se grouper librement, en se bornant à refuser leur garantie aux associations qui auraient un but nuisible, tel que le vol ou la piraterie, ou bien encore dont la constitution renfermerait des clauses en opposition avec les principes du Droit, les gouvernements imposent aux associations de tous genres une réglementation restrictive de leur liberté et de leur propriété, en obligeant, sous des pénalités rigoureuses, ceux qui les fondent et les dirigent à s'y conformer. Elles ne peuvent se constituer en dehors des types que le législateur leur a tracés dans sa sagesse souveraine. En vain, l'imperfection et l'insuffisance de ces types officiels ont-elles été démontrées par l'expérience, ils sont obligatoires. C'est comme si, à l'époque où le métier mécanique a été inventé, le législateur avait ordonné de le construire à perpétuité sur le même modèle. Aucun progrès n'aurait pu être réalisé dans sa construction, le self acting n'aurait pas remplacé la mule Jenny primitive, et le métier à la 'main aurait continué de lutter contre cette machine supérieure mais demeurée imparfaite. Peut-être même le vieux métier aurait-il été, dans les pays où la main d'œuvre abonde, d'un emploi plus économique que le nouveau. Seule la liberté peut introduire dans le mécanisme des associations, comme elle l'a fait dans celui des métiers, les perfectionnements qu'il comporte.

Cependant la concurrence agit encore pour déterminer ce progrès en le rendant nécessaire. A mesure [400] qu'elle va se développant et s'internationalisant, elle oblige les producteurs à adopter non seulement la machinerie la plus puissante, mais encore l'organisation la plus économique des entreprises. Or, pour ne rappeler qu'un seul de ses avantages, la société à capital mobilisable peut se procurer le service de cet. agent indispensable de la production à meilleur marché que l'entreprise individuelle, à capital immobilisé. Le jour n'est donc pas éloigné où cette forme perfectionnée des entreprises s'imposera, en dépit de toutes les entraves réglementaires, et en s'imposant fera disparaitre la réglementation elle-même. Alors les perturbations et les autres nuisances causées par un organisme qui a cessé d'ètre adapté à l'état de l'industrie, cesseront de se faire sentir, et la concurrence apparaîtra à tous les regards comme un instrument d'ordre et de justice, en même temps que de progrès.

 


 

[401]

CHAPITRE XI. COMMENT LA CONCURRENCE AGIT POUR DÉTERMINER LES PROGRES DU SELF GOVERNMENT INDIVIDUEL.

Résumé des pertes et dommages matériels et moraux causés aux nations par les vices et les abus du gouvernement, sous le régime persistant de la « sujétion ». Influence délétère qu'ils exercent sur le self government individuel. Que les vices et les abus du gouvernement de l'individu se traduisent comme ceux du gouvernement de la société par des déperditions de forces vitales. Le budget de l'alcoolisme. Le bilan de l'imprévoyance et de l'incontinence. atteintes à la propriété d'autrui et leurs effets économiques. Comment il était pourvu sous l'ancien régime à l'insuffisance du self government individuel. Les coutumes, les lois et la tutelle obligatoire de la servitude. - Que les même devoirs qui s'imposaient à l'individu sous l'ancien régime continuent à s'imposer à lui sous le nouveau. Qu'il doit faire librement ce qu'il était contraint de faire. Mais que la maîtrise de l'individu sur lui-même n'a pas progressé du même pas que sa maîtrise sur la nature. Qu'il y a eu néanmoins progrès. Le développement de la prévoyance et de l'épargne. Que ce progrès ne s'est pas étendu au respect de la propriété d'autrui. L'accroissement de la criminalité. Le relâchement de la conscience individuelle. Comment il peut y être remédié. L'affaiblissement des autres freins sociaux, la répression matérielle, la religion et l'opinion. Causes de cet affaiblissement. Que cet état de choses n'est toutefois que transitoire. Que le développement de la concurrence agit pour déterminer à la fois la réforme du gouvernement de la société et celle du self government de l'individu.

Les vices et les abus du gouvernement des sociétés occasionnent une déperdition de forces et de richesses, [402] qui a été croissant à mesure que l'augmentation de la puissance productive de l'homme a développé les ressources des nations. Armés du pouvoir irrésistible que leur confère une souveraineté sans limites, n'ayant à supporter qu'à des intervalles de plus en plus longs la pression de la concurrence vitale sous sa forme primitive de guerre, protégés contre la concurrence sous sa forme nouvelle par la persistance d'un régime de « sujétion », qui punit comme un acte de haute trahison toute tentative séparatiste des consommateurs de leurs services, investis ainsi d'un monopole qui met à leur merci, en dépit de toutes les garanties constitutionnelles ou autres, les libertés nécessaires de l'individu, liberté du travail, de l'échange, de l'association, etc., et qui subordonne le droit de propriété de chacun de leurs « sujets » à leur droit souverain de taxer, de réglementer et de s'approprier même telle branche d'industrie qu'ils jugent particulièrement propre à augmenter leurs ressources et à combler leurs déficits, les gouvernements civilisés ou prétendus tels se sont livrés, depuis un siècle, à une véritable orgie de dépenses. Il leur a fallu, pour y subvenir, soumettre leurs sujets à une fiscalité de plus en plus compliquée et touffue, qui enlève à la multitude, dans les pays les moins grevés, un cinquième du produit de son travail et qui, dans les autres, en absorbe jusqu'au tiers, sans parler de ce qu'y ajoutent les impôts de protection, prélevés au profit des intérêts politiquement influents. Encore ces charges dont ils accablent la [403] génération présente ne leur ont-elles pas suffi: ils ont taxé, par des emprunts qui vont se multipliant sans mesure, le travail des générations à venir jusqu'à la consommation des siècles.

Les nuisances causées par ce régime de monopole gouvernemental sont à la fois matérielles et morales. Elles peuvent se résumer en deux mots: renchérissement et corruption. Les charges imposées à la généralité des contribuables ou des consommateurs par les taxes fiscales ou protectionnistes s'ajoutent, en dernière analyse, aux frais de la production et élèvent artificiellement le prix des choses. Ce renchérissement a pour effet naturel et inévitable d'appauvrir les populations en diminuant leur puissance d'achat. Il a un effet pire encore que l'appauvrissement à une époque où l'agrandissement de la sphère des échanges met tous les peuples en concurrence: c'est d'exposer ceux qui ont le dessous dans cette lutte à la perte successive de leurs moyens de subsistance, à une décadence et à une destruction aussi certaines, et peut-être plus complètes que celles dont les menaçaient jadis l'invasion et la conquête. La corruption est un autre fruit de ce régime. A mesure que les gouvernements croissent en volume, qu'ils étendent davantage leurs attributions et que leurs budgets grossissent, ils deviennent une proie plus tentante, car ils placent ceux qui les possèdent dans des conditions d'existence dont la supériorité est d'autant plus grande sur celles de la multitude que le poids des charges publiques devient [404] plus accablant. En possession de la redoutable machine à faire les lois, à conférer les protections, les subventions et les monopoles, ayant à leur disposition un budget qui se chiffre par centaines de millions, et, dans les grands États, par milliards, ils sont les dispensateurs de la puissance et de la richesse. De là, la formation d'une classe de « politiciens » qui jouent auprès du corps électoral investi de la souveraineté un rôle analogue à celui des courtisans des souverains de l'ancien régime. Ils s'évertuent à persuader à cette multitude ignorante et passionnée qu'ils portent à la Patrie, dont elle est maintenant l'incarnation, un amour non moins pur et désintéressé que celui que leurs devanciers avaient voué au Roi. Ils flattent ses appétits les plus grossiers et sacrifient sans vergogne les intérêts généraux de cette patrie qu'ils font profession d'adorer aux intérêts particuliers dont leur élection dépend. Ils sont, pour tout dire, les artisans de l'immense gaspillage de forces vitales qui épuise les nations modernes et des pratiques véreuses qui les démoralisent.

Cette dilapidation des fruits du travail et cette démoralisation des consciences descendent des sommets de la société jusque dans ses couches profondes; elles affaiblissent et corrompent le self. government individuel, sous un régime où l'individu devenu libre et responsable de sa destinée a plus besoin que jamais de posséder des facultés gouvernantes vigoureuses et saines, où, en même temps, les défaillances et les vices du self government ne [405] nuisent pas seulement à l'individu et à son entourage, mais se répercutent dans une sphère que l'extension du réseau des échanges agrandit tous les jours. Chacune de ces défaillances, chacun de ces vices engendre, il ne faut pas l'oublier, une déperdition des forces vitales, de puissance et de richesse.

Il ne suffit pas, en effet, que l'homme possède sur la nature un pouvoir croissant, qu'il ait assujetti les forces qu'elle recèle et les ait mises à son service, il faut qu'il assujettissse les siennes et sache les gouverner. Si l'on faisait le compte des pertes et des dommages que causent l'incapacité et l'immoralité du self government de l'individu, on arriverait à un total au moins égal à celui des vices et des abus du gouvernement de la société. N'a-t-on pas calculé qu'en Angleterre le seul budget de l'intempérance s'élevait aux deux tiers du budget de l'État? Encore ne faisait-on pas entrer dans ce compte la perte causée par l'affaiblissement et la perversion des facultés des alcooliques et de leur misérable progéniture. On pourrait calculer de même, avec une approximation suffisante, ce que coûtent les autres vices auxquels donne carrière l'impuissance ou la corruption du self government individuel, la paresse, l'imprévoyance, l'incontinence, l'improbité et le reste.

Il est facile de se rendre compte, par exemple, de la déperdition de forces que cause l'imprévoyance, en comparant la destinée de deux individus, en possession de ressources égales, mais l'un [406] prévoyant et économe, l'autre imprévoyant et prodigue. Le premier conserve et accroît son capital de forces productives, il peut constituer une famille et remplir exactement les devoirs de la paternité, pourvoir à son propre entretien quand l'affaiblissement de ses facultés l'aura rendu incapable de travailler, s'acquitter de ses obligations envers l'État, assister ses semblables et contribuer à fournir à la production le contingent d'avances dont elle a besoin pour subsister et se développer. A sa mort, le bilan de son existence se solde par un excédent, dont bénéficient ses descendants et la société dont il a accru les forces et les ressources. Le second dépense au jour le jour son revenu, sans se préoccuper des éventualités et des risques de l'avenir; s'il prend la charge d'une famille, les ressources lui manquent pour élever utilement ses enfants, et quand la vieillesse arrive, il tombe à leur charge ou, pis encore, à celle de la société. Trop souvent, il s'endette et entame le capital d'autrui après avoir gaspillé le sien. A sa mort, il a diminué la somme des forces et des ressources de la société au lieu de les augmenter et le bilan de son existence se solde par un déficit.

Si l'on fait, de même, le compte de l'incontinence, on trouve, d'un côté, la somme que dévore la prostitution avec la déperdition de forces qu'elle engendre, de l'autre, la somme non moins considérable qu'absorbent les unions contractées sans prévoyance et dans lesquelles l'incontinence produit une progéniture surabondante que l'insuffisance de soins et [407] d'entretien voue pour la plus grande part à une mort prématurée en infligeant à la société la perte de ses frais de subsistance. Chaque défaut, chaque vice produit son contingent de dommages, tant par les dépenses improductives dont il est la source que par l'affaiblissement et la corruption des facultés productives de l'individu. Ces défauts et ces vices auxquels l'incapacité et l'immoralité du self government individuel laissent un libre essor, en sus des dommages qu'il est dans leur nature de produire, apparaissent encore comme les véhicules. des atteintes à la propriété d'autrui, sous la multitude de formes qu'elles affectent, depuis le simple retard dans l'acquittement d'une dette jusqu'au vol avec effraction et à l'assassinat. Or, en sus des pertes que causent à la société les atteintes à la propriété d'autrui elles engendrent une insécurité dont les conséquences économiques peuvent être aisément appréciées. Ces conséquences se traduisent par des risques qui grèvent la généralité des entreprises et déterminent l'exhaussement du taux nécessaire de la rétribution du capital, appelé par sa nature à les supporter, partant l'augmentation des frais de la production. Le résultat final, c'est la décadence de l'industrie à mesure que la hausse de ses frais abaisse le pouvoir d'achat des consommateurs, et si elle se trouve en concurrence avec l'industrie de pays où la propriété est moins exposée et mieux garantie, cette décadence aboutit promptement à la ruine.

Les anciennes sociétés opposaient aux nuisances [408] provenant de l'incapacité et des vices du gouvernement individuel un régime universel de servitude et de contrainte, appuyé sur des pénalités actuelles et futures. La classe gouvernante elle-même était soumise à ce régime: la plupart des manifestations de l'activité de l'individu étaient régies par des coutumes ou des lois qui interdisaient tous les actes dont les conséquences étaient ou paraissaient être contraires à l'intérêt supérieur de la conservation sociale. Ces coutumes ou ces lois réglaient la production, la distribution et même, par des règlements somptuaires, la consommation de la richesse, et la puissance spirituelle de la religion venait en aide à la puissance temporelle de l'État pour en assurer l'observation. La multitude des esclaves ou des serfs attachés à la glèbe était soumise à une servitude encore plus étroite et rigoureuse le maître se chargeait de nourrir et d'entretenir ses esclaves, le seigneur de protéger et d'assister ses serfs; en revanche, il les contraignait à travailler, il les assujettissait à une discipline sévère et il prévenait les maux que n'aurait pas manqué de produire leur incontinence bestiale jointe à leur imprévoyance, en réglant leur reproduction d'après l'étendue du débouché ouvert à leur travail.

Ce régime de servitude universelle a disparu sous l'influence des progrès qui ont successivement élevé la condition de l'espèce humaine. L'individu est devenu libre de se gouverner lui-même. Mais, dans ce nouvel état des choses, les mêmes devoirs nécessaires à sa conservation et à celle de la société continuent [409] de s'imposer à lui. Possède-t-il toujours la capacité intellectuelle et morale indispensable pour les remplir? L'expérience atteste qu'à cet égard les théoriciens. et les praticiens révolutionnaires qui ont précipité la chute des institutions de l'ancien régime avaient conçu des espérances que l'événement n'a point réalisées. Il est devenu visible que la maîtrise de l'individu sur lui-même n'a pas progressé, à beaucoup près, du même pas que sa maîtrise sur la nature; que la force morale nécessaire pour contenir les appétits matériels et assurer contre leurs impulsions aveugles et désordonnées l'accomplissement des devoirs est demeurée généralement insuffisante. Dans toutes les classes de la société, on a assisté au débordement des appétits que les freins détruits ou usés de l'ancien appareil du gouvernement de l'individu et de la société avaient cessé de contenir. Ils dévorent les fruits du progrès et travaillent à affaiblir et à appauvrir les sociétés pendant que l'accroissement de la puissance de l'homme sur la nature agit pour les fortifier et les enrichir.

On peut constater cependant que la capacité du self government individuel s'est accrue à certains égards, grâce à la dure expérience des maux qu'inflige particulièrement le manquement au devoir de la prévoyance. On en trouve la preuve dans le progrès incessant et considérable de l'épargne et de l'assurance. Et il faut remarquer que si l'épargne et l'assurance sont le produit de la mise en œuvre des facultés gouvernantes de l'individu, elles contribuent à les développer par l'exercice. Il n'en est pas moins certain que [410] ces facultés maîtresses demeurent encore bien au-dessous de leur tâche; qu'elles sont loin notamment de suffire à préserver la société de la somme énorme de déperditions de forces, causées par les atteintes à la liberté et à la propriété d'autrui. Le défaut de probité, et ce que les Américains appellent la smartness dans les relations d'affaires, aussi bien que les progrès de la criminalité n'attestent que trop le relâchement général de la conscience individuelle. De tous les freins sociaux ce frein intérieur n'est-il pas cependant le plus efficace comme il est le plus économique?

Les freins extérieurs de la répression matérielle, de la religion et de l'opinion ne sont pas moins relâchés. Quoique la répression matérielle ne s'applique qu'à la plus faible partie des manquements au devoir, c'est-à-dire à ceux qui figurent dans le code pénal, elle a une importance capitale. Car si son domaine est relativement étroit, il renferme les atteintes les plus nuisibles à la société. Ce service d'État a-t-il réalisé des progrès comparables à ceux des services de l'industrie privée ? Nulle part il ne suffit à sa tâche et son insuffisance s'accroît à mesure que les gouvernements, en étendant leurs attributions, deviennent moins capables de remplir leur fonction naturelle d'assureurs de la liberté et de la propriété. Le frein de la religion s'est affaibli de même sous l'influence délétère du monopole ou de la protection. Dans tous les pays où une religion unie à l'État ou protégée par l'État a réussi à interdire la concurrence ou simplement même à en diminuer la pression, le [411] niveau de la culture religieuse a baissé, en laissant le champ libre à l'indifférence dans les régions supérieures de la société, à la superstition dans les couches inférieures. Enfin, l'action du frein de l'opinion est devenue moins efficace d'abord sous l'influence des progrès qui ont permis de s'y dérober par l'accroissement de la facilité des déplacements, ensuite et surtout sous l'influence des progrès qui ont déterminé la décadence de la concurrence destructive et raréfié son opération, tandis que des obstacles naturels et artificiels retardaient et amortissaient la pression de la concurrence productive.

Telle est la situation au moment où nous sommes. Mais cette situation n'est que transitoire, et des signes visibles nous avertissent qu'elle ne pourra plus se prolonger longtemps. Les obstacles artificiels que la fiscalité et le protectionnisme élèvent entre les peuples ne suffisent pas à compenser l'action des progrès. qui concourent à l'aplanissement des obstacles naturels, le commerce va se développant malgré tout, et, avec lui, la concurrence internationale. En présence de cette concurrence nouvelle dont la pression remplace chaque jour davantage et avec une efficacité continue celle de sa devancière, la nécessité d'une réforme du gouvernement de la société et du self government individuel s'imposera de plus en plus et elle excitera à rechercher les moyens de remédier à l'énorme déperdition de forces vitales que causent le défaut d'adaptation de l'un aux nouvelles conditions d'existence des sociétés, l'imperfection de l'autre. [412] L'opinion commandera impérieusement non seulement la réforme des institutions et des lois sociales, mais encore celle des mœurs individuelles. Chacun se sachant atteint par la répercussion des dommages qu'il est dans la nature des vices du gouvernement de la société et de l'individu de produire, apportera le concours raisonné de son intérêt aux réformateurs. Et si l'on songe que cette répercussion ne s'arrête. plus aux frontières des États, que l'extension des échanges a rendu tous les peuples solidaires, l'opinion usera du droit que lui conférera la solidarité universalisée des intérêts pour exercer sa police sur les nations aussi bien que sur les individus, et, qui sait même? pour exclure de la communauté civilisée celles qui se refuseraient à réformer des institutions et des pratiques qui lui nuisent. A plus forte raison, l'opinion censurera-t-elle avec un redoublement de sévérité les infractions et les dérogations à la loi morale. Elle obligera l'individu, sous les peines qu'il est en son pouvoir d'infliger, la déconsidération et l'exclusion des relations sociales, à remplir les devoirs qu'implique la responsabilité attachée à la liberté.

[413]

 


 

CONCLUSION

Si l'on considère les conditions d'existence qui étaient faites à l'humanité et les lois naturelles qui gouvernent son activité, on s'expliquera la marche. qu'elle a suivie depuis son apparition sur la terre. Elle a été obligée, au début, de disputer sa subsistance aux espèces animales, qui occupaient le globe avant elle, ensuite la lutte s'est engagée entre les hommes eux-mêmes. Avant qu'ils eussent appris à produire, ils n'avaient à leur disposition que la quantité limitée de subsistance que leur offrait la nature. A mesure que leur nombre s'accrut et tendit à la dépasser (et cette tendance était la condition nécessaire de la conservation de l'espèce) ils subirent la pression croissante de la concurrence vitale. Une autre loi naturelle — la loi de l'économie des forces agit alors pour exciter les plus forts à éliminer les plus faibles, au lieu de partager avec eux des ressources alimentaires devenues insuffisantes. De là, la guerre. Cependant, lorsque [414] l'élite de l'espèce eut appris à produire, c'est-à-dire à multiplier ses moyens de subsistance, il semblerait que cette forme destructive de la concurrence dût cesser de s'imposer comme une fatalité naturelle. Mais l'homme a le choix entre deux procédés pour se procurer la subsistance: il peut la produire par son travail ou s'emparer des produits du travail d'autrui. Aussi longtemps que le second de ces procédés demeurait plus économique que le premier pour les sociétés les plus fortes et les plus aptes au combat la guerre était inévitable et nécessaire. Elle ne pouvait disparaître que le jour où, d'une part, l'augmentation de leur puissance productive permettrait aux sociétés les plus industrieuses d'acquérir les matériaux de la vitalité avec une moindre dépense par la production que par la spoliation, où, d'une autre part, elles possèderaient une puissance destructive supérieure à celle des sociétés moins industrieuses pour lesquelles la spoliation continuait d'être un moyen d'acquisition de la subsistance plus économique que la production. Il a fallu des centaines et peut-être des milliers de siècles pour que ce résultat fût atteint, et pendant cette longue période qui vient seulement de prendre fin, les sociétés en voie de civilisation ont dû supporter les charges les plus lourdes et subir les servitudes les plus dures pour subvenir au plus urgent de leurs besoins: celui de s'assurer contre le risque de destruction ou de spoliation dont les menaçait la guerre.

Mais cette assurance indispensable, en enlevant aux [415] emplois productifs une portion considérable des ressources des sociétés et l'élite de leurs forces, les a laissées pauvres. Ce qui caractérise leur situation au moment où nous sommes, c'est la misère encore presque universelle, misère matérielle, intellectuelle et morale. L'immense majorité de l'espèce humaine. n'obtient en échange de la mise en œuvre de ses facultés productives que la quantité de matériaux de subsistance strictement nécessaire à l'entretien de ses forces physiques. La culture intellectuelle n'est quelque peu développée que dans une faible minorité. Combien d'hommes possèdent, en dehors des connaissances techniques, indispensables à l'exercice de leur métier ou de leur profession, des notions même élémentaires sur les phénomènes et les lois de la nature et de la société ! On peut en dire autant de la culture morale. Combien d'hommes connaissent, d'une manière précise, leurs droits et leurs devoirs, et possèdent la force morale nécessaire pour remplir utilement ceux-ci et exercer ceux-là sans les dépasser! C'est seulement depuis que l'accroissement de leur puissance destructive et productive a assuré la sécurité des sociétés civilisées, que leurs membres ont pu augmenter sensiblement leurs moyens de subsistance, malgré la crise suscitée par la laborieuse adaptation des institutions et des lois sociales à cet état nouveau.

Cependant, l'abondance des ressources naturelles que contient notre globe et qui sont à peine entamées, nous permet d'espérer que les acquisitions de la [416] civilisation cesseront d'être le monopole du petit nombre. Mais ce serait une illusion de croire que dans l'avenir plus que dans le passé, les matériaux de la vie puissent être obtenus sans efforts et sans lutte. Si la concurrence, sous sa forme productive, n'implique point fatalement, comme sa devancière, la destruction du moins fort, elle n'agit pas avec une efficacité moindre pour contraindre les sociétés et les individus à lutter pour conserver leur vitalité. Les débouchés, en s'étendant sous l'influence du progrès de la puissance de production, partant de consommation, permettront à des industries plus nombreuses de subsister mais ce sera toujours à la condition de ne pas se laisser devancer dans l'arène de la concurrence. Celles qui demeureront en retard seront exclues, quoi qu'on fasse pour les soutenir, du marché universalisé de la consommation, et les sociétés qu'elles alimentent tomberont en décadence, puis disparaîtront comme ont disparu celles qui ont succombé dans les luttes de la concurrence vitale sous sa forme destructive de guerre. En un mot, quelle que soit la forme sous laquelle elle se manifeste, la concurrence apparaît comme le moteur des progrès qui élèvent incessamment la condition de l'espèce humaine.

Cette destinée supérieure, vers laquelle l'humanité s'achemine sous l'impulsion d'une loi naturelle, est-elle bornée à l'existence de l'individu et de l'espèce sur la terre? Tant d'efforts et de luttes n'auraient-ils d'autre objet que l'acquisition temporaire d'un supplément de jouissances? Ces jouissances, limitées [417] elles-mêmes, vaudraient-elles le prix auquel elles s'achètent? Encore faut-il remarquer que les progrès qui améliorent la condition de la vie humaine ne profitent que pour la plus faible part à la génération qui les réalise, qu'ils causent des perturbations et des souffrances qui dépassent trop souvent le profit qu'elle en tire. Les fruits de ces efforts et de ces luttes, imposés à l'humanité sans qu'il lui soit possible de s'y soustraire, seront-ils perdus lorsque son existence terrestre prendra' fin? N'est-il pas plus consolant, et même plus conforme à la raison, de croire que la vie présente n'est qu'un apprentissage, que les acquisitions faites dans cet apprentissage parfois si dur ne seront pas inutiles, que les progrès accomplis sur le point de l'espace et du temps qu'occupe notre humanité subsisteront et apporteront leur contingent au progrès de l'universalité des êtres et des mondes?

 


 

Endnotes

[1] Dans nos précédents ouvrages, l'Évolution économique, l'Évolution politique, les Notions fondamentales, la Morale économique, les Lois naturelles, etc., dont celui-ci n'est que le résumé et le complément, nous avons déjà étudié, avec de plus grands développements, la plupart des questions dites sociales. Nous sommes obligé d'y renvoyer fréquemment nos lecteurs pour éviter de grossir à l'excès ce volume. Nous avons dû, pour les mêmes raisons, nous abstenir de reproduire les trop nombreux documents historiques, statistiques et autres sur lesquels s'appuient nos démonstrations, bien convaincu d'ailleurs que ces documents ne sont pas ignorés de la catégorie de lecteurs à laquelle ce livre s'adresse.

[2] Science et religion, p. 6.

[3] Science et religion. Chap. XII. Mécanisme de l'assurance li droit et du devoir.

[4] En prenant le commandement de l'armée d'Italie, le général Bonaparte lui adressa une proclamation qui est considérée comme un modèle du genre et qui caractérise bien le génie essentiellement pratique de son auteur.

« Soldats, disait-il, vous êtes mal nourris et presque nus. Le gouvernement vous doit beaucoup, mais ne peut rien pour vous. Votre patience, votre courage vous honorent mais ne vous procurent ni avantage ni gloire. Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde; vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces; vous y trouverez honneur, gloire et richesse. Soldats de l'armée d'Italie, manqueriez-vous de courage! »

En citant ce morceau d'éloquence militaire et utilitaire, M. Thiers ajoute, non sans user d'un léger euphémisme: « L'armée accueillit ce langage avec plaisir: de jeunes généraux qui avaient tous leur fortune à faire, des soldats aventureux et pauvres ne demandaient pas mieux que de voir les belles contrées qu'on leur annonçait. »

THIERS. Histoire de la Révolution française. Liv. XXXIII.

[5] L'Evolution politique et la Révolution, pertes matérielles et démoralisation causées par la révolution. Destruction de richesses, p. 341.

[6] Cours d'économie politique, t. II, 4e et 5e leçons. La monnaie sous l'ancien régime.

[7] Notions fondamentales d'économie politique. 1er partie. Chap. IX. La part du capital personnel.

[8] Voir au sujet de la propriété des inventions, les Questions d'économie politique et de droit public. T. II. P. 336.

[9] Questions d'économie politique et de droit public. Les progrès réalisés dans les coutumes de la guerre. T. II. P. 277.

[10] La Morale économique. Projet d'association pour l'établissement d'une Ligue des neutres, p. 431.

[11] Les auteurs de la Déclaration des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen, qui précède la constitution de l'an III, semblent cependant avoir eu l'idée de la nécessité de ces garanties; mais il ne les ont que très incomplètement spécifiées, dans les articles suivants:

DROITS

Art. Ier. Les droits de l'homme en société sont la liberté, l'égalité, la sûreté, la propriété.

II. La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui.

IV. La sûreté résulte du concours de tous pour assurer les. droits de chacun.

V. La propriété est le droit de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

DEVOIRS

VIII. C'est sur le maintien des propriétés que reposent la culture des terres, toutes les productions, tout moyen de travail et tout l'ordre social.

Parmi les orateurs qui ont participé à la discussion de la Constitution, Sièyes est le seul qui ait aperçu les dangers que la souveraineté attribuée au peuple pouvait faire courir à la liberté de l'individu.

« Les pouvoirs illimités, disait-il, sont un monstre en politique et une grande erreur de la part du peuple français. Il ne la commettra plus à l'avenir. Vous lui direz encore une vérité trop méconnue parmi nous, c'est qu'il n'a pas lui-même ces pouvoirs, ces droits illimités que ses flatteurs lui ont attribués. Lorsqu'une association politique se forme, on ne met point en commun tous les droits que chaque individu apporte dans la société, toute la puissance de la masse entière des individus.

« On ne met en commun, sous le nom de pouvoir public ou politique, que le moins possible, et seulement ce qui est nécessaire pour maintenir chacun dans ses droits et ses devoirs. 11 s'en faut bien que cette portion de puissance ressemble aux idées exagérées dont on s'est plu à revêtir ce qu'on appelle la souveraineté; et remarquez que c'est bien de la souveraineté du peuple que je parle; car, s'il en est une, c'est celle-là. Ce mot ne s'est présenté si colossal devant l'imagination que parce que l'esprit des Français, encore plein de superstitions royales, s'est fait un devoir de le doter de tout l'héritage de pompeux attributs et de pouvoirs absolus qui ont fait briller les souverainetés usurpées; nous avons même vu l'esprit public, dans ses largesses immenses, s'irriter encore de ne pas lui donner davantage; on semblait se dire, avec une sorte de fierté patriotique, que si la souveraineté des grands rois est si puissante, si terrible, la souveraineté d'un grand peuple devait être bien autre chose encore.

« Et moi je dis qu'à mesure qu'on s'éclairera, qu'on s'éloignera du temps où l'on a cru savoir, quand on ne faisait que vouloir, la notion de la souveraineté rentrera dans ses justes limites, car, encore une fois, la souveraineté du peuple n'est point illimitée; et bien des systèmes prônés, honorés, y compris celui à qui on se persuade encore d'avoir les plus grandes obligations, ne paraîtront plus que des conceptions monacales, de mauvais plans de ré-totale, plutôt que de république, également funestes à la liberté, et ruineux de la chose publique comme de la chose privée.

[12] L'Evolution politique et la révolution. Chap. X. Les gouvernements de l'avenir. Les lois naturelles de l'économie politique. 4e partie. La servitude politique.

[13] Cours d'économie politique, T. II. Dixième leçon. Les intermédiaires du crédit.

[14] Voir à ce sujet: L'Enseignement obligatoire. Discussion entre M. G. de Molinari et M. Frédéric Passy. Paris, Guillaumin et Cie.

[15] Dans la séance de la Société d'économie politique du 10 octobre 1848, M. Bastiat a reproduit l'idée de l'impôt unique sur le revenu; mais il a justement fait remarquer qu'il ne fallait songer à la réalisation de cette utopie que le jour où le gouvernement, seulement occupé de maintenir la sécurité entre les citoyens, pourrait administrer la France avec 200 millions. Alors l'impôt serait minime et chaque contribuable déclarerait franchement son revenu.

Annales de la Société d'économie politique publiées sous la direction de M. Alphonse Courtois, secrétaire perpétuel, t. 1er, p. 69.

[16] Conférences ecclésiastiques de Paris sur l'usure et la restitution. Voir notre cours d'économie politique, t. Ier, p. 330.

[17] Cours d'économie pratique. Huitième leçon. La part du travail.

[18] Les Bourses du travail. Chap. xvi. Résultats matériels et moraux de l'extension et de l'unification des marchés du travail.

[19] Les Bourses du travail. Chap. XX. Le marchandage. Comment on peut le perfectionner.

[20] Cours d'économie politique, IIe partie, première leçon. Les poids et mesures.